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Full text of "Fables de Florian : avec des notes par madame Amable Tastu ; suivies d'un choix de fables de nos meilleurs fabulistes"

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FABLES 



DE FLORIAN. 



IMPRIMERIE DE E. DIVERGER, 

RUE DE VERSEUIL, Ko 4. 




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FABLES 



DE FLORIAN 



J 



AVEC DES ^OTES 



Par Madame Amadi-e TASXU 



SUIVIES D UN CHOIX 



DE r.' O S MEILLEURS 



ET TA I 




ç,''*'«m.; 



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Cf)*: 



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NOTICE 



SUR FLORIAN 



Au-dessous de ces noms éclatants que des œuvres 
immortelles signalent à Tadmiration des siècles, il est 
un groupe d'écrivains auxquels des succès incontestés 
et de nombreuses sympathies ont acquis un rang ho- 
norable dans la phalange littéraire. Si, pour sinscrire 
parmi les premiers, une seule condition est nécessaire, 
le génie ; pour faire partie du second, il faut réunir à 
un certain degré des qualités plus ou moins èminen- 
tes, mais dont aucune ne vous dispense de cette mo- 
ralité qui attire les âmes honnêtes. 

Une imagination plus gracieuse que hardie, une 



VI NOTICE 

t^égante simplicité de style, l'emploi judicieux d'une 
liitérature étrangère, un esprit qui joint la finesse à 
/la bonhomie, mais à la bonhomie d'un homme qui 
sait vivre, enfin l'art d'éveiller ces émotions douces et 
pures qui charment les jeunes lecteurs et bercent 
agréablement les autres, tels sont les titres qui méri- 
tent à Florian l'honneur de marcher à la tête de ceux 
qu'on pourrait appeler : les premiers des seconds. Si 
même il s'était fait quelque peu illusion sur le rang 
qu'il occupait, on ne pourrait trop l'en blâmer. N'a- 
t-il pas obtenu tous les avantages matériels du génie! 
Ses ouvrages ont joui d'une vogue incontestable; ils 
ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe ; 
lis ont charmé son siècle, et ses Fables font encore 
aujourd'hui les délices de nos enfants. Il est vrai que 
c'est là le plus beau fleuron de sa couronne. Sans le 
placer à côté de La Fontaine, il est le seul fabuliste 
qu'on nomme après lui. On a même avancé quelque- 
fois qu'il était plus à la portée des enfants que notre 
inimitable. Je ne suis pas tout-à-fait de cet avis. 
Les fables de Florian, comme celles de La Fontaine, 
font souvent la satire de vices et de ridicules que pour 
' la plupart, heureusement, les enfants ignorent encore, 
et qu'il serait mieux peut-être de ne pas leur dévoiler. 
Seulement, la langue de Florian, plus simple, moins 



SL'Il FLOKIAN. vu 

savante, moins poétiquo, moins ancienne surtout que 
celle de La Fontaine, rend le sujet plus clair à leurs 
yeux et les en distrait moins par l'intérêt de la mise en 
scène et le choix élevé des expressions. Ce serait plutùtà 
mon sens un inconvénient qu'un avantage, si dans le 
recueil il ne se trouvait un assez grand nombre dont 
l'explication n'offre aucun danger; ce sont celles-là 
que de préférence on fait apprendre aux enfants. 

Jean-Pierre-Claris de Florian naquit, le 6 mars 
1755, au château de Florian, situé au pied des Céven- 
nes. C'est là qu'il passa ses premières années, sous les 
yeux de son aïeul, vieillard aimable et bon, mais peu 
soucieux de sa fortune, et qui ne laissa qu'une succes- 
sion obérée. Florian avait eu le malheur de perdre sa 
mère peu de temps après sa naissance ; il garda toute 
sa vie un tendre respect pour la mémoire de cette 
mère qu'il n'avait pu connaître ; elle était d'origine 
espagnole et s'appelait Gilette de Salgue; son fils se 
plaisait à se la représenter comme on la lui avait dé- 
peinte, belle, bonne, aimante; il ne pouvait se conso- 
ler d'être privé d'un tel bien. Voyant un jour pleurer 
un petit paysan que sa mère avait battu : « Tues bien 
heureux, toi, lui dit-il, tu peux être battu par ta 
mère. » 

C'est encore au souvenir de sa mère qu'on attribue 



VIII NOTICE 

son goût pour la littérature espagnole et l'étude ap- 
profondie qu'il fit de cette langue qui devint plus tard 
Tobjet de ses premiers essais littéraires, et donna 
ainsi l'impulsion à son talent. Après la mort de son 
grand-père, Florian fut mis en pension à Saint-Hip- 
polyte. Le marquis de Florian, son oncle, avait épousé 
une nièce de Voltaire, et se rendait souvent à Ferney 
pour y visiter l'illustre écrivain ; il sollicita et obtint 
la permission de lui présenter son neveu, dont le ca- 
ractère aimable et les heureuses dispositions furent 
bientôt appréciés de celui qui alors faisait et défaisait 
à son gré les réputations. Il se plut à développer la 
précoce intelligence de Florianet (c'était le nom fa- 
milier que, suivant l'usage méridional, on donnait 
alors au petit Florian). Il »e plaisait à l'exciter par ses 
railleries, corrigeait ses thèmes et ses versions, et lui 
inspirait, par l'intérêt qu'il lui témoignait, cette ému- 
lation qui manque souvent à la jeunesse. 

Florian quitta bientôt la demeure du poète pour 
celle d'un prince ; et, par un bonheur bien rare, il ga- 
gna encore à cet échange. Ce prince était le vertueux 
duc de Penthièvre, et la jeunesse de Florian ne pou- 
vait se trouver sous une plus digne et plus sainte pro- 
tection. Il avait treize ans lorsqu'il fut admis comme 
page dans la maison du duc. Il ne tarda pas à se faire 



SIR FLOR[\\. IX 

(les amis dans la petite cour tl'Anet, séjour du duc de 
Penlhièvre ; et ce bon prince lui-même lui témoigna 
dès ce moment une bienveillance qui ne se démentit 
plus. A seize ans, Florian entra à l'école d'artillerie de 
Bapaume où il se présenta avec distinction, et dont il 
sortit officier. Mais son protecteur lui ayant accordé 
d'abord une lieutenance et bientôt une compagnie 
dans le régiment des dragons de Penthièvre, il quitta 
l'artillerie pour la cavalerie. Après avoir passé quelque 
temps, moitié à Maubeuge où son régiment tenait 
garnison, moitié à Paris où chaque semestre le rame- 
nait, le jeune officier, qui commençait à se livrer aux 
lettres, se lassa de cette vie errante et obtint une ré- 
forme qui lui laissait sa liberté sans le rayer du ser- 
vice. Alors il put accepter la place de gentilhomme 
ordinaire que lui offrit le duc de Penthièvre dont il 
devint bientôt le favori, ou plutôt Tami ; car une com- 
munauté de bonnes actions ne peut inspirer qu'une 
affection réciproque et fondée sur l'estime. 

Le duc de Penthièvre, dernier héritier des enfants 
légitimés de Louis XIV, possédait une fortune im- 
mense dont il faisait le plus digne emploi. Florian de- 
vint le distributeur de ses bienfaits, auxquels souvent 
il ajoutait les siens, et tous les pauvres des environs 
d'Anet et de Sceaux le regardèrent bientôt comme un 



X NOTICE 

ami. Cette douce vie lui permit de s'adonner sérieuse- 
ment à la littérature, et on conviendra qu'elle explique 
jusqu'à un certain point le caractère de ses ouvrages. 
Le premier qu'il publia fut le roman pastoral de Ga~ 
lathèe^ imité de Michel Cervantes, car c'est, comme 
on l'a déjà remarqué, à la littérature espagnole qu'il 
demanda ses premières inspirations. Ce livre excita un 
engouement prodigieux. Par un contraste qui se voit 
souvent, ce siècle poudré et fardé ne parlait que de la 
nature ; le goût des bergeries était général ; les du- 
chesses et les marquises, sous leurs satins bouffants et 
leurs plumes flottantes, ne rêvaient, au milieu des 
fêtes de la cour, que villages et plaisirs champêtres, 
danses sous la feuillée et levers du soleil, houlettes et 
jupons courts ; la reine elle-même, la belle Marie-An- 
toinette se faisait laitière à Trianon. 11 n'est donc pas 
surprenant que le romande Galathée^ et plus tard 
celui d'Estelle, peignant la vie pastorale sous les plus 
douces couleurs, semés de gracieuses romances que 
tous les compositeurs d'alors s'empressaient d'orner 
de leur musique, obtinssent un succès qui fait pâlir la 
plupart de ceux de nos jours. 

Entre ces deux romans, Florian avait publié Numa 
Pompilius^ sorte de poëme en prose, qui ne reçut pas 
le même accueil du public. Deux fois il avait été cou- 



SI II FLOIUW. XI 

roiino par rAcadémic Française, la premiùre, p(3ur 
Tépitrc intitulée : VoUaim elle serf du mont Jura , 
composée à l'occasion de la servitude abolie par 
Louis XVI dans ses États ; la seconde, pour la io\i- 
chante éclogue de 72îi/A. (L'éloge en prose de Louis XII 
avait été moins heureux.) Florian s'était plusieurs fois 
présenté pour entrer dans cette Académie, sans avoir 
réussi, mais alors (178 S), il vit enfin les portes s'ou- 
vrir pour lui. Agé seulement de trente-trois ans, 
dans tout l'éclat de sa réputation et de la faveur dont 
l'honorait le duc de Penthièvre, sa réception fut des 
plus brillantes. Il se hâta de la justifier en faisant con- 
naître à ses nouveaux confrères ses fables encore in- 
édites. Il obtint sans peine l'approbation de la docte 
compagnie qui, dans son admiration, le déclara le ri- 
val de La Fontaine. Florian fut peut-être le seul qui 
n'en crut rien ; car il a toujours parlé de lui-même 
avec une modestie aussi touchante que sincère. 

Parmi les titres de Florian à la célébrité, il ne faut 
pas oublier de mentionner son théâtre. Ces petits dra- 
mes, dans lesquels Arlequin joue ordinairement le 
principal rôle, sont conduits avec adresse et finement 
dialogues. En empruntant à la comédie italienne le 
personnage d'Arlequin, Florian a su en faire une 
création toute nouvelle ; au lieu d'un valet balourd et 



xfi NOTICE 

gourmand, il nous a présenté une sorte de grand en- 
fant; personnel, mais sensible et aimant, intelligent, 
mais naïf. Les deux Billets, le bon Ménage^ le bon 
Père, la bonne Mère, le bon Fils, les Jumeaux de 
Bergame nous le montrent tour à tour dans les diverses 
relations de la vie. Toutes ces pièces furent représen- 
tées à la comédie italienne où elles obtinrent un véri- 
table succès. On les joua aussi sur des théâtres de so- 
ciété, où Florian lui-même remplissait d'une manière 
aussi gracieuse qu'originale le personnage d'Arle- 
quin. Il a fait encore quelques autres pièces de théâtre : 
Jeannotet Colin, Héro etLéandre, le Baiser. Blanche 
et Vermeille, Mais plus tard il fit à la piété de son 
bienfaiteur, le duc de Penlhièvre, le sacrifice de ses 
derniers ouvrages dramatiques. On peut encore citer 
\es Nouvelles de Florian parmi les œuvres qui ont con- 
tribué à sa réputation, ses contes en vers n'y ayant rien 
ajouté. 

Ses autres écrits sont Gonzahe de Cordoue, qui est, 
comme iVwma, un ouvrage amphibie tenant du poëme 
et du roman. Il est ])xécéAé à' mwq Précis historique sur 
les Maures^ plus estimé que l'ouvrage même. Guil- 
larnne Tell^ Elieser et Nephtalie^ et enfin une traduc- 
tion, si on peut l'appeler ainsi, du Don Quixotte, 
Malgré l'esprit, la grâce et les agréables poésies dont 



SIU I LOlilAN. xiM 

Florian à orné son irnitulion, tous ceux qui connais- 
sent le chef-d'a'uvre de Cervantes regarderont comme 
une espèce de profanation toute tentative qui n'aura 
pas pour objet la reproduction exacte de l'original. 
Du reste on ne peut lui reprocher la publication de 
cette traduction qui n'a paru qu'après sa mort. 

La révolution vint troubler le cours de cette vie 
prospère qui semblait destinée au repos et au bon- 
heur. Son protecteur, frappe dans ses affections les plus 
chères, après la fin tragique de sa belle-fille, la prin- 
cesse de Lamballe, massacrée par le peuple, et le sup- 
plice de Louis XVI, mourut à Vernon, où il s'était re- 
tiré, ayant du moins dû à ses vertus d'être le seul prince 
de la maison royale qui ait conservé jusqu'à la fin l'a- 
mour et lerespectdu peuple. Florian, banni parledécret 
qui ordonnait à tous les nobles de s'éloigner de Paris , 
s'était réfugié à Sceaux où il se croyait en sûreté, quand 
on vint l'y chercher pour le conduire dans la maison 
d'arrêt de la Bourhe. Au 9 thermidor, la chute de 
Robespierre lui rendit la liberté; mais tant de chagrins 
et de terreurs étaient au-dessus des forces de sa nature 
délicate et sensible. Revenu à Sceaux, il ne fit plusqu^ 
languir, et mourut enfin, le 13 septembre 1794, âgé 
seulement de trente-huit ans, laissant dans le cœur des 
hommes distingués de son temps, qui tous étaient ses 



XIV NOTICE SLR FLORIÂX. 

amis, le doux souvenir des plus aimables qualités du 
cœur et de Tesprit, et dans la mémoire des gens de 
goût celui de productions qui font à jamais aimer et 
estimer leur auteur. 

ÂMABLE TaSTL. • 



DE LA FABLE. 



Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant 
occupé à faire des fables, me proposa de me présenter 
à un de ses oncles, vieillard aimable et obh'geant, qui, 
toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de Ta- 
pologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous 
les fabulistes, et relisait sans cesse La Fontaine. 

J'acceptai avec joie TolTre de mon ami : nous allâ- 
mes ensemble chez son oncle. 

Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans, à peu 
près, mais qui se tenait encore droit. Sa physionomie 
était douce et gaie, ses yeux vifs et spirituels ; son vi- 
sage, son souris, sa manière d'être, annonçaient cette 
paix de Tàme, cette habitude d'être heureux par soi 
qui se communique aux autres. On était sûr, au pre- 
mier abord, que Ton voyait un honnête homme que 
la fortune avait respecté. Cette idée faisait plaisir, et 



XVI DE LA FABLE. 

préparait doucement le cœur à l'attrait qu'il éprouvait 
bientôt pour cet honnête homme. 

Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit 
asseoir près de lui, me pria de parler un peu haut, 
parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur de n'être que 
sourd ; et, déjà prévenu par son neveu que je me don- 
nais les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'au- 
rais la complaisance de lui dire quelques-uns de mes 
apologues. 

Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance 
en lui. Je choisis promptement celles de mes fables 
que je regardais comme les meilleures ; je m'efforçai 
de les réciter de mon mieux, de les parer de tout le 
prestige du débit, de les jouer en les disant ; et je cher- 
chai dans les yeux de mon juge à deviner s'il était sa- 
tisfait. 

Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps 
en temps à certains traits, rapprochait ses sourcils à 
quelques autres, que je notais en moi-même pour les 
corriger. Après avoir entendu une douzaine d'apo- 
logues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs 
regardent toujours comme le prix de leur travail, et 
qui n'est souvent que le salaire de leur lecture. Je le 
remerciai comme il me louait, avec une reconnais- 
sance modérée ; et, ce petit moment passé, nous com- 
mençâmes une conversation plus cordiale. 

a J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs 
sujets pris dans des fables anciennes ou étrangères. 

— Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon 
invention. J'ai lu beaucoup de fabulistes; et lorsque 
j'ai trouvé des sujets qui me convenaient, qui n'avaient 



DE LA FABLE. xvn 

|)ns été traités par La Fontaine, je ne me suis fait au- 
cun scrupule (le m'en (îinparer. J'en dois quehjues- 
unsà Ksopc, à Biiipaï, à fiay, aux fabulistes allemands, 
bcauc()U|> plus à un Espagnol nommé Vriarte, poëte 
dont je fais grand cas, et qui m'a fourni mes apologues 
les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public 
dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me re- 
procher... 

— Oh! c'est fort égal au public, interrompit-il en 
riant. Qu'importe à vos lecteurs que le sujet d'une de 
vos fables ait été d'abord inventé par un Grec, par un 
Espagnol ou par vous? L'important, c'est qu'elle soit 
bien faite. La Bruyère a dit : « Le choix des pensées 
est invention. » D'ailleurs vous avez pour vous l'exem- 
ple de La Fontaine. Il n'est guère de ses apologues que 
je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens que 
lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pou- 
vait ajouter à sa gloire, ce serait cette comparaison. 
N'ayez donc aucune inquiétude sur ce point. 

« En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à 
ses frères est vol, mais ce qu'on enlève aux étrangers 
est conquête. 

« Parlons d'une chose plus importante. Comment 
avez-vous considéré l'apologue? n 

A cette question, je demeurai surpris, je rougis un 
peu, je balbutiai ; et voyant bien, à l'air de bonté du 
vieillard, que le meilleur parti était d'avouer mon 
ignorance, je lui répondis si bas, qu'il me le fit répé- 
ter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette 
question, mais que je comptais m'en occuper quand je 
ferais mon discours préliminaire. 

d 



wiii DE LA FABLE. 

« J'entends, me répond-il; vous avez commencé 
par taire des fables, et, quand votre recueil sera fini, 
vous réfléchirez sur la fable. Cette manière de procé- 
der est assez commune, même pour des objets plus im- 
portants. Au surplus, quand vous auriez pris la marche 
contraire, qui sûrement eût été plus raisonnable, je 
doute que vos fables y eussent gagné. Ce genre d'ou- 
vrage est peut-être le seul où les poétiques sont à peu 
prés inutiles, où Tétude n'ajoute presque rien au ta- 
lent; où, pour me servir dune comparaison qui vous 
appartient, on travaille, par une espèce d'instinct, 
aussi bien que Ihirondelle bâtit son nid, ou bien aussi 
mal que le moineau fait le sien. 

« Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, 
dans beaucoup de préfaces de fables, « que Tapologue 
est une instruction déguisée sous lallégorie d'une ac- 
tion : » définition qui, par parenthèse, peut convenir 
au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pour- 
rait s'appliquer à plusieurs fables, comme celles de 
Philomèle et Prognè, de V Oiseau hïessé d'une flèclie^ 
du Paon se plaignant à Junon , du Renard et du 
Buste, etc., qui proprement n'ont point d'action, et 
dont tout le sens est renfermé dans le seul mot de la 
fin ; ou comme celles de ï Ivrogne et sa femme, du 
Rieur et des Poissons, de Tirais et Amarante^ du 
Testament expliqué par Ésope ^ qui n'ont que le mé- 
rite assez grand d'être parfaitement contées, et qu'on 
serait bien fâché de retrancher, quoiqu'elles n'aient 
point de morale. Ainsi cette définition, reçue de tous 
les temps, ne me paraît pas toujours juste. 

« Tous avez lu sûrement encore, dans le très ingé- 



DE LA I AliLK. xn 

nicux discours que feu M. de La Motte a mis à la tAtedc 

SCS fables, (|iie, « pour faire un hori apologue, ii faut 
d'abord se proposer une vériié inorale, la carlier sous 
Tallégorie d'une image qui ne jH-clie ni contre la jus- 
tesse, ni contre Funité, ni contre la nature; amener 
ensuite des acteurs que Ton fera parler *dans un style 
familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé 
de ce qu'il y a de plus riant et de plus gracieux, en 
distinguant bien les nuances du riant et du gracieux, 
du naturel et du naïf. » 

'X Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens; mais, 
quand on saura toutes ces tinesses,on sera tout au plus 
en état de prouver, comme Ta fait M. de La Motte, 
queja fable des deiix Pigeons est une fable imparfaite, 
car elle pèche contre Vuniiè; que celle du Lion amou- 
reux est encore moins bonne, car Vimaçje entière est 
vicieuse ^ Mais, pour le malheur des définitions et des 
règles, tout le monde n'en sait pas moins par cœur 
l'admirable fable des deux Pigeons^ tout le monde 
n'en répète pas moins souvent ces vers du Lion amou- 
reux: 

Amour, Amour, quand tu nous tiens, 
On peut bien dire adieu prudence; 

et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démon- 
trer rigoureusement que ces deux fables sont contre 
les règles. 

« Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant 
critiquer avec tant de sévérité les définitions, les pré- 
Ci) Œuvres de La Motte, Discours sur la Fable; t. IX, page 22 
et suivantes. 



XX DE LA FABLE. 

ceptes donnés sur la fable, que j'en indique de meil- 
leurs : mais je m'en garderai bien, car je suis con- 
vaincu que ce genre ne peut être défini et ne peut 
avoir de préceptes. Boileau n'en a rien dit dans son 
Arij)oètique, et c'est peut-être parce qu'il avait senti 
qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, 
qui assurément était poète, avait fait la fable de la 
Mort et du Malheureux en concurrence avec La Fon- 
taine. J.-B. Rousseau, qui était poète aussi, traita 
le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert* ces deux 
apologues comparés avec celui de La Fontaine, vous 
trouverez la m.ème morale, la même image, la même 
marche, presque les mêmes expressions; cependant 
les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au 
moins très médiocres, et celle de La Fontaine est un 
chef-d'œuvre. 

«La raison de cette différence nous est parfaitement 
développée dans un excellent morceau sur la fable, 
de M. Marmontei ^. Il n\ donne pas les moyens d'é- 
crire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se don- 
ner; il n'expose point les principes, les règles [qui! 
faut observer, car je répète que dans ce genre il n'y 
en a point : mais il est le premier, ce me semble, qui 
nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand 
charme à lire La Fontaine, d'où vient l'illusion que 
nous cause cet inimitable écrivain. « Non-seulement, 
dit M. Marmontei, La Fontaine a ouï dire ce qu'il 
raconte, mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est 

(1) lîibtoire û(ts Membres de l'Académie Française, t. IlL 

(2) Eiémei.lS de littérature, t. 111. 



I)K LA IAIMJ:. \xi 

pas un pootcqui imaj^nnc, ce n'est pas un contour qui 
plaisante; cVst un témoin prrsont à Faction, et (jui 
veut vous y rendre présent vous-nicnie : son érudi- 
tion, son éloquence, sa philosophie, sa politique, 
tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire, de senti- 
ment, il met tout en œuvre de la meilleure foi du 
monde pour vous persuader ; et c'est cet air de bonne 
foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus gran- 
des choses avec les plus petites , c'est l'importance 
qu'il attache à des jeux d'enfants, c'est Tintérèt qu'il 
prend pour un lapin et une belette, qui font qu'on 
est tenté de s'écrier à chaque instant : Le bonhomme! 
etc. » 

« M. Marmontel a raison; quand ce mot est dit, on 
pardonne tout à l'auteur, on ne s'offense plus des le- 
çons qu'il nous fait, des vérités qu'il nous apprend; 
on lui permet de prétendre à nous enseigner la sa- 
gesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à 
son égal. Mais un bonhomme n'est plus notre égal : 
sa simplicité crédule, qui nous amuse, qui nous fait 
rire, nous délivre à nos yeux de sa supériorité; on 
respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il 
nous donne; on peut l'admirer et l'aimer sans se com- 
promettre. 

« Voilà le grand secret de La Fontaine , secret 
qui n'était son secret que parce qu'il l'ignorait lui- 
même. 

— Vous me prouvez, lui répondis-jeasseztristement, 
qu'à moins d'être un La Fontaine, il ne faut pas faire 
de fables; et vous sentez que la seu'e réponse à cette 
affligeante vérité, c'est de jeter au feu mes apologues. 



xxH DE LA FABLE. 

Vous m'en donnez une forte tentation ; et comme, 
dans les sacrifices un peu pénibles, il faut toujours 
profiter du moment où l'on se trouve en force, je 
vais, en rentrant chez moi. . . 

— Faire une sottise, interromnit-il, sottise dont vous 
ne seriez point tenté, si vous aviez m.oins d'orgueil 
d'une part, et de l'autre plus de véritable admiration 
pour La Fontaine. 

— Comment ! repris-je d'un ton presque fâché ; 
quelle plus grande preuve de modestie puis-je don- 
ner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des an- 
nées de travail ? et quel plus grand hommage peut re- 
cevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis 
jamais approcher? 

— Monsieur le fabuliste, médit le vieillard en sou- 
riant, notre conversation pourra vous fournir deux 
bonnes fables, Tune sur Tamour-propre , l'autre 
sur la colère. En attendant, permettez-moi de vous 
faire une question que je veux aussi habiller en apo- 
logue. 

«Si la plus belle des femmes, Hélène, par exemple, 
régnait encore à Lacédémone, et que tous les Grecs, 
tous les étrangers fussent ravis d'admiration en la 
voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord 
de ses attraits enchanteurs, de sa grâce, de sa beauté 
divine, et puis encore de Téclat que donne la royauté, 
que penseriez-vous d'une petite paysanne ilote, que 
je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux 
noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait 
obligée d'aller se cacher? Vous lui diriez : Ma chère 
enfant, pourquoi vous priver des jeux? personne, je 



DE L\ KAHM:. xxfii 

VOUS assure, ne songe à vous cornparer avec la reine 
de S[)arte. Jl n'y a (ju'une ïïélèue au inonde; com- 
ment vous vient- il dans la tète (jne iV)n puisse songer 
à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart des 
Grecs ne vous regarderont pas, car la reine est là- 
haut, et vous ùtes ici. Ceux qui vou^ regarderont, 
vous ne les ferez pas fuir. Il y en a même qui |>eut- 
ètre vous trouveront à leur gré ; vous en ferez vos 
amis, et vous admirerez avec eux la beauté de cette 
reine du monde. 

« Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fdle 
voulait encore aller se cacher, ne lui conseilleriez- 
vous point d'avoir moins d'orgueil d'une part, et de 
l'autre plus d'admiration pour Hélène? 

« Vous m'entendez, et je ne crois pas nécessaire , 
ainsi que Texige M. de La Motte, de placer la mora- 
lité à la fin de mon apologue. 

«Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sur que 
La Fontaine est si divin, que beaucoup de places in- 
finiment au-dessous de la sienne sont encore très 
belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai 
mon compliment. Pour cela, vous n'avez besoin 
que de deux choses que je vais tâcher de vous expli- 
quer. 

«Quoique je vous aie dit que je ne connais point de 
définition juste et précise de l'apologue, j'adopterais 
pour la plupart celle que La Fontaine lui-même a 
choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables il 
l'appelle 

Une ample comédie à cent actes divers, 
Et dont la scène est l'univers. 



XXIV DE LA FABLE. 

«En eiïet, un apologue est une espèce de petit 
drame ; il a son exposition, son nœud, son dénoue- 
ment. Que les acteurs eu soient des animaux , des 
dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils 
commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'in- 
téressent à une situation, à un événement quelcon- 
que, et qu'ils finissent par me laisser satisfait, soit 
de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, 
qui est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou 
fait. Il me serait aisé, si je ne craignais d'être trop 
bavard, de prendre au hasard une fable de La Fon- 
taine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposi- 
tion faite souvent par un monologue, comme dans la 
fable du Berger et son Troupeau; l'intérêt commen- 
çant avec la situation, comme dans la Colombe et la 
Fourmi; le danger croissant d'acte en acte, car il } 
en a de plusieurs actes comme l'Alouette et ses Petits 
avec le Maître d'un champ; et le dénouement en- 
fin, mis quelquefois en spectacle, comme dans le Louij 
devenu Berger^ plus communément en simple récit. 

«Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par 
de véritables acteurs, par le prestige du théâtre, et 
qu'il doit cependant me donner la comédie, il s'ensuit 
que son premier besoin, son talent le plus nécessaire, 
doit être celui de peindre ; car il faut qu'il montre aux 
regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il 
faut qu'il fasse lui-même ses décorations, ses habits; 
que non-seulement il écrive ses rôles, mais qu'il les 
joue en les écrivant , et exprime à la fois les gestes , 
les attitudes, les mines, les jeux dévisage, qui ajoutent 
tant à Teffet des scènes. 



i)i: \A tahm:. \\\ 

« l\Iais (0 t.'iltînt (iiî poindre ne suflirail |)as pour le 
i^enre de la Table, s'il ne se trouvait réuni avec celui 
(le conter gaiinent : art diflicile et peu commun ; car 
la gaîté (|ue j'entends est à la fois celle de Tesprit et 
celle du caractère. C'est ce don, le plus désirable sans 
doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, 
qui nous fait aimer des autres, parce que nous pouvons 
nous aimer nous-mùmes ; cbange en plaisirs toutes 
nos actions, et souvent tous nos devoirs ; nous délivre, 
sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule 
(le défauts pénibles, polir nous orner de mille qualités 
(jui ne coûtent jamais d'efforts. Enfin cette gaîté, selon 
moi, est la véritable philosophie, qui se contente de 
peu sans savoir que c'est un mérite, supporte avec 
résignation les maux inévitables de la vie, sans avoir 
besoin de se dire que l'impatience n'y changerait 
rien, et sait encore faire le bonheur de ceux qui nous 
environnent, du seul supplément de notre propre 
bonheur. 

« Yoilà la gaîté que je veux dans l'écrivain qui ra- 
conte ; elle entraîne avec elle le naturel, la grâce, la 
naïveté. Le talent de peindre, comme vous savez, 
comprend le mérite du style et le grand art de faire 
des vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je 
conclus que tout fabuliste qui réunira ces deux qua- 
lités pourra se ilatter, non pas d'être l'égal de La 
Fontaine, mais d'être souffert après lui. 

— Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez- 
vous m'encourager? Si tout ce que vous venez de dé- 
tailler n'est que le moins qu'on puisse exiger d'un 
fiibuiiste, que voulez-vous que je de vienne? Oh! laissez- 



XXVI DE LA FABLE. 

moi brûler mes fables, ou ne me démontrez point 
qu'elles ne réussiront point. Je pourrais vous répondre 
pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins que 
gai, que le laconique Ésope ne Test pas beaucoup 
davantage, que l'anglais Gay n'est presque jamais 
qu'un philosophe de mauvaise humeur, et que cepen- 
dant... 

— Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de 
commun avec vous. Indépendamment de la différence 
de leur nation, de leur siècle, de leur langue, songez 
que Phèdre fut le premier chez les Romains qui écrivit 
des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez 
les Anglais. Je ne prétends pas assurément leur dispu- 
ter leur mérite ; mais croyez que ce mot de premier 
ne laisse pas de faire à la réputation des hommes. Quant 
à votre Esope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier 
chez les Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais 
existé. 

— Quoi ! repliquai-je, cet Ésope dont nous avons les 
ouvrages, dont j'ai lu la vie dans Méziriac, dans La 
Fontaine, dans tant d'autres, ce phrygien si fameux 
par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait 
été qu'un personnage imaginaire ! Quelles preuves en 
avez-vous? Et qui donc, à votre avis, est l'inventeur 
de l'apologue? 

— Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec 
douceur, et vous allez m'engager dans une discussion 
scientifique à laquelle je ne suis guère propre, car on 
ne peut être moins savant que moi . Pour ce qui regarde 
Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien 
faite de feu M. Boulanger, « Sur les incertitudes qui 



DK LA KAiai:. x.xvii 

concernent les prcfiiiors écrivains d^» l'antiquité. .» Vous 
y verrez que cet Ksope, si renoriiuK'* par ses apologues, 
et que les historiens ont [)la('('' ci;ins le sixième siècle 
avant notre ère, se trouve à la fois le cont'jin;iorain de 
Crésus, roi de Lydie, d'un Nectenabo, roi d'Egypte, 
qui vivait cent quatre vingts ans après (Crésus, et de 
la courtisane RhoJope, qui pa ssc pour avoir élevé une 
de ces fameuses p\ramide> bàti( s au moins dix-huiî 
cents ans avant Crésus. V^ ilà dé à d'assez grnnds ana- 
chronismes pour rejeter tomme fabuleuses toutes les 
vies d'Ésope. 

<( Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament 
et les attribuent à Lokman , fabuliste célèbre en Asie 
depuis des milliers d'années, surnommé/^ Saf/e pnr 
tout l'Orient, etqui passe pour avoir été, commeÉsope, 
esclave, laid et contrefait. 

« M. Boulanger, par des raisons très plausibles, dé- 
montre à peu près <ju'Ésope et Lokman ne sont qu'un. 
Il est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi 
bonnes tirées de l'étymologie, de la ressemblance des 
noms phéniciens, bébreux, arabes, pour prouver que 
ce Lokman le Sage pourrait fort bien être le ! roi 
Salomon. î! va plus loin, et comparant toujours les 
identités, les rapports des noms, les similitudes des 
anecdotes, il en conclut que ce Salomon si révéré dans 
rOrient pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses 
ouvrages, était Joseph, fils de Jacob, premier ministre 
d'Egypte. De là revenant à Lsope, il fait un rappro- 
chement fort ingénieux d'Esope et de Joseph : tous 
deux réduits à l'esclavage et faisant prospérer la 
maison de leur maître; tous deux enviés, persécutés, 
et pardonnant à leurs ennemis ; tous deux voyant en 



XXVIII DE LA FABLE. 

songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à 
l'occasion de ce songe ; tous deux excellant dans Tart 
d'interpréter les choses cachées ; enfin tous deux favoris 
et ministres, l'un du Pharaon d'Egypte, l'autre du roi 
de Babylone. 

« Mais sans adopter toutes les opinions de M. Bou- 
langer, je me borne à regarder comme à peu près sûr 
que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom supposé sous 
lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus 
longtemps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient 
de l'Orient; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le 
plus conservé du caractère et de la tournure de l'esprit 
asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes, cette ha- 
bitude de parler toujours par images, d'envelopper les 
préceptes d'un voile qui semble les conserver, durent 
encore en Asie ; leurs poètes, leurs philosophes, n'ont 
jamais écrit autrement. 

— Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point ; 
mais quel est le pays de l'Asie que vous regardez comme 
le berceau de la fable? 

— Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit 
système qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant 
d'autres; mais, comme c'est peu important, je ne m'en 
suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur Forigine 
de la fable : je ne les dis guère qu'à mes amis, parce 
qu'il n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec 
eux. 

(( Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des ani- 
maux que chez le peuple où la métempsycose était un 
dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre âme pas- 
sait après notre mort dans le corps de quelque animal, 
on n"a rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonna- 



T)K l.A FA nu:. xxi\ 

l)le, rien de plus conséquent que d'étudicr^avec soin 
les mœurs, les habitudes, hifavon de vivre de ces ani- 
maux si intéressants, puisqu'ils étaient à la fois pour 
riionnneravenir et le passé, puisqu'on voyait toujours 
en eux ses pères, ses enfants et soi-même. 

(( De Tétude des animaux, de la certitude qu'ils ont 
notre âme, on a dû passer aisément à la croyance qu'ils 
ont un langage. Certaines espèces d'oiseaux l'indi- 
quent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, 
les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les 
poules, une foule d'autres, ne vivent jamais|que par 
grandes troupes. D'où viendrait ce besoin de société, 
s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule 
question dispense d'autres raisonnements qu'on pour- 
rait alléguer. 

« Voilà donc le dogme de la métempsycose qui, en 
conduisant naturellement les hommes à l'attention, à 
l'intérêt pour les animaux, a diï les mener prompte- 
ment à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne 
vois plus qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à- 
dire à ridée de faire parler ces animaux, pour les ren- 
dre les précepteurs des humains. 

« Montaigne a dit que « notre sapience apprend des 
bêtes les plus utiles enseignements aux plus grandes 
et plus nécessaires parties de la vie. » En effet, sans 
parler des chiens, des chevaux, de plusieursl autres 
animaux, dont l'attachement, la bonté, la résignation 
devraient sans cesse faire honte aux hommes, je ne 
veux prendre pour exemple que les mœurs du che- 
vreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point 
en société, mais en famille; épouse toujours, à la ma- 
nière des Guèbres, la sœur avec laquelle il vint au 



XXX DE LA FABLE. 

monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure avec 
sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à 
ce que, père à son tour, ii aille se consacrer à l'éduca- 
cation de ses enfants, leur donner les leçons d'amour, 
d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées; 
qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de l'a- 
mitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette 
heureuse ignorance, cette imprévoyance des maux, 
«cette incuriosité qui, comme le dit le bon Montai- 
gne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tète 
bien faite. » 

(( Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris 
la peine de rapprocher de ces mœurs si pures, si dou- 
ces, nos intrigues, nos haines, nos crimes ; de comparer 
avec mon chevreuil allant paisiblement au gagnage, 
l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc 
qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et em- 
ployant ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de 
la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé, ve- 
nant à ce cri qui l'appelle *, reçoive une mort plus sûre 
(les mains du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que 
ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer 
ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa 
barbarie, pour lui dire des vérités dures que mon phi- 
losophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets 
cruels de Tamour-propre irrité? Voilà la fable inven- 
tée; et,- si vous avez pu me suivre dans mon diffus 
verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apolo- 
gue a dû naître dans Tlnde, et que le premier fabuliste 
fut sûrement un brachmane. 

(1) C'est ainsi qu'on tue les chevreuils. 



DK LA 1 AMLt:. xxxi 

<( Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'ac- 
corde avec mon opinion. Les apologues de Bidpaïsont 
le plus ancien monument que l'on connaisse dans ce 
genre, et Bidpaï était brachmane. Mais, comme il vi- 
vait sous un roi puissant dont il fut le premier minis- 
tre, ce qui suppose un peuple civilisé dès longtemps, 
il est assez vraisemblable que ses Tables ne furent pas les 
premières. Peut-être même n'est-ce qu'un recueil des 
apologues qu'il avait appris à l'école des g) mnosophis- 
tes dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce 
qu'il y a de sur, c'est que ces apologues indiens, parmi 
lesquels on trouve les deux Pigeons^ ont été traduits 
dans toutes les langues de l'Orient, tantôt sous le nom 
de Bidpaï ou Pilpaï,| tantôt sous celui de Lokman. Ils 
passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables 
d'Esope. Phèdre les fit connaître aux Romains. Après 
Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius^ Avien, Gabrias, 
composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus 
modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, 
en donnèrent des recueils, toujours en latin, jusqu'à 
la fin du seizième siècle qu un nommé Bégémon, de 
Châlons-sur-Saône, s'avisa le premier de faire des fa- 
bles envers français. Cent ans après, La Fontaine pa- 
rut, et La Fontaine fit oublier toutes les fables passées, 
et, je tremble de vous le dire, vraisemblablement aussi 
toutes les fables futures. Cependant M. de La flotte et 
quelques autres fabulistes très estimables de notre 
temps ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. 
Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos 

(1) Aphtonius et Gabrias ou Babrias. sont deux fabulistes 
çrecs. C'est par erreur que Florian les place ici parmi les fabu- 
listes latins (iVoftf de l'ÈdUeur.) 



XXXII DE LA FABLE. 

rivaux; je me borne à vous souhaiter de les valoir. 

« Voilà rhistoire de la fable telle que je la conçois et 
la sais. Je vous Fai faite pour mon plaisir peut-être 
plus que pour le vôtre. Pardonnez cette digression à 
mon âge et à mon goût pour Fapologue. » 

A ces mots, le vieillard se tut. Je crois qu il en était 
temps, car il commençait à se fatiguer. Je le remerciai 
des instructions qu'il m'avait données, et lui deman- 
dait permission de lui porter le recueil de mes fables, 
pour qu il voulût bien retrancher d'une main plus 
ferme que la mienne celles qu'il trouverait trop mau- 
vaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'être cor- 
rigées dans celles qu'il laisserait. Il me le promit, me 
donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je 
fus exact à ce rendez-vous ; mais quelle fut ma dou- 
leur, lorsque, arrivant avec mon manuscrit, j'appris à 
la porte du vieillard qu'il était mort de la veille î Je le 
regrettai comme un bienfaiteur, car il l'aurait été, et 
c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de 
corriger sans lui mes apologues, encore moins celui 
d'en retrancher, privé de conseil et de guide, précisé- 
ment à l'instant où Ton m'avait fait sentir combien j'en 
avais besoin ; pour me délivrer du soin fatigant de 
songer sans cesse à mes fables, je pris le parti de les 
imprimer. C'est à présent au public à faire l'office du 
vieillard : peut-être trouverai-je en lui moins de poli- 
tesse, mais il trouvera dans moi la même docilité. 



FABLES 



DE FLORIAN. 



S"^H>00 "^SM- 



LIVRE PREMIER. 



FABLE I. 

La Fable et la Vérité. 

La Vérité toute nue 

Sortit un jour de son puits*. 
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits. 

Jeunes et vieux fuyaient sa vue. 
La pauvre Vérité restait la morfondue -, 

(1) Suivant les poètes, quand l'âge d'or disparut de la terre, la vé- 
rité, pour échapper à rinimilié des hommes, se cacha au fond d'un 
puits. 

12) Saisie de froid. 

t 



2 FABLES. 

Sans trouver un asile où pouvoir habiter. 
A ses yeux vient se présenter 
La Fable richement vêtue, 
Portant plumes et diamants, 
La plupart faux, mais très brillants. 
«Eh! vous voila! Bonjour, dit-elle; 
Que faites-vous ici seule sur un chemin? ♦» 
La Vérité répond : « Vous le voyez, je gèle ; 
Aux passants je demande en vain 
De me donner une retraite ; 
Je leur fais peur a tous. Hélas ! je le vois bien, 
Vieille femme n'obtient plus rien. 
— Vous êtes pourtant ma cadette, 
Dit la Fable, et, sans vanité, 
Partout je suis fort bien reçue. 
Mais aussi, dame Vérité, 
Pourquoi vous montrer toute nue? 
Cela n'est pas adroit. Tenez, arrangeons-nous : 

Qu'un même intérêt nous rassemble ; 
Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble. 
Chez le sage, a cause de vous, 
Je ne serai point rebutée ; 
A cause de moi, chez les fous 
Vous ne serez point maltraitée. 
Servant par ce moyen chacun selon son goût. 
Grâce a votre raison et grâce a ma folie, 
Vous verrez, ma sœur, que partout 
TNous passerons de compagnie. » jfl 



LIVRR r. 



FABLE II. 



Le Bœuf, le Cheval et l'Aîie. 



Un bœuf, un baudet, un cheval, 

Se disputaient la préséance. 
Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal. 
A qui l'orgueil sied-il? et qui de nous ne pense 
Valoir ceux que le rang, les talents, la naissance, 

Elèvent au-dessus de nous? 

Le bœuf, d'un ton modeste et doux, 

Alléguait ses nombreux services, 

Sa force, sa docilité ; 
Le coursier sa valeur, ses nobles exercices, 

Et l'âne son utilité. 
«Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres. 
En voici venir trois, exposons-leur nos litres. 
Si deux sont d'un avis, le procès est jugé. » 
Les trois hommes venus, notre bœuf est chargé 
D'être le rapporteur*; il explique l'affaire, 

Et demande le jugement. 
Un des juges choisis, maquignon ^ bas-normand, 

{t) Celui dCîjngeî qui est chargé d'examiner une affaire et delà 
aire connaître aux autres. 
(2) Qui fait le commerce des chcTaux. 



4 FABLES. 

Crie aussitôt : « La chose est claire, 
Le cheval a gagné. — >'on pas, mon cher confrère, 
Dit le second jugeur ( c'était un gros meunier), 

L'âne doit marcher le premier ; 
Tout autre avis serait d'une injustice extrême. 

— Oh ! que nenni ! dit le troisième, 
Fermier de sa paroisse et riche laboureur, 

Au bœuf appartient cet honneur. 
— Quoi ! reprend le coursier écumant de colère, 
Votre avis n'est dicté que par votre intérêt? 
— Eh! maisjditleNormand,parquoi donc, s'il vousplaît? 

îS'est-ce pas le code ' ordinaire ? » 



FABLE III. 



Le Roi et les deux Bergers. 

Certain monarque un jour déplorait sa misère. 

Et se lamentait - d'être roi. 
« Quel pénible métier ! disait-il ; sur la terre 
Est-il un seul mortel contredit comme moi ? 
Je voudrais vivre en paix, on me force a la guerre; 

(1) Recueil des lois; d'après lesquelles on se règle. Cette expression 
est prise ici au figuré. 

(2) Se plaignait, gémissait. 



LIVRK I. 5 

Je diéris mes sujets, et je mets des impAls* ; 
J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse ; 

Mon peuple est accablé de maux, 

Je suis consumé de tristesse ; 

Partout je cherche des avis, , 

Je prends tous les moyens, inutile est ma peine* ; 

Plus j'en fais, moins je réussis, n 
Notre monarque alors aperçoit dans la plaine 
Un troupeau de moutons maigres, de près tondus, 
Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères, 

Dispersés, bêlants, éperdus, 
Kt des béliers sans force errant dans les bruyères ^. 
Leur conducteur. Guillot allait, venait, courait. 
Tantôt a ce mouton qui gagne la foret, 
Tantôt a cet agneau qui demeure derrière, ; 

Puis a sa brebis la plus chère ; 

Et, tandis qu'il est d'un côté, 
l:n loup prend un mouton qu'il emporte bien vite ; 

Le berger court ; l'agneau qu'il quitte 

Par une louve est emporté. 

Guillot tout haletant s'arrête, 
S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir, 

Et, de son poing frappant sa tête. 

Il demande au ciel de mourir. 

« Voila bien ma fidèle image ! 
S'écria le monarque; et les pauvres bergers, 

(1) Taxe, comribuiion qu'on est forcé de payer au gouvernement.' 

(2) Pour ma peine esi mutile, inversion. 

(3) Terrain couvert d'une jolie fleur appelée biuyère. 



H FABLES. 

Comme nous autres rois, entourés de dangers, 

IS'ont pas un plus doux esclavage ; 
Cela console un peu. ♦» Comme il disait ces mots, 
11 découvre en un pré le plus beau des troupeaux, 
Des moutons gras, nombreux, pouvant marchera peine, 

Tant leur riche toison* les gêne ; 
Des béliers^ grands et fiers, tous en ordre paissants; 
Des brebis fléchissant sous le poids de la laine, 

Et de qui la mamelle pleine 
Fait accourir de loin les agneaux bondissants. 
Leur berger, mollement étendu sous un hêtre, 

Faisait des vers pour son Iris 5, 
Les chantait doucement aux échos attendris, 
Et puis répétait Tair sur son hautbois champêtre. 
Le roi tout étonné disait : « Ce beau troupeau 
Sera bientôt détruit; les loups ne craignent guère 
Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère. 
On les écarte mal avec un chalumeau^. 
Ah! comme je rirais!... " Dans l'instant le loup passe. 

Comme pour lui faire plaisir; 
Mais a peine il paraît que, prompt a le saisir, 
Un chien s'élance et le terrasse. 
Au bruit quils font en combattant, 
Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine ; 
Un autre chien part, les ramène, 

(0 Leur laine épaisse et bien fournie. 

(2) !ilàles des brebis. 

(3) Nora de bergère. 

(4) Chalumeau se dit en poé-ie de tous les ■nsiruments champêtres 
dans lesquels on souffle, tels que hautbois, musette, etc. 



LivuK 1. -n 

Et pour réfablir l'ordre il suffit (l'im instant. 
Le berger voyait tout conclu'! dossns riicrhettc, 

Et ne qnittait pas sa nuisette. 

Alors le roi ])resqnc en courroux 
Lui (lit: «« Comment fais-ln? Les l)ois sont pleins de loups, 
Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille, 

Et, sans en ôtre moins tran(iuille, 
Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens ! 
— Sire, dit le berger, la chose est fort facile ; 
Tout mon secret consiste a choisir de bons chiens. *» 



FABLE IV. 



Les deux Voyageurs. 



Le compère Thomas et son ami Lubin 
Allaient a pied tous deux a la ville prochaine. 
Thomas trouve sur son chemin 
Une bourse de louis pleine * ; - 

11 l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content, 
Lui dit : « Pour nous la bonne aubaine ^ ! 

(1) Pleine de louis, inversion. 

(2) Le droit d'aubaine était et lui qui autorisait le roi ou le seigneur 



g FABLES. 

— Non, répond Thomas froidement, 
Pour nous n'est pas bien dit, pour moi c'est différent.» 
Lubin ne souffle plus ; mais, en quittant la plaine, 
Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin. 

Thomas tremblant, et non sans cause. 
Dit : « Nous sommes perdus ! — Non, lui répond Lubin, 
Nous n'est pas le vrai mot ; mais toi c'est autre chose. »» 
Cela dit, il s'échappe a travers le taillis. 
Immobile de peur, Thomas est bientôt pris ; 

Il tire la bourse et la donne. 

Qui ne songe qu'a soi quand sa fortune est bonne, 
Dans le malheur n'a point d'amis. 



d'un pays à hériter d'un étranger qui mourait sur ses terres sans 
avoir été naturalisé. Par suite, on a appelé aubaine tout avantage 
inespéré qui arrive à quelqu'un. ; 




l.iv 1. Fab. V 



Tvp l.acrampc el comp 



LIVRK I. 9 



FABLE V. 



Les Serins et le Chardonneret, 



Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret, 

Parmi les œufs d'une serine * 

Glissé l'œuf d'un chardonneret 2. 
La mère des serins, bien plus tendre que fine, 
Ne s'en aperçut point, et couva comme sien 

Cet œuf qui dans peu vint a bien. 
Le petit étranger, sorti de sa coquille. 
Des deux époux trompés reçoit les tendres soins, 

Par eux traité ni plus ni moins 

Que s'il était de la famille. 
Couché dans le duvet, il dori le long du jour 
A côté des serins dont il se croit le frère, 

Reçoit la becquée a son tour. 
Et repose la nuit sous l'aile de la mère. 
Chaque oisillon^ grandit, et, devenant oiseau. 

D'un brillant plumage s'habille ; 

(1) Femelle du serm/oiseau' chanteur dont Je plumage est jaune. 
Il est originaire des îles Canaries. 

(2) Oiseau ehanieur de nos climats, dont le plumage est très brillant 
et varié de fauve, d'écarlate, de jaune et de blanc. 

(3J petit oiseau. , 



•10 FABLES. 

Le chardonneret seul ne devient point jonquille *, 
Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau. 

Ses frères pensent tous de même : 
Douce erreur, qui toujours fait voir l'objet qu'on aime 

Ressemblant a nous trait pour trait! 
Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret 
Vient lui dire : «♦ Il est temps enfin de vous connaître 
Ceux pour qui vous avez de si doux sentiments 

Ne sont point du tout vos parents ; 
C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître. 
Vous ne fûtes jamais serin : regardez-vous. 
Vous avez le corps fauve et la tête écarlate, 
Le bec... — Oui, ditl'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira, 

Mais je n'ai point une âme ingrate, 

Et mon cœur toujours chérira 

Ceux qui soignèrent mon enfance. 
Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien, 
J'en suis fâché ; mais leur cœur et le mien 

Ont une grande ressemblance. 
Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien ; 

Leurs soins me prouvent le contraire : 

Rien n'est vrai comme ce qu'on sent. 

Pour un oiseau reconnaissant. 

Un bienfaiteur est plus qu'un père. ♦» 

(1) Couleur de jonquille, qui est une fleur jaune. 



LIVRK I. ^^ 



FABLE VI. 



Le Chat cl le Miroir. 



Philosophes * hardis, qui passez votre vie 
A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas, 

Daignez écouter, je vous prie, 

Ce trait du plus sage des chats. 

Sur une table de toilelte 

Ce chat aperçut un miroir; 
11 y saute, regarde, et d'abord pense voir 

Un de ses frères qui le guette. 
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté. 
Surpris, il juge alors la glace transparente, 

Et passe de l'autre côté, 
Ne trouve rien, revient, et le chat se présente. 
11 réfléchit un peu; de peur que l'animal. 

Tandis qu'il fait le tour, ne sorte, 
Sur le haut du miroir il se met a cheval, 
Deux pattes par ici, deux par-la ; de la sorte 

Partout il pourra le saisir. 

(i) Celui qui s'applique à l'élude des sciences et qui cherche à con- 
naître toutes les choses de ce monde par leurs causes et par leurs 
principes. 



-12 FABLES. 

Alors, croyant bien le tenir, 
Doucement vers la glace il incline la tête, 
Aperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant, 

A droite, a gaucbe, il va jetant 

Sa griffe qu'il tient toute prête ; 
Mais il perd l'équilibre *, il tombe et n'a rien pris. 

Alors, sans davantage attendre, 
Sans cbercberpluslongtempscequ'ilne peut comprendre, 
Il laisse le miroir et retourne aux souris. 
« Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère ? 

Une chose que notre esprit, 
Après un long travail, n'entend ni ne saisit, 

]\e nous est jamais nécessaire. »> 

(1) Etat d'une chose qui ne rè?e pas plus d'un côlé que de l'autre. 
Quand nous tombons, nous perdons l'équilibre, parce que le poids de 
notre corps se porie d'un seul côlé. Le chat, à cheval sur le miroir, 
est en équilibre ia:U qu'il i.e se penche pas plus d'un côlé que de 
l'autre. : 




! IV I. 1 AB. VII. 



I \ p LrK'r.iiiipc II cuiiip 



MVKK I. i5 



FABLE VII. 



La Carpe et les Carpillons. 



«Prenez garde, mes lils, côtoyez moins le bord, 

Suivez le fond de la rivière ; 

Craignez la ligne meurtrière ^ 
Ou répervier^ plus dangereux encor. » 
C'est ainsi que parlait une carpe de Seine ^ 
A de jeunes poissons qui l'écoutaient a peine. 
C'était au mois d'avril ; les neiges, les glaçons, 
Fondus par les zéphyrs "*, descendaient des montagnes ; 
Le fleuve enflé par eux s'élève a gros bouillons, 

Et déborde dans les campagnes. 

«*Ali ! ah ! criaient les carpillons, 

Qu'en dis-tu, carpe radoteuse? 

Crains-tu pour nous les hameçons? 
Nous voila citoyens de la mer orageuse; 

(1) Fil ou corde à laquelle est attaché un hameçon, petit crochet de 
fer, auquel on attache un ver ou tout autre appât^ et qui sert à 
prendre les poissons. 

iû) Espèce de filet à pêcher. 

(3) Fleuve de France qui passe à Paris. Il prend sa source dans le 
département de la Côie-d'Or, et se jeite dans la Manche au Ilavre- 
de-Gràcc. 

(4) vcnls doux et tièdes qui soufflent au printemps. 



U FABLES. 

Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel ; 
Les arbres sont cachés sous l'onde ; 
Nous sommes les maîtres du monde ; 
C'est le déluge universel. 

— Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ; 
Pour que l'eau se retire, il ne faut qu'un instant : 
Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident, 
Suivez, suivez toujours le fond de la rivière. 

— Bah ! disent les poissons, tu répètes toujours 

Mêmes discours. 
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine. » 
Parlant ainsi, nos étourdis 
Sortent tous du lit de la Seine, 
Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays. 
Qu'arriva-t-il ? les eaux se retirèrent, 
Et les carpillons demeurèrent ; 
Bientôt ils furent pris 
Et frits. 

Pourquoi quiltaient-ils la rivière? 
Pourquoi? Je le sais trop, hélas ! 
C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère, 
C'est qu'on veut sortir de sa sphère *, 
C'est que... c'est que... Je ne finirais pas. 

(1) Sphère vcul dire au Gguré l'étendue de pouvoir, d'autorité, de 
connaissance, d'cspiit, qui nous csl accordée. 



LIVUK I. 45 



FABLE VIII. 



Le Calife. 



Autrefois dans Bagdad^ le calife Âlmamon* 

Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique 

Que ne le fut jamais celui de Salomon^. 

Cent colonnes d'albâtre* en formaient le portique^ ; 

L'or, le jaspe 6, l'azur*^ décoraient le parvis^; 

Dans les appartements embellis de sculpture, 

Sous les lambris de cèdre^, on voyaitréunis 

(1) Bagdad, ville d'Asie située sur le Tigre, fondée par le calife Al-Man- 
sour. Celait la capitale de l'empire des califes ou successeurs de 
Mahomet, qui régnèrent sur une partie de l'Asie et de l'Afrique. 

(2] Ou Al-Maraoun, septième calife abasside, fils d'Harûun-al-Raschid, 
et célèbre par son amour pour les sciences et les lettres. 

(3) Roi des Juifs, flls de David, qui ût bâtir le temple de Dieu à Jé- 
rusalem. L'Ecriture vante sa magnificence autant que sa sagesse. 

(4) Espèce de marbre transparent ; le plus beau vient d'Orient. 

(5; Galerie couverte soutenue par des colonnes, qui forme souvent 
l'entrée des palais. 
(G) Pierre précieuse, espèce d'agate: 

(7) Azur ou cobalt minéral, dont on fait une belle couleur bleue. 

(8) Pavé du portique. 

(9) Le cèdre est un bois précieux et odorant. C'est une grande ma- 
gnificence que d'en faire des lambris, c'est-à-dire d'en revêtir les mu- 
railles. , 



H FABLES. 

Et les trésors du luxe et ceux de la nature, 

Les fleurs, les diamants, les parfums, la verdure, 

Les myrtes odorants, les chefs-d'œuvre de l'art. 

Et les fontaines jaillissantes 

Roulant leurs ondes bondissantes 

A côté du lit de brocard * . 
Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, 
Une étroite chaumière, antique et délabrée, 
D'un pauvre tisserand ^ était l'humble réduit. 

La, content du petit produit 
D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles, 

Le bon vieillard, libre, oublié. 

Coulait des jours doux et paisibles. 

Point envieux, point envié. 

J'ai déjà dit que sa retraite 

Masquait le devant du palais. 
Le visir^ veut d'abord, sans forme de procès. 

Qu'on abatte la maisonnette ; 
Mais le calife veut que d'abord on l'achète. 
Il fallut obéir : on va chez l'ouvrier, 
On lui porte de Tor. « Non, gardez votre somme , 

Répond doucement le pauvre homme ; 
Je n'ai besoin de rien avec mon atelier : 
Et, quant a ma maison, je ne puis m'en défaire ;' 
C'est la que je suis né, c'est la qu'est mort mon père, 

Je prétends y mourir aussi. 



(1) Etoffe brochée de soie/d'or ou d'argent. 

(-2) Ouvrier qui tisse la toile.j 

(5) Jliuisire des princes musulmans. 



Livui: I. n 

Le calife, s'il veut, peut me ciuisser d'ici, 

Il peut (lélruire ma clKuiinlère ; 

Mais, s'il le fait, il me verra 
Venir chaque matin sur la (leniièic pierre 
M'asseoir et pleurer ma misère. 
Je connais Almamon, son cœur eu ^'émira. »» 
Cet insolent discours excita la colère 
Du visir, qui voulait punir ce téméraire. 
Et sur-le-chani]) raser sa chétive maison. 

Mais le calife lui dit : « ÎNon. 
J'ordonne qu'a mes frais elle soit réparée ; 

Ma gloire tient a sa durée : 
Je veux que nos neveux, en la considérant, 
Y trouvent de mon règne un monument auguste ; 
En voyant le palais, ils diront : Il fut grand ; 
En voyant la chaumière ils diront : Il fut juste '' . » 

{{] Ce récit n'est poiut une fable, mais une anecdote arrivée du 
temps de Florian au grand Frédéric, roi de Prusse. Andrieus a mis 
vu vers celle même anecdote,'sans déguiser les Doms, sous le titre du 
Meunier de Sans-Souci, 



At FABLES. 



FABLE IX. 



La Mort, 

La Mort, reine du monde, assembla certain jour. 

Dans les enfers, toute sa cour. 
Elle voulait choisir un bon premier ministre 
Qui rendit ses Etats encor plus florissants. 

Pour remplir cet emploi sinistre, 
Du fond du noir Tartare^ avancent a pas lents 

La Fièvre, la Goutte et la Guerre. 

C'étaient trois sujets excellents; 

Tout l'enfer et toute la terre 

Rendaient justice a leurs talents : 
La ^lort leur fit accueil. La Peste vint ensuite. 
On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite; 

Nul n'osait lui rien disputer, 
Lorsque d'un médecin arriva la visite. 
Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter; 

La Mort même était en balance : 

Mais les Vices étant venus, 
Dès ce moment la ;\Iort n'hésita plus ; 

Elle choisit F Intempérance 2. 

(ij Les enfers. 

(2) Le contraire de la modéralion ou tempérance. Mce qui consiste 
à commettre des excès en toutes choses, dans le boire, dans le man- 
ger, etc., et par conséquent le plus nuisible à lasanté. 



LIVRE [. ^9 



FABLE X. 



Les deux Jardiniers. 



Deux frères, jardiniers, avaient pour héritage 
Un jardin dont ciiacun cultivait la moitié ; 

Liés d'une étroite amitié, 

Ensemble ils faisaient leur ménage. 
L'un d'eux, appelé Jean, bel-esprit, beau parleur, 

Se croyait un très grand docteur ; 

Et monsieur Jean passait sa vie 
A lire l'almanacb, a regarder le temps, 

Et la girouette et les yents. 
Bientôt, donnant l'essor a son rare génie *, 
Il voulut découvTir comment d'un pois tout seul 
Des milliers de pois peuvent sortir si vite ; 

Pourquoi la graine du tilleul, 
Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite 
Que la fève, qui meurt a deux pieds du terrain ; 

Enfin par quel secret mystère 
Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre, 

Sait se retourner dans sou sein, 
Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige. 

Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige 

(1) Donnant toute liberté 5 son grand esprit. 



2e FABLES. 

De ne point pénétrer ces importants secrets, 

11 n'arrose point son marais; 

Ses épinards et sa laitue 
Sèchent sur pied ; le vent du nord lui tue 

Ses figuiers qu'il ne couvre pas. 
Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse, 
Et le pauvre docteur, avec ses almanachs, 

N'a que son frère pour ressource. 

Celui-ci, dès le grand matin, 
Travaillait en chantant quelque joyeux refrain, 
Bêchait, arrosait tout, du pêcher a l'oseille. 
Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir, 
Il semait bonnement pour pouvoir recueillir. 
Aussi dans son terrain tout venait a merveille ; 
Il avait des écus, des fruits et du plaisir. 

Ce fut lui qui nourrit son frère ; 

Et quand monsieur Jean tout surpris 
S'en vint lui demander comment il savait faire : 
«Mon ami lui dit-il, voila tout le mystère : 

Je travaille et tu réfléchis; 

Lequel rapporte davantage ? 

Tu te tourmentes, je jouis ; 

Qui de nous deux est le plus sage?» 



LIVRE I. 2\ 



FABLE XI. 



le Chien et le Chat . 



Un chien vendu par son maître 

Brisa sa chaîne et revint 

Au logis qui le vit naître. 

Jugez de ce qu'il devint, 

Lorsque, pour prix de son zèle, 

Il fut de cette maison 

Reconduit par le bâton 

Vers sa demeure nouvelle. 

Un vieux chat, son compagnon, 

Voyant sa surprise extrême, 

En passant lui dit ce mot : 

M Tu «royais donc, pauvre sot. 

Que c'est pour nous qu'on nous aime ! »> 



22- FABLES. 



FABLE XII. 



Le Vacher et le Garde -Chasse. 



Colin gardait un jour les vaches de son père : 

Colin n'avait pas de bergère, 
Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois : 
«Depuis l'aube^, dit-il, je cours dans cette plaine 
Après un vieux chevreuil que j'ai manqué deux fois, 

Et qui m'a mis tout hors d'haleine. 

— Il vient de passer par la-bas. 
Lui répondit Colin ; mais si vous êtes las, 
Reposez-vous, gardez mes vaches a ma place, 

Et j'irai faire votre chasse ; 
Je réponds du chevreuil. — Ma foi ! je le veux bien 
Tiens, voila mon fusil, prends avec toi mon chien, 

Va le tuer. « Colin s'apprête. 
S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoique à regret, 

Court avec lui vers la forêt. 
Le chien bat les buissons, il va, vient, sent, arrête, 
Et voila le chevreuil... Colin, impatient, 

Tire aussitôt, manque la bête, 

Et blesse le pauvre Sultan. 

(1) Le point du jour. 



LIVRE [. 2S 

A la suite du chien qui cric, 

Colin revient "a la prairie. 

Il trouve le j^arde ronflant ; 
De vaches point; elles étaient volées. 
Le malheureux Colin, s'arrachant les cheveux, 
Parcourt en gémissant les monts et les valfées. 
Il ne voit rien. Le soir, sans vaches, tout honleui. 

Colin retourne chez son porc. 

Et lui conte en tremblant l'affaire. 
Celui-ci, saisissant un bàlon de cormier*, 
Corrige son cher fils de ses folles idées, 

Puis lui dit : «Chacun son métier, 

Les vaches seront bien gardées. » 



FABLE XIII. 

La Coquette et V abeille. 

Chloé, jeune et jolie, et surtout fort coquette. 
Tous les matins, en se levant, 

Se mettait au travail, j'entends a sa toilette, 
Et la, souriant, minaudant. 
Elle disait a son cher confident 2 

(1} Espèce de sorbier donl le b jis esl trèi dur. . 
(2) Son miroir. 



24 FABLES. 

Les peines, les plaisirs, les projets de son âme 
t-ne abeille étourdie arrive en bourdonnant. 
« Au secours ! au secours ! crie aussitôt la dame : 
Venez, Lise, Marton, accourez promptement; 
Chassez ce monstre ailé. » Le monstre insolemment 

Aux lèvres de Chloé se pose. 
Cliloé s'évanouit, et Martou en fureur 

Saisit l'abeille, et se dispose 
A récraser. « Hélas ! lui dit avec douceur 
L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur; 
La bouche de Chloé me semblait une rose, 
Et j'ai cru... »» Ce seul mot a Chloé rend ses sens. 
« Faisons grâce, dit-elle, a son aveu sincère : 

D'ailleurs sa piqûre est légère ; 
Depuis qu'elle te parle a peine je la sens. » 
Que ne fait-on passer avec un peu d'encens? 



FABLE XIV. 

L'Éléphant blanc- 

Dans certain pays de l'Asie 
On révère les éléphants, 
Surtout les blancs. 
Un palais est leur écurie. 
On les sert dans des vases d'or; 



LIVKK I. 2:> 

Tout liommc U leur aspect s'incline vers la terrCj 

Kt les peuples se l'ont la ^Mierrc 

Pour s'enlever ce beau Ircsor. 
Un de ces éléphants, grand penseur, bonne tête, 
Voulut savoir un jour, d'un de ses conducteurs, 

Ce qui lui valait tant d'honneurs, 
Puisqu'au fond, comme un autre, il n'était qu'une bctc. 
«Ah! répond le cornac^, c'est trop d'humilité; 

L'on connaît votre dignité, 
Kt toute l'Inde sait qu'au sortir de la vie 
Les âmes des héros qu'a chéris la patrie 

S'en vont habiter quelque temps 

Dans le corps des éléphants blancs. 
I\os talapoins- l'ont dit, ainsi la chose est sûre. 

— Quoi ! vous nous croyez des héros ? 
— Sans doute. — Et sans cela nous serions en repos, 
Jouissant dans les bois des biens de la nature? 
— Oui, seigneur. — Mon ami, laisse-moi donc partir, 

Car on t'a trompé, je t'assure ; 

Et si tu veux y réfléchir. 

Tu verras bientôt l'imposture : 

Nous sommes fiers et caressants ; 

Modérés, quoique tout-puissants; 

On ne nous voit point faire injure 
A plus faible que nous ; l'amour dans notre cœur 

Reçoit les lois de la pudeur ; 

Malgré la faveur où nous sommes, 



(i) Nom qu'on donne au conducteur de l'éléphant. 
(2) Prêtres de l'Inde. 



26 FABLES. 

Les honneurs n'ont jamais altéré nos vertus : 
Quelles preuves faut-il de plus ? 
Comment nous crovez-vous des hommes ?»^ 



FABLE XV. 



Le Lierre et le Thym. 



« Que je te plains, petite plante ! 

Disait un jour le lierre au thym : 

Toujours ramper, c'est ton destin ; 

Ta tige chétive et tremblante 
Sort a peine de terre, et la mienne dans l'air, 
Unie au chêne altier que chérit Jupiter*, 

S'élance avec lui dans la nue. 
— Il est vrai, dit le thym, ta hauteur m'est connue ; 
Je ne puis sur ce point disputer avec toi : 

Mais je me soutiens par moi-même ; 
Et sans cet arbre, appui de ta faiblesse extrême. 

Tu ramperais plus bas que moi. »» 

(1) Fils de Saturne et de Rhce, le maître des dieux de la Fable. Le 
chêne lui était consacré. 




I.iv. I. l*n.\VI 



1 vp l,.iiraii)pc tl toinp 



Li.vRn: I. 

Traducteurs, éditeurs, faiseurs de commentaires, 
Qui nous parlez toujours de grec ou de latiu 

Dans vos discours préliminaires, 

Retenez ce que dit le thym. 



FABLE XYI. 



Le Chat et la Lunette. 

Un chat sauvage et grand chasseur 

S'établit pour faire bombance, 

Dans le parc d'un jeune seigneur 
Où lapins et perdrix étaient en abondance. ' 
Là, ce nouveau Nembrod^, la nuit comme le jour, 
A la course, k l'affût^ également habile, 
Poursuivait, attendait, immolait tour a tour 

Et quadrupède^ et volatile*. 

(i) Fils de Chul et petil-fils de Cham, auquel l'Écrilure attribue la 
fondation de Babylone et de Ninive. Il s'adonna à la chasse, et son 
nom est devenu proverbial pour signifler un grand chasseur. 

(2) Man:ère de chasser qui consiste à se mettre en embuscade, un peu 
avant ou après le coucher du soleil, pour guetter le gibier à la sortie 
ou à la rentrée du bois. 

(3) Animaux à quatre pieds. 

(4) Animaux qui volent. 



28 FABLES. 

Les gardes épiaient l'insolent braconnier* ; 
Mais, dans le fort du bois, caché près d'un terrier, 

Le drôle trompait leur adresse. 
Cependant il craignait d'être pris a la fin, 

Et se plaignait que la vieillesse 

Lui rendît l'œil moins sûr, moins fin. 
Ce penser lui causait souvent de la tristesse. 
Lorsqu'un jour il rencontre un petit tuyau noir 
Garni par ses deux bouts de deux glaces bien nettes : 

C'était une de ces lunettes 
Faites pour l'Opéra, que, par hasard, un soir. 
Le maître avait perdue en ce lieu solitaire. 

Le chat d'abord la considère, 
La touche de sa griffe, et de l'extrémité 
La fait a petits coups rouler sur le côté. 
Court après, s'en saisit, l'agite, la remue. 

Étonné que rien n'en sortît. 
II s'avise a la fin d'appliquer a sa vue 
Le verre d'un des bouts ; c'était le plus petit. 
Alors il aperçoit sous la verte coudre tte 2 
Un lapin que ses yeux tout seuls ne voyaient pas. 
«Ah ! quel trésor! ♦» dit-il en serrant sa lunette, 
Et courant au lapin qu'il croit a quatre pas. 
Mais il entend du bruit, il reprend sa machine, 
S'en sert par l'autre bout, et voit dans le lointain 

Le garde qui vers lui chemine. 

(1) Celui qui chasse sans permission sur des terres qui ne lui appar- 
tiennent pas, en dépit des gardes-chasse qui sont là pour l'en em- 
pêcher. 

(2) Lieu planté de coudriers ou boisetiers.sauvages. 



MVIli: I. 29 

Pi'ossc'^ par la poui", par la faim, 

Il leslo un inoiiKMil iiucrlain, 
Uésile, rcllét'liit, puis de junivcau rogartic; 
Mais toujours le gros bout lui montre loiu le garde, 
Et le petit tout pivs lui fait voir le lapin. 
Croyant avoir le temps, il va manger la bete ; 
Le garde est a vingt pas qui vous l'ajuste au front, 

Lui met deux balles dans la tête, 
^ Kl de sa peau fait un manchon. 

Chacun de nous a sa lunette 
Qu'il retourne suivant l'objet : 
On voit la-bas ce qui déplaît; 
On voit ici ce qu'on souhaite. 



30 FABLES. 



FABLE XVII. 



le jeune Homme et le Vieillard*. 



« De grâce, appreiiez-moi comment on fait fortune, 
Demandait a son père un jeune ambitieux. 

— Il est, dit le vieillard, un chemin glorieux; 
C'est de se rendre utile a la cause commune. 
De prodiguer ses jours, ses veilles, ses talents, 

Au service de la patrie. 

— -Oh! trop pénible est cette vie, 

Je veux des moyens moins brillants. 

— Il en est de plus sûrs, l'intrigue. — Elle est trop vile ; 
Sans vice et sans travail je voudrais m'enrichir, 

— Eh bien ! sois un simple imbécile ; 
J'en ai vu beaucoup réussir. » 

(1) Ceci n'est point une fable, mais seulement un conte épigramma- 
tique dont il ne faut point prendre au pied de la lettre la morale 
ironique. 




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I IV I Tau XVIII 



Tvp. I.arr.inipe elconi|i 



LIVRE I. 3i 



FABLE XVIII. 



La Tavpc^ cl les Lapins. 



Chacun de nous souvent connaît bien ses défauts; 

En convenir, c'est autre chose : 
On aime mieux souffrir de véritables maux, 

Que d'avouer qu'ils en sont cause. 

.le me souviens li ce sujet 

D'avoir été témoin d'un fait 
Fort étonnant et difficile a croire ; 

Mais je l'ai vu, voici l'histoire : 

Près d'un bois, le soir, a l'écart, 

Dans une superbe prairie. 
Des lapins s'amusaient, sur l'herbette fleurie, 

A jouer au colin-maillard. 
Des lapins ! direz-vous, la chose est impossible. 
Rien n'est plus vrai, pourtant ; une feuille flexible 
Sur les yeux de l'un d'eux en bandeau s'appliquait 

Et puis sous le cou se nouait. 

Un instant en faisait l'affaire. 



(l) relit auimal tout noir, à quatre pieds, qui vit la plupart du temps 
sous terre, et dont les yeux sont si peti'.s qu'on l'a crue longtemps 
aveugle. 



52 FABLES. 

Celui que ce ruban privait de la lumière 
Se plaçait au milieu ; les autres al' entour 

Sautaient, dansaient, faisaient merveilles, 

S'éloignaient, venaient tour a tour 

Tirer sa queue ou ses oreilles. 
Le pauvre aveugle alors se retournant soudain. 
Sans craindre pot au noir*, jette au hasard la patte ; 

Mais la troupe échappe a la hâte ; 
II ne prend que du vent ; il se tourmente en vain , 

Il y sera jusqu'à demain. 

Une taupe assez étourdie. 

Qui sous terre entendit le bruit. 

Sort aussitôt de son réduit, 

Et se mêle dans la partie. 

Yous jugez que, n'y voyant pas, 

Elle fut prise au premier pas. 
« Messieurs, dit un lapin, ce serait conscience , 
Et la justice veut qu'a noire pauvre sœur 

jXous fassions un peu de faveur ; 

Elle est sans yeux et sans défense : 
Ainsi je suis d'avis... — Non, répond avec feu 
La taupe, je suis prise, et prise de bon jeu ; 
Mettez-moi le bandeau. — Très volontiers, ma chère, 
Le voici; mais je crois qu'il n'est pas nécessaire 

Que nous serrions le nœud bien fort. 
— Pardonnez-moi, monsieur, reprit-elle en colère; 
Serrez bien, car j'y vois.. . Serrez, j'y vois encor. » 

(1) On cric à quelqu'un qui n'y voit pas ; Gare lepot au noir ! pour 
raverlir de ne pas se hcurier. 



LIVRE 1. 55 



FABLE XIX. 



Le Rossignol et le Prince. 



Un jeune prince, avec son gouverneur. 
Se promenait dans un bocage, 
Et s'ennuyait, suivant l'usage : 
C'est le profit de la grandeur. 
Un rossignol chantait sous le feuillage ; 
Le prince l'aperçoit, et le trouve charmant ; 
Et, comme il était prince, il veut dans le moment 
L'attraper et le mettre en cage ; 
Mais pour le prendre il fait du bruit , 
Et l'oiseau fuit. 
««Pourquoi donc, dit alors son altesse en colère. 

Le plus aimable des oiseaux 
Se tient-il dans les bois farouche et solitaire, 
Tandis que mon palais est rempli de moineaux? 
— C'est, lui dit le mentor^, afin de vous instruire 
De ce qu'un jour vous devez éprouver : 
Les sots savent tous se produire ; 
Le mérite se cache, il faut l'aller trouver. » 



'■) 



(1) Le gouverneur. Mentor était le gouverneur du jeune Télémaque. 



54 FABLES. 



FABLE XX. 



L'Aveugle et le Paralytique. 



Aidons-nous mutuellement ; 
La charge des malheurs en sera plus légère ; 

Le bien que l'on fait a son frère 
Pour le mal que l'on souffre est un soulagement. 
Confucius* la dit; suivons tous sa doctrine : 
Pour la persuader aux peuples de la Chine, 

Il leur contait le trait suivant : 

Dans une ville de l'Asie 

Il existait deux malheureux, 
L'un perclus^, l'autre aveugle, et pauvTes tous les deux. 
Ils demandaient au ciel de terminer leur vie ; 

Mais leurs cris étaient superflus, 
Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique, 
Couché sur un grabat dans la place publique, 
Souffrait sans être plaint ; il en souffrait bien plus. 

L'aveugle, a qui tout pouvait nuire, 

Était sans guide, sans soutien, 

(1) Célèbre philosophe chinois, honoré pour la pureté de sa morale. 
Il naquit liil ans avant J.-C. 

(2) Privé de l'usage de ses membres. 



MVHi: I. 55 

Sans avoir nirnic un j)auYro cIijiMi 

Pour TainuM' l'I pour le coiidnirt». 

Lu cerlaiii joui", il arriva 
Que ravcugie, a talons, au délour d'une Tuc, 

Près du malade se trouva ; 
Il entendit ses cris, son âme en fut émue. 

11 n'est tel que les malheureux 

Pour se plaindre les uns les autres. 
« J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres ; 
Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux. 

— llélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère. 

Que je ne puis faire un seul pas ; 

Vous-même, vous n'y voyez pas : 

A quoi nous servirait d'unir notre misère? 

— A quoi? répond l'aveugle ; écoutez : a nous deux 
Nous possédons le bien a chacun nécessaire ; 

J'ai des jambes et vous des yeux ; 
Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide; 
Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés ; 
Mes jambes, a leur tour, iront où vous voudrez. 
Ainsi, sans que jamais notre amitié décide 
Qui de nous deux remplit le plus utile emploi, 
Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi. >* 



FABLES. 



FABLE XXI. 



Pandore i. 



Quand Pandore eut reçu la vie, 
Chaque dieu de ses dons s'empressa de l'orner. 

Vénus, malgré sa jalousie, 
Détacha sa ceinture et vint la lui donner. 
Jupiter, admirant cette jeune merveille, 
Craignait pour les humains ses attraits enchanteurs. 
Vénus rit de sa crainte, et lui dit a l'oreille : 

« Elle blessera bien des cœurs ; 

Mais j'ai caché dans ma ceinture 

Les Caprices, pour affaiblir 

Le mal que fera sa blessure, 

Et les Faveurs pour en guérir. >» 

' il) La première femme, selon la Fable, ^formée par Vulcain du limon 
de la terre, et douée par tous les dieux, qui voulaient la donner en ma- 
riage au Titan Prométhée, pour le punir d'avoir créé l'homme. Pan- 
dore était chargée d'une boîie mystérieuse qu'elle devait remettre à 
son époux. Prométhée, se défiant des dieux, refusa leurs présents; 
mais son frère, Epiméthée, épousa Pandore et ouvrit la boite, d'où 
s'échappèrent tous les maux qui ont désolé la terre; l'espérance seule 
resta au fond. 



LIVRE I. 17 



FABLE XXII. 



L'Enfant et le Dallier. 



Non loin des rochers de l'Allas *, 
Au milieu des déserts où cent tribus errantes 
Promènent au hasard leurs chameaux et leurs tentes, 
Un jour certain enfant précipitait ses pas. 
C'était le jeune fils de quelque musulmane ^ 

{)m s'en allait en caravane^. 
Quand sa mère dormait, il courait le pays. 
Dans un ravin profond, loin de l'aride plaine, 

Notre enfant trouve une fontaine, 
Auprès un beau dattier* tout couvert de ses fruits. 
*i Oh ! quel bonheur! dit-il, ces dattes, cette eau claire 
M'appartiennent : sans moi, dans ce lieu solitaire, 

Ces trésors cachés, inconnus, 

Demeuraient/a jamais perdus. 
Je les ai découverts, ils sont ma récompense. >» 

(1) Chaîne de hautes montagnes d'Afiique, qui s'étend depuis le 
désert de Barca jusqu'à la côte occidentale de l'empire de Maroc, et 
depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Bone, dans la régence d'Alger. 

(2) Qui professe la religion de Mahomet. 

(3) Dans les pays où il faut traverser des déserts et des lieux dange- 
reux où I on ne trouve aucune espèce de ressource, on se réunit pour 
voyager en grande troupe ou convoi appelé caravane. 

(4) Ou palmier, arbre dont le fruit, appelé datte, est délicieux. 



s» FABLES. 

Parlant ainsi, l'enfant vers le dattier s'élance, 
Et jusqu'à son sommet tâche de se hisser. 

L'entreprise était périlleuse ; 
L'écorce, tantôt nue et tantôt raboteuse, 
Lui déchirait les mains ou les faisait glisser. 
Deux fois il retomba ; mais d'une ardeur nouvelle 

Il recommence de plus belle, 

Et parvient enfin, haletant, 

A ces fruits qu'il désirait tant. 

Il se jette alors sur les dattes,' 
Se tenant d'une main, de l'autre fourrageant 
Et mangeant. 

Sans choisir les plus délicates. 

Tout a coup voila notre enfant 

Qui réfléchit et qui descend. 

11 court chercher sa bonne mère. 

Prend avec lui son jeune frère. 
Les conduit au dattier. Le cadet incliné, 

S'appu^^ant au tronc qu'il embrasse, 

Présente son dos a l'aîné ; 

L'autre y monte, et, de cette place. 
Libre de ses deux bras, sans effort, sans danger, 
Cueille et jette les fruits ; la mère les ramasse. 
Puis sur un linge blanc prend soin de les ranger. 
La récolte achevée et la nappe étant mise, 

Les deux frères tranquillement, 
Souriant a leur mère au milieu d'eux assise, 
Viennent au bord de l'eau faire un repas charmant. 

De la société ceci nous peint l'image. 



LIVRK I. 30 

Je 110 connais de biens (iiic ceux que l'on partage. 
Cœurs (lignes de sentir le prix de ramitié, 

Retenez cet ancien adage : 

** Le tout ne vaut pas la moitié. ♦♦ 



FLN DU LIVRE PREMIER. 




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^ ' ^^^w^^'iL^ I ^^ Bouvreuil et le Corbeau 






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I IV 11. Fab VI 



Typ l.ncrampe e\ coiiip 



LIVRE DEUXIEME. 



FABLE I. 

La Mère, l'Enfant et les Sarigues ^ 

A MADAME DE LA BRICHE. 

Vous de qui les attraits, la modeste douceur, 
Savent tout obtenir et n'osent rien prétendre, 
Vous que l'on ne peut voir sans devenir plus tendre, 
Et qu'on ne peut aimer sans devenir meilleur, 
Je vous respecte trop pour parler de vos charmes, 

De vos talents, de votre esprit... 
Vous aviez déjà peur ; bannissez vos alarmes : 

C'est de vos vertus qu'il s'agit. 
Je veux peindre en mes vers des mères le modèle ; 
La sarigue, animal peu connu parmi nous, 

Mais dont les soins touchants et doux 

(1) Espèce de renard du Pérou. (Duffou.) 



42 FABLES. 

Dont la tendresse maternelle 

Seront de quelque prix pour vous. 

Le fond du conte est véritable ; 
Buffon* m'en est garant : qui pourrait en douter? 
D'ailleurs, tout dans ce genre a droit d'être croyable, 
Lorsque c'est devant vous qu'on peut le raconter. 

« Maman, disait un jour a la plus tendre mère 
Un enfant péruvien 2 sur ses genoux assis, 
Quel est cet animal qui, dans cette bruyère, 

Se promène avec ses petits? 
Il ressemble au renard. — Mon fils, répondit-elle, 

Du sarigue c'est la femelle ; 

Xulle mère pour ses enfants 
N'eut jamais plus d'amour, plus de soins vigilants. 
La nature a voulu seconder sa tendresse, 

Et lui fit près de l'estomac 
Une poche profonde, une espèce de sac, 
Où ses petits, quand un danger les presse, 

Yont mettre a couvert leur faiblesse. 
Fais du bruit, tu verras ce qu'ils vont devenir. » 
L'enfant frappe des mains ; la sarigue attentive 

Se dresse, et d'une voix plaintive 
Jette un cri ; les petits aussitôt d'accourir, 

Et de s'élancer vers la mère. 
En cherchant dans son sein leur retraite ordinaire. 

La poche s'ouvre, les petits 

(f) G. L. Lcclerc, comln de Daffon, né à Montbard en Bourgogne, 
en 1707, auteur dline Histoire naturelle qui l'a placé au premier rang 
des écrivains et des savauls. 
(2) Habitant du rérou, contrée de l'Amérique méridionale. 



LIVIll': H. /i5 



Va\ un inomonL y sont hlodis, 
lis disparaissent tous; la mère avec vitesse 

S'enfuit, emportant sa richesse. 
La Péruvienne alors dit a l'enfant surpris : 

« Si jamais le sort t'est contraire, 
Souviens-toi du sari^io, imite-le, mon fils : 
L'asile le plus sûr est le sein d'une mère. ♦» 



FABLE II. 

Le vieux Arbre et le Jardinier. 

Un jardinier, dans son jardin, 

Avait un vieux arbre stérile ; 
C'était un grand poirier qui jadis fut fertile ; 
Mais il avait vieilli : tel est notre destin. 
Le jardinier ingrat veut l'abattre un matin; 

Le voila qui prend sa cognée*. 

Au premier coup, l'arbre lui dit : 
« Respecte mon grand âge, et souviens-toi du fruit 

Que je t'ai donné chaque année. 
La mort va me saisir, je n'ai plus qu'un instant;. 

N'assassine pas un mourant 
Qui fut ton bienfaiteur. — Je te coupe avec peine, 
Répond le jardinier ; mais j'ai besoin de bois. » 

(1) Hache à fendre le bois. 



44 FABLES. 

Alors, gazouillant a la fois. 

De rossignols une centaine 
S'écrie : « Épargne-le, nous n'avons plus que lui. 
Lorsque ta femme vient s'asseoir sous son ombrage, 
Nous la réjouissons par notre doux ramage; 
Elle est seule souvent ; nous charmons son ennui. » 
Le jardinier les chasse et rit de leur requête * ; 
Il frappe un second coup. D'abeilles un essaim 
Sort aussitôt du tronc, en lui disant : « Arrête, 

Écoute-nous, homme inhumain; 

Si lu nous laisses cet asile, 

Chaque jour nous te donnerons 
Un miel délicieux dont tu peux à la ville 

Porter et vendre les rayons 2 ; 
Cela te touche-t-il ? — J'en pleure de tendresse, 

Répond l'avare jardinier. 
Eh ! que ne dois-je pas a ce pauvre poirier 

Qui m'a nourri dans sa jeunesse ? 
Ma femme quelquefois vient ouïr^ ces oiseaux ; 
C'en est assez pour moi ; qu'ils chantent en repos. 
Et vous, qui daignerez augmenter mon aisance, 
Je veux pour vous de fleurs semer tout ce canton. » 
Cela dit, il s'en va, sûr de sa récompense. 

Et laisse vivre le vieux tronc. 

Comptez sur la reconnaissance 

Quand l'intérêt vous en répond. 

(1) Demande, pélitioa. 

(2) On appelle rayons ou gâteaux les compartiments des cellules de 
cire qui contiennent le miel. 

(3) Ente ndre. 



LIVRi: H. Ao 



FABLE III. 



La Brebis et le Chien. 



La brebis elle chien, de tous les temps amis, 
Se racontaient un jour leur vie infortunée. 
«Ah ! (lisait la brel)is, je pleure et je frémis 
Quand je songe aux malheurs de notre destinée. 
Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats, 

Toujours soumis, tendre et fidèle, 

Tu reçois, pour prix de ton zèle, 

Des coups et souvent le trépas. 

Moi qui tous les ans les habille, 
Qui leur donne du lait et qui fume leurs champs. 
Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille 

Assassiné par ces méchants. 
Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste. 

Victimes de ces inhumains, 
Travailler pour eux seuls et mourir par leurs mains. 

Voila notre destin funeste ! 
— Il est vrai, dit le chien ; mais crois-tu plus heureux 

Les auteurs de notre misère ? 

Va, ma sœur, il vaut encor mieux 

Souffrir le mal que de le faire. » 



46 FABLES. 



FABLE IV. 



Le Bonhomme et le Trésor. 



Un bonhomme de mes parents, 

Que j'ai connu dans mon jeune âge. 
Se faisait adorer de tout son voisinage ; 
Consulté, vénéré des petits et des grands, 
H vivait dans sa terre en véritable sage. 

Il n'avait pas beaucoup d'écus, 
Mais cependant assez pour vivre dans Taisance ; 

En revanche, force vertus, 

Du sens, de l'esprit par-dessus, 
Et cette aménité * que donne l'innocence. 

Quand un pauvre venait le voir. 
S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles^ ; ' 
Et s'il n'en avait point, du moins par ses paroles 
11 lui rendait un peu de courage et d'espoir. 

Il raccommodait les familles, 
Corrigeait doucement les jeunes étourdis, 

Riait avec les jeunes filles. 

Et leur trouvait de bons maris. 

Indulgent aux défauts des autres, 

(i) Humeur douce et aimable. 

(2) Pièces d'or qui valaient dix francs. 



LIVIU: II. 47 

Il rcpélait souvoiil : «» ^'avo^s-Ilous pjis los nôtres? 
Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-Ia sont nés bossus, 

L'un un peu moins, l'autre un peu plus. 

La nature de cent maniôres 
Voulut nous affliger : marchons ensemble en paix ; 

Le chemin est assez mauvais 

Sans nous jeter encor des pierres. » 

Or, il arriva certain jour 
Que notre l)on vieillard trouva dans une tour 

Un trésor caché sous la terre. 

D'abord il n'y voit qu'un moyen 

De pouvoir faire plus de bien ; 

Il le prend, l'emporte et le serre. 
Puis, en réfléchissant, le voila qui se dit : 
« Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit 

Si j'en augmentais mon domaine * ; 
J'aurais plus de vassaux^, je serais plus puissant. 
Je peux mieux faire encor : dans la ville prochaine 
Achetons une charge, et soyons président. 

Président! cela vaut la peine. 
Je n'ai pas fait mon droit ; mais avec mon argent, 
On m'en dispensera, puisque cela s'achète. »» 

Tandis qu'il rêve et qu'il projette, 

Sa servante vient l'avertir 

Que les jeunes gens du village 
Dans la cour du château sont a se divertir. 

(1) Jla propriété. 

(2) Auirt'fûis un domaine se composait de plusieurs terres ou ùck 
sar lesquels le seigneur avait droit de juridiction; tous ceux qui vi- 
vaient sur ce domaine étaient ses vassaux. 



48 FABLES. 

Le dimanche, c'était Pusage. 
Le seigneur se plaisait a danser avec eux. 
u Oh! ma foi ! répond-il, j'ai bien d'autres affaires ; 
Que l'on danse sans moi. » L'esprit plein de chimères, 
Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux. 

Ensuite il va joindre a sa somme 
Un petit sac d'argent, reste du mois dernier. 

Dans l'instant arrive un pauvre homme 

Qui, tout en pleurs, vient le prier 
De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille * : 
«Le collecteur^, dit-il, va me mettre en prison, 

Et n'a laissé dans ma maison 

Que six enfants sur de la paille. » 
Notre nouveau Crésus^ lui répond durement 

Qu'il n'est point en argent comptant. 
Le pauvre malheureux le regarde, soupire, 

Et s'en retourne sans mot dire. 
Mais il n'était pas loin que notre bon seigneur 

Retrouve tout a coup son cœur ; 

Il court au paysan, l'embrasse, 

De cent écus lui fait le don, 

Et lui demande encor pardon. 
Ensuite il fait crier que sur la grande place 
Le village assemblé se rende dans l'instant. 

On obéit; notre bonhomme 

Arrive avec toute sa somme, 

(1) Impôt, taxe . 

(2) Percepteur des impositions. 

(ô) Uoi de Lydie qui passait pour le prince le plus riche de son lemps^ 
et dont le nom est devenu proverbial pour dire un homne très riche. 



Liviit: il. vj 

lùi un seul monceau* la répand. 
« Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent : 
Depuis qu'il m'appartient, je ne suis plus le mOme, 
Mon jnne est endurcie, et la voix du malheur 

N'arrive plus jusqu'à mon cœur. 
Mes enfants, sauvez-moi de ce péril extrême. 
Prenez et partagez ce dangereux métal ; 
Emportez votre part chacun dans votre asile : 
Entre tous divisé, cet or peut être utile : 
Réuni chez un seul, il ne lait que du mal. » 

Soyons contents du nécessaire, 
Sans jamais souhaiter de trésors superflus ; 
Il faut les redouter autant que la misère ; 

Comme elle ils chassent les vertus. 



FABLE y. 

Le Troupeau de Colas. 

Dès la pointe du jour, sortant de son hameau. 
Colas, jeune pasteur d'un assez beau troupeau, 

Le conduisait au' pâturage ; 

Sur sa route il trouve un ruisseau 

(i) l'Q seul tas. 



50 FABLES. 

Que, la nuit précédente, un effroyable orage 
Avait rendu torrent; comment passer cette eau ? 
Chiens, brebis et berger, tout s'arrête au rivage. 
En faisant un circuit* l'on eût gagné le pont; 
C'était bien le plus sûr, mais c'était le plus long : 
Colas veut abréger. D'abord il considère 

Qu'il peut franchir cette rivière; 

Et comme ses béliers sont forts, 

Il conclut que, sans grands efforts. 
Le troupeau sautera. Cela dit, il s'élance ; 
Son chien saute après lui : béliers d'entrer en danse, 

A qui mieux mieux; courage, allons! 

Après les béliers les moutons ; 
Tout est en l'air, tout saule, et Colas les excite 

En s'applaudissant du moyen. 
Les béliers, les moutons sautèrent assez bien : 

Mais les brebis vinrent ensuite, 
Les agneaux, les vieillards, les faibles, les peureux, 

Les mutins, corps toujours nombreux, 
Qui refusaient le saut ou sautaient de colère, 

Et, soit faiblesse, soit dépit, 

Se laissaient choir ^ dans la rivière. 
Il s'en noya le quart; un autre quart s'enfuit, 

Et sous la dent du loup périt. 

Colas réduit a la misère, 
S'aperçut, mais trop tard, que pour un bon pasteur 

Le plus court n'est pas le meilleur. 

(1) Un délour. 
(2} Tomber. 



LIVKK II. 



FABLE VI. 



Le Bouvreuil et le Corbeau. 



Un bouvreuil*, un corbeau, chacun dans une cage, 

Habitaient le même logis. 

L'un enchantait par son ramage 
La femme, le mari, les gens, tout le ménage; 
L'autre les fatiguait sans cesse de ses cris: 
11 demandait du pain, du rôti, du fromage, 

Qu'on se pressait de lui porter, 

Afin qu'il voulût bien se taire. 
Le timide bou^Tcuil ne faisait que chanter, 
Et ne demandait rien : aussi, pour l'ordinaire. 

On l'oubliait ; le pauvre oiseau 

Manquait souvent de grain et d'eau. 
Ceux qui louaient le plus de son chant l'harmonie 

N'auraient pas fait le moindre pas 

Pour voir si l'auge était remplie. 
lis l'aimaient bien pourtant, mais ils n'y pensaient pas. 
Un jour on le trouva mort de faim dans sa cage. 
« Ah ! quel malheur, dit-on : las ! il chantait si bien I 
De quoi donc est-il mort ? Certes c'est grand dommage. » 
Le corbeau crie encore, et ne manque de rien. 

(1) relit oiseau qui a un chant doux et triste. 



52 FABLES. 



FABLE VII. 



Le Singe qui montre la Lanterne magique. 



IMessieurs les beaux-esprits dont la prose et les vers * 
Sont d'un style pompeux et toujours admirable, 
Mais que l'on n'entend point, écoutez cette fable, 

Et tâchez de devenir clairs. 
Ufl homme qui montrait la lanterne magique 

Avait un singe, dont les tours 

Attiraient chez lui grand concours : 
Jacqueau, c'était son nom, sur la corde élastique 

Dansait et voltigeait au mieux. 
Et puis sur un cordon, sans que rien le soutienne, 
Le corps droit, fixe, d'aplomb. 

Notre Jacqueau fait tout du long 

L'exercice a la prussienne ^. 
Un jour qu'au cabaret son maître était resté 

(C'était, je pense, unjourdefête), 
Notre singe en liberté 
Veut faire un coup de sa tête ; 

(1) Voyez plus loin la note 1 de la fable 20 du livre IV, 

(2) Les Prussiens étaient alors regardés comme les meilleurs tacti- 
ciens ou les soldats les mieux dressés de l'Europe. 



LIVRi: II. 55 

11 s'en va rassembler les divers animaux 

Qu'il peut rencontrer dans la ville; 

Chiens, chats, poulets, dindons, pouçceaux, 

Arrivent bientôt a la file. 
«Entrez, entrez, messieurs, criait notre Jacqueau; 
C'est ici, c'est ici qu'un spectacle nouveau 
Vous charmera gratis, Oui, messieurs, a la porte 
On ne prend point d'argent, je fais tout po ur l'honneur. »» 

A ces mots chaque spectateur 

Va se placer, et l'on apporte 
La lanterne magique ; on ferme les volets, 

Et par un discours fait exprès, 

Jacqueau prépare l'auditoire. 

Ce morceau vraiment oratoire 

Fit bâiller; mais on applaudit. 
Content de son succès, notre singe saisit 
Un verre peint qu'il met dans sa lanterne. 

Il sait comment on le gouverne, 
Et crie, en le poussant : « Est-il rien de pareil ? 

Messieurs, vous voyez le soleil, 

Ses rayons et toute sa gloire. 
Voici présentement la lune; et puis l'histoire 

D'Adam, d'Eve et des animaux... 

Voyez, messieurs, comme ils sont beaux ! 

Voyez la naissance du monde ; 
Voyez... w Les spectateurs, dans une nuit profonde, 
Écarquillaient leurs yeux et ne pouvaient rien voir ; 

L'appartement, le mur, tout était noir. 
M Ma foi ! disait un chat, de toutes les merveilles 

Dont il étourdit nos oreilles. 



S4 FABLES. 

Le fait est que je ne vois rien. 

— Ni moi non plus, disait un chien. 
— Moi, disait un dindon, je vois bien quelque chose, 

Mais je ne sais pour quelle cause 

Je ne distingue pas très bien. » 
Pendant tous ces discours, le Cicéron* moderne 
Parlait éloquemment, et ne se lassait point. 

Il n'avait oublié qu'un point, 

C'était d'éclairer sa lanterne. 



FABLE YIÏI. 



L'Enfant et le Miroir- 

Un enfant élevé dans un pauvre village 
Revint chez ses parents, et fut surpris d'y voir 
Un miroir. 

D'abord il aima son image ; 
Et puis, par un travers bien digne d'un enfant, 

Et même d'un être plus grand, 

(1) Le plus célèbre des orateurs romains, né à Arpinum, 106 ans 
avant J.-C. Son nom est devenu proverbial pour désigner un homme 
éloquent. 



LIVUK 11. 155 

Il veut oiilra^'or ce (ju'il niino, 
I.ui lait une {iriinacc, et le miroir la rend. 

Alors son dépit est exlrémc ; 

Il lui montre un poiu'i menaranl, 

Il se voit menace de même. 
Notre marmot fâché s'en vient, en frémissant, 

Battre cette image insolente; 
Il se fait mal aux mains. Sa colère en augmente ; 

Et furieux, au désespoir. 

Le voila, devant ce miroir, 

Criant, pleurant, frappant la glace. 
SaïU'ire, qui survient, le console, l'embrasse, 

Tarit ses pleurs, et doucement lui dit : 
M Ps'as-tu pas commencé par faire la grimace 
A ce méchant enfant qui cause ton dépit? 
— Oui. — Regarde a présent; tu souris, il sourit. 
Tu tends vers lui les bras, il te les tend de même ; 
Tu n'es plus en colère, il ne se fâche plus : 
De la société tu vois ici remblème ; 

Le bien, le mal nous sont rendus, »» 



56 FABLES. 



FABLE IX. 



Les deux Chats. 



Deux chats, qui descendaient du fameux Rodilard*, 
Et dignes tous les deux de leur noble origine, 
Différaient d'embonpoint : l'un était gras a lard, 

C'était l'aîné ; sous son hermine 

D'un chanoine il avait la mine, 
Tant il était dodu, potelé, frais et beau ; 

Le cadet n'avait que la peau 

Collée à sa tranchante épine. 
Cependant ce cadet, du matin jusqu'au soir, 
De la cave a la gouttière 

Trottait, courait, il fallait voir! 

Sans en faire meilleure chère. 

Enfin, un jour, au désespoir. 

Il tint ce discours a son frère : 
« Explique-moi par quel moyen, 

Passant ta vie a ne rien faire, 
Moi travaillant toujours, on te nourrit si bien, 

Et moi si mal? — La chose est claire. 
Lui répondit l'aîné : tu cours tout le logis 

(1) C'est-à-dire ronge-lard, nom de chat donné par La Fontaine ao 
héros de plusieurs de ses fables. 







.IV II, I-.*B. IX 



I v() Lacr.impe et coiii|) 



LIVRK II. 57 

Pour manfïcr rarement quelque maigre souris... 

— 1\' est-ce pas mou devoir? — D'accord, cela peut ctre; 

Mais moi, je reste auprès du maître, ' 

Je sais l'amuser par mes tours. 
Admis a ses repas, sans qu'il me réprimande, 
Je prends de bons morceaux, et puis je les demande 

En faisant patte de velours ; 

Tandis que toi, pauvre imbécile, 

Tu ne sais rien que le servir. 

Va, le secret de réussir, 

Cesl d'être adroit, non d'être utile. » 



FABLE X. 



Le Cheval cl le Poulain. 



Un bon père cheval, veuf, et n'ayant qu'un fils, 
L'élevait dans un pâturage 
Oii les eaux, les fleurs et l'ombrage 

Présentaient à la fois tous les biens réunis. 

Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge, 

Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin, 
Se vautrait* dans l'herbe fleurie, 

(I) S'étendait, se roulait. 



58 FABLES. 

Galopait sans objet, se baiguait saus er.vie, 

Ou se reposait sans besoin. 
Oisif et gras à lard, le jeune solitaire 
S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien. 
Le dégoût vint bientôt ; il va trouver son père. 
«Depuis long-temps, dit-il, je ne me sens pas bien; 

Cette herbe est malsaine et me tue ; 
Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue ; 
L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons ; 

Bref, je meurs si nous ne partons. 
— Mon fils, répond le père, il s'agit de ta vie ! 

A l'instant même il faut partir. » 
Sitôt dit, sitôt fait ; ils quittent leur patrie. 
Le jeune voyageur bondissait de plaisir. 
Le vieillard, moins joyeux, allait un train plus sage ; 
Mais il guidait l'enfant, et le faisait gravir 
Sur des monts escarpés, arides, sans herbage, 

Où rien ne pouvait le nourrir. 

Le soir vint, point de pâturage; 

On s'en passa. Le lendemain, 
Comme l'on commençait a souffrir de la faim. 
On prit du bout des dents une ronce sauvage. 
On ne galopa plus le reste du voyage ; 
A peine, après deux jours, allait-on même au pas. 

Jugeant alors la leçon faite. 
Le père va reprendre une route secrète 

Que son fils ne connaissait pas, 

Et le ramène a la prairie 
Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain 

Retrouve un peu d'herbe fleurie, 



I.IVRi: II. 59 

Il se jcUc dessus : «Al»! rexcollont fosiin ! 

I.a bomio herbe ! dil-il : conimo elle est douce et tendre! 
Mon père, il ne faut pas s'attend re 
Que nous puissions rencontrer mieux; 

Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux. 

Quel pays peut valoir cet asile champêtre?»» 

Comme il parlait ainsi, le jour vint a paraître ; 

Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté ; 

Il demeure confus. Le père avec bonté 

Lui dit : «Mon cher enfant, retiens celte maxime : 

Quiconque jouit trop est bientôt dégoûté ; 
Il faut au bonheur du régime. » 



FABLE XL 



Le Grillon. 



Un pauvre petit grillon. 

Caché dans l'herbe fleurie. 

Regardait un papillon 

Voltigeant dans la prairie. 
L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs; 
L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes ; 
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleurs en fleurs, 



60 FABLES. 

Prenant et quittant les plus belles. 
«Ah! disait le grillon, que son sort et le mien 

Sont différents ! Dame nature 

Pour lui fit tout, et pour moi rien. 
Je n'ai point de talent, encor moins de figure , 
Nul ne prend garde a moi, l'on m'ignore ici-bas ; 

Autant vaudrait n'exister pas. »» 

Comme il parlait, dans la prairie 

Arrive une troupe d'enfants : 

Aussitôt les voila courants 
Après ce papillon dont ils ont tous envie. 
Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent a l'attraper. 
L'insecte vainement cherche a leur échapper. 

Il devient bientôt leur conquête. 
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps : 
Un troisième survint, et le prend par la tête. 

Il ne fallait pas tant d'efforts 

Pour déchirer la pauvre bete. 
«Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché; 
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde. 
Combien je vais aimer ma retraite profonde ! 

Pour vivre heureux, vivons caché. >» 



l.IMli: 11. 64 



FABLE XII. 



Le Château de caries. 



Ui\ 1)011 mari, sa femme el deux jolis enfants, 
Coulaient en paix leurs jours dans le simple ermitage 
Oïl paisibles comme eux vécurent leurs parents. 
Ces époux, partageant les doux soins du ménage, 
Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons, 
Et le soir, dans l'été, soupant sous le feuillage, 

Dans l'hiver devant leurs tisons. 
Us prêchaient a leurs Dis la vertu, la sagesse, 
Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours ; 
Le père par un conte égayait ses discours, 

La mère par une caresse. 
L'aîné de ses enfants, né grave, studieux, 

Lisait et méditait sans cesse ; 
Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, 
Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. 
Un soir, selon l'usage, à côté de leur père. 
Assis près d'une table où s'appuyait la mère. 
L'aîné lisait Rollin ' ; le cadet, peu soigneux 

(1) Charles Rollin, né à Paris en 1G61, célèbre par ses travaux dans 
rinstruclion publique, auteur d'une nisloire ancienne et d'une Histoire 
romaine estimées. 



62i FABLES. 

D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes *, 
Employait tout son art, toutes ses facultés, 
A joindre, h soutenir par les quatre côtés, 

Un fragile château de cartes. 
Il n'en respirait pas d'attention, de peur. 

Tout a coup Yoici le lecteur 
Qui s'interrompt : «Papa, dit-il, daigne m'instruire 
Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérants , 

Et d'autres fondateurs d'empire : 

Ces deux noms sont-ils différents?»» 
Le père méditait une réponse sage. 
Lorsque son fils cadet, transporté de plaisir. 
Après tant de travail, d'avoir pu parvenir 

A placer son second étage. 
S'écrie : <.I1 est fini! » Son frère, murmurant. 
Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage ; 

Et voila le cadet pleurant. 

« Mon fils, répond alors le père. 

Le fondateur, c'est votre frère, 

Et vous êtes le conquérant. » 

(1) Peuples de l'antlquiié. Les Parthes, dont l'empire comprenait à 
peu près toute la haute Asie, fureut, après de longues guerres, conquis 
l)ar les Piomains, qui deviurent les maîtres de presque tout le monde 
alors connu. 



\A\RE II. tij 



FABLE XIII. 



Le Phénix^. 



Le phénix, venant d'Arabie. 

Dans nos bois parut un jour : 
Grand bruit chez les oiseaux; leur troupe réunie 

Vole pour lui faire sa cour. 

Chacun l'observe, l'examine : 
Son plumage, sa voix, son chant mélodieux, 

Tout est beauté, grâce divine, 

Tout charme l'oreille et les yeux. 
Pour la première fois on vit céder l'envie 
Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur. 
Le rossignol disait : «Jamais tant de douceur 

N'enchanta mon âme raNÎe. 
Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs 

N'ont eu cet éclat que j'admire; 
11 éblouit mes yeux et toujours les attire. » 
Les autres répétaient ces éloges flatteurs, 

Vantaient le privilège unique 
De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel, 
Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique, 



(t) oiseau fabuleux auquel on aUriLuait les merveilles racontées 
daijs celte Fabîc. 



64 FABLES. 

Se consume lui-même, et renaît immortel. 
Pendant tous ces discours, la seule tourterelle, 

Sans rien dire, fit un soupir. 

Son époux, la poussant de l'aile, 

Lui demande d'où peut venir 

Sa rêverie et sa tristesse : 
« De cet heureux oiseau désires-tu le sort ? 

— Moi ! mon ami, je le plains fort ; 

Il est le seul de son espèce. » 



FABLE XIV. 



La Pie et la Colombe. 



Une colombe avait son nid^ 

Tout auprès du nid d'une pie ; 
Cela s'appelle voir mauvaise compagnie ; 
D'accord : mais de ce point pour l'heure il ne s'agit. 

Au logis de la tourterelle 

Ce n'était qu'amour et bonheur ; 

Dans l'autre nid toujours querelle, 

OEufs cassés, tapage et rumeur, 
Lorsque par son époux la pie était battue, 



LIVFÎK 11. (i.-> 

Chez sa voisine clic vcnail, 

La jasait, criait, se plaignait, 

Et faisait la longue revue ' 

Des défauts de son cher époux : 
"11 est fier, exigeant, dur, emporté, jaloux ; 
De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles, »> 

Et cent autres choses pareilles 

Qu'elle disait dans son courroux. 

«Mais vous, répond la tourterelle, 
Êtes-vous sans défauts? — Non, j'en ai, lui «lit-elle, 

Je vous le confie entre nous : 
En conduite, en propos je suis assez légère, 
Coquette comme on l'est, parfois un peu colère, 
Et me plaisant souvent a le faire enrager : 
Mais qu'est-ce que cela? — C'estbeaucoup trop, ma chère ; 

Commencez par vous corriger. 
Votre humeur peut l'aigrir... — Qu'appelez-Yous,mamie? 

Interrompt aussitôt la pie : 
Moi, de l'humeur ! Comment ! je vous conte mes maux, 
Et vous m'injuriez! je vous trouve plaisante. 

Adieu, petite impertinente : 

Mêlez- vous de vos tourtereaux. 

Nous convenons de nos défauts, 

Mais c'est pour que l'ou nous démente. » 



6ê FABLES. 



FABLE XV. 



L'Éducation du Lion. 



Enfin le roi lion venait d'avoir un fils ; 
Partout dans ses états on se livrait en proie 
Aux transports éclatants d'une bruyante joie : 
Les rois heureux ont tant d'amis ! 
Sire lion, monarque sage, 
Songeait à confier son enfant bien-aimé 
Aux soins d'un gouverneur vertueux, estimé, 
Sous qui le lionceau fit son apprentissage. 
Vous jugez qu'un choix pareil 
Est d'assez grande importance 
Pour que longtemps on y pense. 
Le monarque indécis assemble son conseil : 

En peu de mots il expose 
Le point dont il s'agit, et supplie instamment 
Chacun des conseillers de nommer franchement 
Celui qu'en conscience il croit propre a la chose. 
Le tigre se leva ; « Sire, dit-il, les rois 

Vont de grandeur que par la guerre : 
Il faut que votre fils soit l'effroi de la terre : 
Faites donc tomber votre choix 
Sur le guerrier le plus terrible. 



LIVRE II. «7 

Le plus craint, après vous, des hôtes de ces lK)is ; 
Votre fils saura tout, s'il sait être inYincil)le. ». 
L'ours fut de cet avis : il ajouta pourtant 

Qu'il fallait uu guerrier prudent, 
L'a animal de poids, de qui Texpérience 
Du jeune lionceau sût régler la vaillance 

Et mettre a profit ses exploits. 

Apres Tours, le renard s'explique, 

Et soutient que la politique 

Est le premier talent des rois; 
Qu'il faut donc un mentor d'une finesse extrême 
Pour instruire le prince et pour le bien former. 

Ainsi chacun, sans se nommer. 

Clairement s'indiqua soi-même : 
De semldables conseils sont communs a la cour. 

Enfin le chien parle a son tour : 
« Sire, dit-il, je sais qu'il faut faire la guerre, 
Mais je crois qu'un bon roi ne la fait qu'à regret; 

L'art de tromper ne me plaît guère : 

Je connais un plus beau secret 
Pour rendre heureux l'état, pour en être le père, 
Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer. 

Dans une dépendance entière ; 

Ce secret, c'est de les aimer. 
Voilà, pour bien régner, la science suprême ; 
Et si vous désirez la voir dans votre fils, 

Sire, montrez-la-lui vous-même. » 
Tout le conseil resta muet à cet avis. 
Le lion court au chien : « Ami, je te confie 
Le bonheur de l'état et celui de ma vie ; 



68 FABLES. 

Prends mon fils, sois son maître, et, loin de tout flatteur, 

S'il se peut, va former son cœur. » 
Il dit, et le chien part awc le jeune princCc 
D'abord a son pupille il persuade bien 
Qu'il n' est point lionceau , qu'il n'est qu'unpaluvre chien , 
Son parent éloigné ; de province en province 
Il le fait voyager, montrant a ses regards 
Les abus du pouvoir, des peuples la misère, 
Les lièvres, les lapins mangés par les renards, 
Les moutons par les loups, les cerfs par la panthère, 

Partout le faible terrassé, 

Le bœuf travaillant sans salaire, 

Et le singe récompensé. 
Le jeune lionceau frémissait de colère. 
«Mon père, disait-il, de pareils attentats 
Sont-ils connus du roi ? — Comment pourraient-ils l'être ? 
Disait le chien ; les grands approchent seuls du maître. 

Et les mangés ne parlent pas. » 
Ainsi, sans raisonner de vertu, de prudence, 
Notre jeune lion devenait tous les jours 
Vertueux et prudent; car c'est l'expérience 

Qui corrige, et non les discours. 
A cette bonne école il acquit avec l'âge 

Sagesse, esprit, force et raison. 

Que lui fallait-il davantage? 
11 ignorait pourtant encor qu'il fût lion. 
Lorsqu'un jour qu'il parlait de sa reconnaissance 

A son maître, a son bienfaiteur. 
Un tigre furieux, d'une énorme grandeur, 
Paraissant tout a coup, contre le chien s'avance. 



LIVRE H. C9 

Le lionceau plus prompt s'élance ; 
Il hérisse ses crins, il rugit de fureur, 
Bat ses flancs de sa queue, et ses griffes sanglantes 
Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes 

De son redoutable ennemi. 
A f>eine il est vainqueur qu'il court k son ami : 
« Oh ! quel bonheur pour moi d'avoir sauvé ta vie ! 

Mais quel est mon étonnement! 
Sais-tu que l'amitié, dans cet heureux moment, 
M'a donné d'un lion la force et la furie? 
— Vous l'êtes, mon cher fils, oui, vous êtes mon roi. 

Dit le chien tout baigné de larmes. 
Le voila donc venu ce moment plein de charmes 
Oïl, vous rendant enfin tout ce que je vous doi. 
Je peux vous dévoiler un important mystère ! 
Retournons a la cour, mes travaux sont finis. 
Cher prince, malgré moi cependant je gémis; 
Je pleure, pardonnez ; tout l'état trouve un père, 

Et moi je vais perdre mou fils. »» 



m FABLES. 



FABLE XYI. 



le Danseur de corde et le Balancier. 



Sur la corde tendue un jeune voltigeur 
Apprenait a danser ; et déjà son adresse, 

Ses tours de force, de souplesse, 

Faisaient venir maint spectateur. 
Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance, 
Le balancier'' en main, l'air libre, le corps droit; 

Hardi, léger autant qu'adroit, 
11 s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance. 

Retombe, remonte en cadence. 

Et, semblable à certains oiseaux 
Qui rasent en volant la surface des eaux, 

Son pied touche, sans qu'on le voie, 
A la corde qui plie et dans l'air le renvoie. 
A^otre jeune danseur, tout fier de son talent, 
Dit un jour : « A quoi bon ce balancier pesant 

Qui me fatigue et m'embarrasse? 
Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce, 

De force et de légèreté. « 
Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté, 

(1) Long bâton plombé aux deux bouts, qui sert aux danseurs de 
corde à se mainicnir en équilibre. 



U\\\E II. TT 

Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe ; 

Il se cassa le nez, et tout le monde en rit. 

Jeunes gens, jeunes jïens, ne vous a-t-on pas dit 

Que sans rè^le et sans frein tôt ou tard on succombe? 

La vertu, la raison, les lois, l'autorité, 

Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine; 

C'est le balancier qui vous gène, 

Mais qui fait votre sûreté. 



FABLE XVII. 

La jeune Poule et le vieux Renard. 

Une poulette jeune et sans expérience. 

En trottant, cloquetant, grattant, 

Se trouva, je ne sais comment, 
Fort loin du poulailler, berceau de son enfance. 
Elle s'en aperçut qu'il était déjà tard. 
Comme elle y retournait, voici qu'un vieux renard 

A ses yeux troublés se présente. 

La pauvre poulette tremblante 

Recommanda son âme a Dieu ; 

Mais le renard s'approchant d'elle. 

Lui dit : "Hélas ! mademoiselle, 



•72 FABLES. 

Voire frayeur m'étonne peu ; 

C'est la faute de mes confrères. 
Gens de sac et de corde, infâmes ravisseurs, 

Dont les appétits sanguinaires 

Ont rempli la terre d'horreurs. 
Je ne puis les changer, mais du moins je travaille 

A préserver par mes conseils 

L'innocente et faible volaille 

Des attentats de mes pareils. 
Je ne me trouve heureux qu'en me rendant utile, 
Et j'allais de ce pas jusque dans votre asile 
Pour avertir vos sœurs qu'il court un mauvais bruit ; 
C'est qu'un certain renard , méchant autant qu'habile, 

Doit vous attaquer cette nuit. 
Je viens veiller pour vous. » La crédule innocente 

Vers le poulailler le conduit. 

A peine est-il dans ce réduit, 
Qu'il tue, étrangle, égorge, et sa griffe sanglante 
Entasse les mourants sur la terre étendus, 
Comme fit Diomède • au quartier de Rhésus. 

11 croqua tout, grandes, petites, 
Coqs, poulets et chapons, tout périt sous ses dents. 

L'a pire espèce de méchants 

Est celle des vieux hypocrites. 

(1) Voyez l'Iliade d'Homère. Diomède pénétrant la nuit dans le camp 
desTroyens endormis, en fait un immense carnage, et immole Rhésus, 
roi de Trace, dont il emmène les coursiers. 



LIVRK ir. 75 



FABLE XVIII. 



Les deux Pertans. 



Cette pauvre raison, dont l'homme est si jaloux. 
N'est qu*un pâle flambeau qui jette autour de nous 

Une triste et faible lumière ; 
Par-delà c'est la nuit. Le mortel téméraire 
Qui veut y pénétrer marche sans savoir où. , 
Mais ne point profiter de ce bienfait suprême, 
Éteindre son esprit, et s'aveugler soi-même. 

C'est un autre excès non moins fou. 

En Perse* il fut jadis deux frères. 
Adorant le soleil, suivant l'antique loi. 

L'un d'eux, chancelant dans sa foi. 

N'estimant rien que ses chimères, 
Prétendait méditer, connaître, approfondir 

De son dieu la sublime essence ; 
Et du matin au soir, afin d'y parvenir. 
L'œil toujours attaché sur l'astre qu'il encense, 
Il voulait expliquer le secret de ses feux. 
Le pauvre philosophe y perdit les deux yeux, 

(1) Royaume d'Asie. Les anciens Persans étaient adorateurs du feu; 
ceux d'aujourd'hui sont mahométans. 



7* FABLES. 

Et dès lors du soleil il nia l'existence. 

L'autre était crédule et bigot; 

Effrayé du sort de son frère, 
II y vit de l'esprit Tabus trop ordinaire, 
Et mit tous ses efforts a devenir un sot. 
On vient a bout de tout ; le pauvre solitaire 

Avait peu de chemin a faire, 

Il fut content de lui bientôt. 
Mais, de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire 
En portant jusqu'à lui ses regards indiscrets, 

Il se fit un trou sous la terre. 
Et condamna ses yeux a ne le voir jamais. 
Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits 
Dun dieu que vainement la raison veut comprendre. 
Mais que l'on voit partout, mais qui parle a nos cœurs. 
Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre. 
Sans rejeter les dons que sa main sait répandre, 
Employons notre esprit à devenir meilleurs. 
Nos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage, 

Et l'homme juste est le seul sage. 



LIVRE II. 75 



FABLE XIX. 



3Iyson 



Myson fut connu dans la Grèce 

Par son amour pour la sagesse ; 
Pauvre, libre, content, sans soins, sans embarras, 
11 vivait dans les bois, seul, méditant sans cesse, 

Et parfois riant aux éclats. 

Un jour deux Grecs vinrent lui dire : 
«De ta gaîté, Myson, nous sommes tous surpris; 

Tu vis seul; comment peux-tu rire? 
— Vraiment, répondit-il, voila pourquoi je ris. » 

(1) Laboureur du bourg de Chen, en Laconie, qui fut mis au nombre 
des sept Sages de la Grèce. 11 était contemporain d'Anacharsis et de 
Solon. 



76 FABLES. 



FABLE XX. 



Le Chat et le Moineau. 



La prudence est bonne de soi, 
Mais la pousser trop loin est une duperie : 

L'exemple suivant en fait foi. 
Des moineaux habitaient dans une métairie : 
Un beau champ de millet, voisin de la maison, 

Leur donnait du grain a foison. 
Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie, 
Occupés de gruger les épis de millet. 
Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire, 
Tournait et retournait ; mais il avait beau faire, 
Sitôt qu'il paraissait la bande s'envolait. 
Comment les attraper ? Notre vieux chat y songe, 

Médite, fouille en son cerveau, 
Et trouve un tour tout neuf. Il va tremper dans l'eau 

Sa patte dont il fait éponge. 
Dans du millet en grain aussitôt il la plonge ; 

Le grain s'attache tout autour. 
Alors a cloche-pied, sans bruit, par un détour, 

Il va gagner le champ, s'y c ouche 

La patte en l'air et sur le dos, 

Ne bougeant non plus qu'une souche : 










l.iv. Il, Far, W 



Typ. Lacrampe et comp 



LIVRE H. 77 

Sa patlc ressemblait a répi le plus gros. 
L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, 
Venait pour becqueter ; de l'autre patte, crac, , 

Voila mon oiseau dans le sac. 

Il en prit vingt par celte feinte. 
Un moineau s'aperçoit du piège scélérat, 

Et prudemment fuit la machine; 

Mais dès ce jour il s'imagine 
Que chaque épi de grain était patte de chat. 

Au fond de son trou solitaire 

Il se retire, et plus n'en sort, 

Supporte la faim, la misère, 

Et meurt pour éviter la mort. 



FABLE XXI. 



Le Roi de Perse *. 



Un roi de Perse, certain jour. 
Chassait, avec toute sa cour. 
II eut soif, et dans cette plaine 
On ne trouvait point de fontaine. 
Près de la seulement était un grand jardin 

(1) Voyez la noie de la fable XVIII. 



78 FABLES. 

Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin 

« A Dieu ne plaise que j'en mange ! 
Dit le roi; ce jardin courrait trop de danger : 
Si je me permettais d'y cueillir une orange, 
Mes visirs* aussitôt mangeraient le verger.»» 



FABLE XXII. 



Le Linot. ; 



Une linotte avait un fils 

Qu'elle adorait, selon l'usage ; 
C'était l'unique fruit du plus doux mariage, 
Et le plus beau linot qui fût dans le pays. 
Sa mère en était folle, et tous les témoignages 
Que peuvent inventer la tendresse et l'amour 
Etaient pour cet enfant épuisés chaque jour. 
Notre jeune linot, fier de ces avantages, 
Se croyait un phénix 2, prenait l'air suffisant. 

Tranchait du petit important 

Avec les oiseaux de son âge, 

(1) Ministres des prîncesJd'Orient. 

(2) Voyez la fable XIII de ce livre. 



LIVIU- II. 

^Persiflait la mésaiif^c, ou i)ien \c roitelel, 

Donnait à cliacun son paquet, 
Kt se faisait haïr de tout le voisinage. -^ 

Sa mère lui disait : « Mon cher lils, sois plus sage. 
Plus modeste surtout. Hélas! je couçoisbicn 
Les dons, les qualités qui furent ton partage ; 

Mais feignons de n'en savoir rien, 

Pour qu'on les aime davantage. » 

A tout cela notre linot 

Répondait par quelque bon mot : 
La mère en gémissait dans le fond de son âme. 

Un vieux merle, ami de la dame, 
Lui dit : « Laissez aller votre fds au grand bois ; 

Je vous réponds qu'avant un mois 
Il sera sans défaut. » Vous jugez des alarmes 
De la mère, qui pleure et ik'émit du danger. 
Mais le jeune linot brûlait de voyager : 

Il partit donc malgré ses larmes. 

A peine est-il dans la foret, 

Que Dotre petit personnage 

Du pivert entend le ramage, 

Et se moque de son fausset. 
Le pivert, qui prit mal cette plaisanterie, 
Vient a bons coups de bec plumer le persifleur ; 

Et deux jours après une pie 
Le dégoûte a jamais du métier de railleur. 
Il lui restait encor la vanité secrète 

De se croire excellent chanteur ; 

Le rossignol et la fauvette 

Le guérirent de sou erreur. 



SO FABLES. 

Bref, il retourna chez sa mère 
Doux, poli, modeste et charmant. 
Ainsi l'adversité lit, dans un seul moment, 
Ce que tant de leçons n'avaient jamais pu faire. 



FIN DU LIVRE DEUXIEME. 







I IV. 111. Fab I 



I^,. I, 



LIVRE TROISIEME. 



FABLE I. 



Les Singes et le Léopard. 



Des singes dans un bois jouaient à la main chaude. 

Certaine guenon moricaude^, 
Assise gravement, tenait sur ses genoux 
La tête de celui qui, courbant son échine^. 

Sur sa main recevait les coups. 

On frappait fort, et puis devine ! 
Il ne devinait point; c'était alors des ris, 

Des sauts, des gambades, des cris. . 

(1) Noire, ou de la couleur des Maures, peuples d'Afrique forl basanés. 

(2) Son dos. 



S2 FABLES. 

Attiré par le bruit du fond de sa tanière*, 
Un jeune léopard, prince assez débonnaire^, 
Se présente au milieu de nos singes joyeux. 
Tout tremble a son aspect. « Continuez vos jeux, 
Leur dit le léopard, je n'en veux a personne : 

Rassurez- vous, j'ai l'âme bonne ; 
Et je viens même ici, comme particulier, 

A vos plaisirs m'associer : 

Jouons, je suis de la partie. 

— Ah ! monseigneur, quelle bonté ! 
Quoi ! votre altesse veut, quittant sa dignité, 
Descendre jusqu'à nous? — Oui, c'est ma fantaisie. 
Mon altesse eut toujours de la philosophie, 

Et sait que tous les animaux 
Sont égaux, 
.louons donc, mes amis, jouons, je vous en prie. » 
Les singes enchantés crurent a ce discours, 

Comme l'on y croira toujours. 

Toute la troupe joviale^ 
Se remet à jouer : l'un d'entre eux tend la main, 

Le léopard frappe, et soudain 
On voit couler du sang sous la griffe royale. 
Le singe cette fois devina qui frappait, 

Mais il s'en alla sans le dire. 
Ses compagnons faisaient semblant de rire, 

(1) Caverne, creux' dans le roc ou dans la terre, où se logent les 
bétes sauvages. 

(2) Doux et patient. Le Ois de Charlemagne fut surnommé Louis-le' 
Débonnaire. 

(5) Gaie, joyeuse. 



\ 



LIVRE III. . 83 

Et le U'opard seul riait. 
Ricntôt chacun s'excuse et s'échappe a la Imlc, 

En se disant entre les dents : 

« Ne jouons point avec les grands, 
Le plus doux a toujours des griffes a la patte. » 



FABLE II. 



L'Inondation. 



Des laboureurs vivaient paisibles et contents 

Dans un riche et nombreux village ; 
Dès l'aurore ils allaient travailler a leurs champs, 

Le soir ils revenaient chantants 

Au sein d'un tranquille ménage ; 

Et la nature bonne et sage, 
Pour prix de leurs travaux, leur donnait tous les ans 

De beaux blés et de beaux enfants. 
Mais il faut bien souffrir, c'est notre destinée. 

Or, il arriva qu'une année, 

Dans le mois où le blond Phébus* 
S'en va faire visite au brûlant Sirius^, 

(1) Le soleil. 

(2) La plus brillante étoile de la constellatioD du chieu, ou canicule, 
qui parait à l'époque des grandes chaleurs. 



84 FABLES. 

La terre, de sucs épuisée, 

Ouvrant de toutes parts son sein, 

Haletait sous un ciel d'airain. 

Point de pluie et point de rosée. 
Sur un sol crevassé Ton voit noircir le grain; 
Les épis sont brûlés, et leurs têtes penchées 

Tombent sur leurs tiges séchées. 

On trembla de mourir de faim ; 
La commune s'assemble. En hâte on délibère ; 

Et chacun, comme a l'ordinaire, 

Parle beaucoup et rien ne dit. 
Enfin quelques vieillards, gens de sens et d'esprit. 

Proposèrent un parti sage : 
«Mes amis, dirent-ils. d'ici vous pouvez voir 

Ce mont peu distant du village : 
La se trouve un grand lac; immense réservoir 
Des souterraines eaux qui s'y font un passage. 
Allez saigner ce lac ; mais sachez ménager 

Un petit nombre de saignées, 
Afin qu'a votre gré vous puissiez diriger 
Ces bienfaisantes eaux dans vos terres baignées. 
Juste quand il faudra nous les arrêterons. 
Prenez bien garde au moins... —Oui, oui, courons, courons, 
S'écrie aussitôt l'assemblée. 
Et voila mille jeunes gens 
Armés d'hoyaux* de pics^ et d'autres instruments. 



(1) Petite pelle en fer recourbée, avec un manche court, qui sert à 
fouir et à creuser la terre. 

(2) Oulil pointu pour briser les pierres. 



i 



LIVUi: Ilf. 85 

Qui volent vers le lac : la terre est travaillée 

Pont autour de ses bords ; on perce en cent endroits 

A la fois , 
IVun morceau de terrain chaque ouvrier se charge : 

« Courage, allons ! point de repos ! 
L'ouverture jamais ne peut être assez large. » 
Cela fut bientôt fait. Avant la nuit, les eaux 
Tombant de tout leur poids sur leur digue* affaiblie, 

De partout roulent a grands flots. 
Transports et compliments de la troupe ébahie^ 

Qui s'admire dans ses travaux. 
Le lendemain matin ce ne fut pas de même : 
On voit flotter les blés sur un océan d'eau ; 
Pour sortir du village il faut prendre un bateau ; 
Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême, 
On s'en prend aux vieillards. « C est vous, leur disait-on, 

Qui nous coûtez notre moisson ; 
Votre maudit conseil... — Il était salutaire. 
Répondit un d'entre eux ; mais ce qu'on vient de faire 
Est fort loin du conseil comme de la raison. 
Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde '; 
L'excès d'un très grand bien devient un mal très grand ; 

Le sage arrose doucement. 

L'insensé tout de suite inonde. >• 

(1) Mur en terre ou en pierre, qui contient les eaux. 

(2) Etonnée. 

(3) Grosse planche de bois qui, étant haussée ou baissée, sert à rete- 
nir ou à lâcher l'eau d'un étang. Lâcher la bonde se dit au Oguré 
pour : laisser tout aller, donner pleine liberté. 



«6 . FABLES. 



FABLE IIL 



Le Sanglier et les Rossignols. 



Un homme riche, sot et vain, 
Qualités qui parfois marchent de compagnie, 
Croyait pour tous les arts avoir un goût divin, 
Et pensait que son or lui donnait du génie. 
Chaque jour a sa table on voyait réunis 
Peintres, sculpteurs, savants, artistes, beaux-esprits, 

Qui lui prodiguaient les hommages, 
Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, 
Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner, 
Et l'appelaient Mécène* en mangeant son dîner. 
Se promenant un soir dans son parc solitaire, 
Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, 
Il vit un sanglier qui labourait la terre. 
Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. 
Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, 
Surtout les rossignols, voltigeant, s' arrêtant, 
Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes. 

Et le suivaient toujours chantant. 

(1) Favori de l'empereur Auguste, que son goût pour les leitreB 
rendit le protecteur et l'ami de tous les beaux-esprits de son temps, 
parmi lesquels on cite Horace et Virgile. 



LIVRE ru. «T 

l/animal écoutait riiannonicux ramage 



Avec la p;ravité d'uii docte counaissour, 
Baissait parfois la hure en signe de faveur, 
Ou bien, la secouant, refusait son suffrage. 

«Qu'est-ce ci? dit le financier: 

Comment! les chantres du bocage 
Pour leur juge ont choisi cet animal sauvage ! 

— Nenni\ répond lejardinier; 
De la terre par lui fraîclicment lal)ourée 
Sont sortis plusieurs vers, excellente curée 

Qui seule attire ces oiseaux; 

ils ne se tiennent à sa suite 

Que pour manger ces vermisseaux, 
Et l'imbécile croit que c'est pour son mérite. » 

(I) Pour non. vieux mot dont le peuple se sert encore parfois. 



88 FABLES. 



FABLE IV. 



Le Rhinocéros^ et le Dromadaire^. 



Un rhinocéros jeune et fort 

Disait un jour au dromadaire : 
«Expliquez-moi, s'il vous plaît, mon cher frère, 
D'où peut venir pour nous l'injustice du sort? 
L'homme, cet animal puissant par son adresse, 
Vous recherche avec soin, vous loge, vous chérit, 

De son pain même vous nourrit, 

Et croit augmenter sa richesse 

En multipliant votre espèce. 

Je sais bien que sur votre dos 
Vous portez ses enfants, sa femme, ses fardeaux ; 
Que vous êtes léger, doux, sobre, infatigable ; 
3'en conviens franchement; mais le rhinocéros 

Des mêmes vertus est capable ; 
Je crois même, soit dit sans vous mettre en courroux, 

(1) Très gros animal couvert d'un cuir épais et impénétrable, et por- 
tant sur le nez une corne courte et pointue, qui est une arme dange- 
reuse. 

(2) Espèce de chameau qui n'a sur le dos qu'une seule bosse au lieu 
de deux. Il est dressé à se mettre à genoux, afin qu'on puisse le char- 
ger plus facilement. 



LIVRE m. 80 

Que tout l'avantage est pour nous. 

Notre corne et notre cuirasse ^ 

Dans les combats pourraient servir; 

Et cependant r homme nous chasse, 
Nous méprise, nous hait et nous force a le fuir. 

— Ami, répond le dromadaire, 
De notre sort ne soyez point jaloux ; 
C'est peu de servir l'homme, il faut encor lui plaire. 
Vous êtes étonné qu'il nous préfère a vous ; 
Mais de cette faveur voici tout le mystère : 

Nous savons plier les genoux. » 



FABLE V. 



Le Rossignol et le Paon. 

L'aimable et tendre Philomèle*, 
Voyant commencer les beaux jours, 
Racontait a lécho fidèle 
Et ses malheurs et ses amours. 
Le plus beau paon du voisinage. 
Maître et sultan de ce canton, 

(I) Philomèle, fille de Pandion, roi d'Athènes, outragée par Térée, 
mari de sa sœur> fut, selon la fable, changée en rossignol. 



tm FABLES. 

Élevant la tête et le ton, 
' Vint interrompre son ramage. 
• C'est bien a toi, chantre ennuyeux, 
Avec un si triste plumage, 
Et ce long bec et ces gros yeux, 
De vouloir charmer ce bocage ! 
A la beauté seule il va bien 
D'oser célébrer la tendresse. 
De quel droit chantes-tu sans cesse? 
Moi qui suis beau, je ne dis rien. 
— Pardon, répondit Philomèle; 
Il est vrai, je ne suis pas belle, 
Et si je chante dans ce bois, 
Je n'ai de titre que ma voix. 
Mais vous, dont la noble arrogance 
M'ordonne de parler plus bas, 
Vous vous taisez par impuissance. 
Et n'avez que vos seuls appas. 
Ils doivent éblouir sans doute ; 
Est-ce assez pour se faire aimer? 
Allez, puisqu' amour n'y voit goutte*, 
C'est l'oreille qu'il faut charmer. ♦» 

(1) La mythologie représente l'Amour sous la ligure d'un eafaot 
ailé, qui porte un bandeau sur les yeux. 



LIVRE III. H 



FABLE VI. 



Hercule au Cie l. 

Lorsque le fils d'Alcmcne, après ses longs travaux*, 
Fut reçu dans le ciel, tous les dieux s'empressèrent 
De venir au-devant de ce fameux héros. 
Mars 2, Minerve '', Vénus "^5 tendrement l'embrassèrent; 
Junon même lui fit un accueil assez doux. 
Hercule, transporté, les remerciait tous, 
Quand Plutus^, qui voulait être aussi de la fête, 
Vint d'un air insolent lui présenter la main. 
Le héros irrité passe en tournant la tête. 

« Mon fils, lui dit alors Jupin, 
Que t'a donc fait ce dieu? D'où vient que la colère, 

A son aspect, trouble tes sens? 

— C'est que je le connais, mon père, 

Et presque toujours sur la terre 

Je l'ai vu l'ami des méchants. » 

(l)'HercuIe, fils de Jupiter et d'Aicmène, fut obligé d'accomplir de 
longs travaux, par l'ordre de son frère Eurysthée, à qui le destin l'avait 
fournis; mais à la fin il fut admis dans l'Olympe, où il épousa Hébé, 
déesse de la jeunesse. 

(2) Dieu de la guerre. 

(3) Déesse de la sagesse. 

(4) Déesse de la beauté. 

(5) Dieu des richesses. 



§2 FABLES. 



FABLE VII. 



Le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils. 



Un lièvre de bon caractère 

Voulait avoir beaucoup d'amis. 
Beaucoup! me direz-vous; c'est une grande affaire, 

Un seul est rare en ce pays. 
J'en conviens, mais mon lièvre avait cette marotte *, 

Et ne savait pas qu'Âristote 2 
Disait aux jeunes Grecs a son école admis : 

«Mes amis, il n'est point d'amis. » 
Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire ; 
S'il passait un lapin, d'un air doux et civiP, 

(1) Cette manie, cette idée. Une marotte était une espèce de sceptre 
surmonté d'une tête bizarre, coiffée d'un capuchon bariolé et orué 
de grelots, que tenaient constamment à la main ceux qui faisaient an- 
ciennement chez les rois le personnage de fou. De là on appelle 
marotte toute chose dont on est constamment occupé. 

(2) L'un des plus grands philosophes de l'antiquité, naquit àStagyre, 
en Macédoine, l'an 384 avant J.-C. 11 a écrit, sur toutes les branches de 
la science, un grand nombre d'ouvrages qui ont servi longtemps de 
base à l'enseignement dans nos écoles. Aristote fut le précepteur 
d'Alexandre-le-Grand. On appelait ses disciples péripatéticiens, mot 
qui vient d'un verbe grec qui signifie se promener, parce qu'il leur 
donnait ses leçons en se promenant. 

(5) Poli. 







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LIVRE III. 95 

Vite il courait a lui : ««Mou cousin, <lisait-il, 
J'ai du beau serpolet^ tout près de ma tanière2; 
De déjeuner chez moi faites-moi la faveur.»» 
S'il voyait un cheval paître dans la campagne, 
11 allait l'aborder : ««Peut-être monseigneur 
A-t-il besoin de boire; au pied de la montagne 

Je connais un lac transparent 
(>ui n'est jamais ridé par le moindre zéphire^. 

Si monseigneur veut, dans l'instant 

J'aurai l'honneur de l'y conduire. » 

Ainsi, pour tous les animaux, 

Cerfs, moutons, coursiers, daims, taureaux, 
Complaisant, empressé, toujours rempli de zèle, 
Il voulait de chacun faire un ami fidèle, 
Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait. 
Certain jour que, tranquille en son gîte, il dormait, 
Le bruit du cor l'éveille, il décampe au plus vite : 

Quatre chiens s'élancent après; 

Un maudit piqueur* les excite, 
Et voila notre lièvre arpentant les guérets^; 
Il va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse, 

Saute, franchit un long espace 
Pour dévoyer 6 les chiens, et, prompt comme l'éclair, 

(1) Thym sauvage, herbe odoriférante dont les lapins sont très 
friands. 

(2) Voyez la note de la Fable première de ce livre. Tanière se dit 
plutôt de la demeure des grosses bêtes, et terrier de celle des petites. 

(^) Vent doux et léger. 

(4) Valet de chiens de chasse. 

(5) Terres labourées. 

(G) Faiie perdre la voie ou la piste. Le lièvre emploie, dit-on, cette 



9* FABLES. 

Gagne pays, et puis s'arrête. 

Assis, les deux pattes en l'air. 
L'œil et l'oreille au guet, il élève la tête, 
Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis; 

Il aperçoit dans les taillis* 
Un lapin que toujours il traita comme un frère ; 
Il y court : « Par pitié, sauve-moi, lui dit-il, . 

Donne retraite a ma misère, 
Ouvre-moi ton terrier 2; tu vois l'affreux péril... 
— Ah ! que j'en suis fâché ! répond d'un air tranquille 
Le lapin : je ne puis t'offrir mon logement, 

Ma femme accouche en ce moment. 
Sa famille et la mienne ont rempli mon asile; 

Je te plains bien sincèrement; 
Adieu, mon cher ami. » Cela dit, il s'échappe; 

Et voici la meute^ qui jappe *. 
Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, 
Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin, 
Il avait obligé ; tendrement il le prie 
D'arrêter un moment cette meute en furie. 

Qui de ses cornes aura peur. 
« Hélas ! dit le taureau, ce serait de grand cœur ; 

Mais des génisses la plus belle 
Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle, 

ruse de franchir d'un saut un très long espace, pour interrompre la 
trace ou l'odeur qu'il laisse après lui. 

(1) Broussailles qui renaissent des bois coupés. 

(2) Voyez la noie 2, vers 1-2, de celle fable. 

(ô) La troupe des chiens de chasse s'appelle meute. 
(4) Qui aboie. 



LIVKi: III. (» 

VA lu ne voudrais pas rctanlcr mon l)onhour. »» 
Disant ces mois, il pari. .Noire lièvre, hors d'haleine, 
Implore vainement un daim, un cerf dix cors*, 
S(^s amis les plus surs ; ils l'écoutent a peine, 

Tant ils ont peur du bruit des cors! 
Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, 
Allait se rendre aux chiens, quand du milieu du bois 
Deux chevreuils, reposant sous le mcme feuillage, 

Des chasseurs entendent la voix. 
L'un d'eux se lève et part; la meute sanguinaire 
Quitte le lièvre et court après. 
En vain le piqueur en colère 
Crie, et jure, et se fâche ; à travers les forêts 

Le chevreuil emmène la chasse, 
Va faire un long circuit 2, et revient au buisson 
Oîi l'attendait son compagnon. 
Qui dans l'instant part a sa place. 
Celui-ci fait de môme; et, pendant tout le jour, 
Les deux chevreuils lancés et quittés tour a tour 
Fatiguent la meute obstinée. 
Enfin les chasseurs, tout honteux, « 
Prennent le bon parti de retourner chez eux. 

Déjà la retraite est sonnée. 
Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant 
S'approche et leur raconte, en les félicitant, 
Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême, 
L'avaient abandonné. <* Je n'en suis pas surpris, 

(!) Terme de chasse, pour dire un cerf très fort et d'un âge fait. 
(2) Un long détour en cercle. 



S6 FABLES. 

Répond un des chevreuils : a quoi bon tant d'amis? 
Un seul suffit quand il nous aime. »> 



FABLE YIII. 

Les deux Bacheliers^. 

Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur, 

Y travaillaient avec ardeur 
À se mettre en état de prendre leurs licences. 
La, du matin au soir, en public disputant, 

Prouvant, divisant, ergotant ^ 

Sur la nature et ses substances, 
L'infini, le fini, l'âme, la volonté, 
Les sens, le libre arbitre et la nécessité s, 
Ils en étaient bientôt a ne plus se comprendre ; 
Même par la souvent l'on dit qu'ils commençaient ; 

(1) Dans les hautes éludes qui mènent aux divers corps scientifiques 
auxquels ou donne le nom de facultés, on compte divers grades ou 
degrés. Le premier est celui de bachelier, après vient la licence ou le 
grade de licencié, puis celui de docteur. 

('2) Disputant sur les mots. Ce terme vient de ce que, dans les dis- 
cussions des écoles, on emploie souvent le mot laiia ergo^ qui signifie 
donc. 

(3) Termes de philosophie ou de métaphysique. 



Livin: III. 97 

Mais c'est alors qu'ils se poussaient 
Les plus beaux arguments ; qui venait les entendre 

Bouche béante demeurait, 
Et leur professeur même en extase admirait. 
Une nuit qu'ils donnaient dans le ^iienier du maître 
Sur un grabat* commun, \oiPa mes jeunes gens 

Qui, dans un rôve, pensent être 

A se disputer sur les bancs, 
a Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. 
Or, voici mon dilemme 2. Ergo^, voici le nôtre... ♦» 
A ces mots, nos rêveurs, criants, gesticulaiits, 
Au lieu de s'en tenir aux simples arguments 
D'Aristote * ou de Scot^, soutienuent leur dilemme 

De coups de poing bien assenés^ 
Sur le nez. 
Tous deux sautent du lit dans une rage extrême, 

Se saisissent par les cheveux, 
Tombent et font tomber pêle-mêle avec eux 
Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table. 
Et quatre in-lolios" écrits sur parchemin. 

{1} 3lauvais lit. 

(2) Argument par lequel on laisse à son adversaire le chois entre 
(Jeux propositions contraires, aQn de le , convaincre également, soit 
qu'il prenne l'une ou l'autre. 

(3j Ergo, voy. la noie 2 de cette fable. 

(4) Voyez la note 2 de la fable précédente. 

(0) Jean Duns ou Scot, cordelier, ne en Ecosse, l'un des plus savants 
docteurs du treizième siècle, surnommé le docteur siibiil, a balance 
longtemps dans nos écoles l'aulorilc de saint Thomas. 

(6) Bien appliqués. 

("] Livres du [ilus grand format, c'csl-àdirc où !a feuille de pajjier 

7 



98 FABLES. 

Le professeur arrive, une chandelle en main, 

A ce tintamare * effroyable : 
« Le diable est donc ici, dit-il tout hors de soi; 
Comment ! sans y voir clair et sans savoir pourquoi, 
Vous vous battez ainsi ! Quelle mouche vous pique ? 
— Nous ne nous battons point, disent-ils, jugez mieux : 

C'est que nous repassons tous deux 

Nos leçons de métaphysique-, »» 

est employée dans toute sa grandeur, au lieu d'être pliée de manière 
à former quatre feuillets, comme dans Vin-quarto, ou huit, comme 
dans Y in-octavo. 

(1) Tapage. 

(2) Science qui iraile des premiers principes de nos connaissances, 
des idées universelles, enflu de toutes les choses spirituelles. 

Ce récit est plutôt un conte burlesque qu'une fable. 



LIVRK ïir. 0'> 



FABLE IX. 



Le Roi Alphonse 1. 



Certain roi qui réi^nait sur les rives du Tage^, 

Et que Ton surnomma le Sage, 

Non parce qu'il était prudent, 

Mais parce qu'il était savant, 
Mphonse fut surtout un habile astronome ; 
Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume. 

Et quittait souvent son conseil 

Pour la lune et pour le soleil. 
Un soir qu'il retournait a son observatoire 5, 

Entouré de ses courtisans, 

(1) Alphonse X, roi de Léon et de Caslille, surnommé te Sage, ce qui 
alors signifiait en effet le Savant, était fils de Ferdinand-le-Saint, au- 
quel il succéda en 123-2. L'Espagne doit à ce prince un recueil de lois, ou 
code, intitulé: La* Partidas, des tables astronomiques qui portent son 
nom, et la première histoire générale du pays, écrite en langue castil- 
lane. Malgré son savoir, son règne ne fut pas heureux; il fut déirouc 
par son Ois, don Sanche, et mourut de chagrin à Séville, le 21 août 
1284. 

(2) Fleuve qui prend sa source dans les monts d'Olboraan, entre 
l'Aragon et;la Nouvelie-Castiile, traverse une grande partie de l'Es- 
pagne et du Portugal, et va se jeter dans l'Océan à trois lieues au-des- 
sous de Lisbonne. 

(3) Edifice consacre aux observations astronomiques. '. - " 






^00 FABLES. 

«Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire 

Qu'avec mes nouveaux instruments 
Je verrai cette nuit des hommes dans la lune. 

— Votre majesté les verra, 
Répondait-on, la chose est même trop commune; 

Elle doit voir mieux que cela. » 
Pendant tous ces discours, un pauvre, dans la rue. 
S'approche en demandant humblement, chapeau bas. 
Quelques maravédis*. Le roi ne l'entend pas, 
Et, sans le regarder, son chemin continue. 
Le pauvre suit le roi, toujours tendant la mai»,. 
Toujours renouvelant sa prière importune; 
Mais, les yeux vers le ciel, le roi pour tout refrai» 
Répétait : « Je verrai des hommes dans la lune. -» 

Enfin le pauvre le saisit 
Par son manteau royal, et gravement lui dit : 
« Ce n'est pas de la haut, c'est des lieux où nous sommes 

Que Dieu vous a fait souverain. 
Regardez a vos pieds, la vous verrez des hommes. 

Et des hommes manquant de pain 2. » 

(1) Monnaie d'Espagne qui vaut environ un denier, 

(2) On peut remarquer que ceci n'est pas plus une fable que la prècé^ 
dente, mais une anecdote, dont la conclusion est une leçon raora'e^ 



Livru: nr. ^o\ 



FABLE X. 



Le Renard déguise. 



Un renard plein d'esprit, d'adresse, de prudence, 
A la cour d'un lion servait depuis longtemps; 

Les succès les plus éclatants 
Avaient prouvé son zèle et son intelligence : 
Pour peu qu'on l'employât, toute affaire allait bien; 
On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien, 
Et rhabile renard était dans l'indigence. 

Lassé de servir des ingrats, 
De réussir toujours sans en être plus gras. 
Il s'enfuit de la cour ; dans un bois solitaire 

Il s'en va trouver son grand-père, 
Vieux renard retiré, qui jadis fut visir*. 
La, contant ses exploits, et puis les injustices, 

Les dégoûts qu'il eut a souffrir, 
Il demande pourquoi de si nombreux services 

N'ont jamais pu rien obtenir. 
Le bonhomme renard, avec sa voix cassée. 
Lui dit : * Mou cher enfant, la semaine passée, 
Uq blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier : 

(!) HJnislre des princes musulmans. 



402 FABLES. 

C'est moi qui suis son héritier ; 
.Vai conservé sa peau ; mets-la dessus la tienne, 
Et retourne a la cour. » Le renard avec peine 
Se soumet au conseil. Affublé de la peau 

De feu son cousin le blaireau, 
Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, 
Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. 
Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. 
Mais quelques mois après, dans un riche équipage, 
Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs, 

Comblé de dons et de faveurs, 
11 vient de sa fortune au vieillard faire hommage : 
Il était grand-visir *. « Je te l'avais bien dit, 

S'écrie alors le vieux grand-père ; 
Mon ami, chez les grands, quiconque voudra plaire 

Doit d'abord cacher son esprit. » 

(!) Premier ministre. 



Livin: m. j05 



FABLE XI. 



Le Dervis, la Corneille et le Faucon. 



Un de ces pieux solitaires 
Qui, dctaciiant leur cœur des choses d'ici-bas, 
Font vœu de renoncer a des biens qu'ils n'ont pas, 

Pour vivre du bien de leurs frères, 
Un dervis'', en un mot, s'en allait mendiant 

Et priant, 
Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, 
Par des parents cruels laissée en son berceau. 
Presque sans plume encor, vinrent a son oreille. 
Notre dervis regarde et voit le pauvre oiseau 
Allongeant sur son nid sa tête demi-nue. 

Dans l'instant, du haut de la nue, 

Un faucon descend vers ce nid ; 

Et, le bec rempli de pâture, 

Il apporte sa nourriture 

A l'orpheline qui gémit. 
«0 du puissant Allah 2 providence adorable î 
S'écria le dervis : plutôt qu'un innocent 
Périsse sans secours, tu rends compatissant 

(!) Moine turc. 

(2) Dieu, chez les musulmans. 



404 FABLES. 

Des oiseaux le moins pitoyable ! 
Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain ! 

Non, par le prophète j'en jure ! 
Tranquille désormais, je remets mon destin 
A celui qui prend soin de toute la nature. » 
Cela dit, le dervis, couché tout de son long, 

Se met a bayer aux corneilles, 
De la création admire les merveilles, 

De l'univers l'ordre profond. 

Le soir vint ; notre solitaire 
Eut un peu d'appéîit en faisant sa prière : 
«♦Ce n'est rien, disait-il, mon souper va venir. »♦ 
Le souper ne vient point. » Allons, il faut dormir, 
Ce sera pour demain. » Le lendemain, l'aurore 

Paraît, et point de déjeuner. 

Ceci commence a l'étonner ; 

Cependant il persiste encore. 
Et croit a chaque instant voir venir son dîner. 
Personne n'arrivait : la journée est finie. 
Et le dervis a jeun voyait d'un œil d'envie 

Ce faucon qui venait toujours 

Nourrir sa pupille chérie. 
Tout a coup il l'entend lui tenir ce discours : 

«Tant que vous n'avez pu, ma mie, , 

Pourvoir vous-même a vos besoins. 

De vous j'ai pris de tendres soins; 

A présent que vous voila grande, 
Je ne reviendrai plus. Allah nous recommande 

Les faibles et les malheureux ; 

Mais être faible ou paresseux, 










l-iv m. Fab Mil 



T\ y Irffi .iiu:^' f\ 1(11111' 



LiVRi: m. 4orî 

c'est iino grande différence. 

Nous ne recevons rexislcncc 
Quafin de travailler pour nous et pour autrui. 
De ce devoir sacré quiconque se dispense 

l'^st puni de la Providence 

Par le l)esoin ou par Pennui. »» 
Le faucon dit et part. Touché de ce langage, 
Le dervis converti reconnaît son erreur, 

Et, gagnant le premier village, 

Se fait valet de laboureur. 



FABLE XII. 



Les Enfants et les Perdreaux- ' 



Deux enfants d'un fermier, gentils, espiègles, beaux. 

Mais un peu gâtés par leur père, 

Cherchant des nids dans leur enclos*, 

Trouvèrent de petits perdreaux 

Qui voletaient après leur mère. 
Vous jugez de leur joie, et comment mes bambins 

(1) Lieu entouré de murs ou de haies. 



^06 FABLES. 

A la troupe qui s'éparpille 

Vont partout couper les chemins, 

Et n'ont pas assez de leurs mains 

Pour prendre la pauvre famille ! 
La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits, 

Tourne en vain, yoltige, s'approche ; 

Déjà mes jeunes étourdis 

Ont toute sa couvée en poche. 
Ils veulent partager comme de bons amis ; 
Chacun en garde six, il en reste un treizième. 

L'aîné le veut, l'autre le veut aussi. 
«Tirons au doigt mouillé. — ^.Parbleu non! — Parbleu si! 
— Cède, ou bien tu verras. — Mais tu verras toi-même.» 
De propos en propos, l'aîné, peu patient, 

Jette à la tête de son frère 
Le perdreau disputé. Le cadet, en colère, 

D'un des siens riposte a l'instant. 

L'aîné recommence d'autant ; 
Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre 

De pauvres perdreaux palpitants. 
Le fermier, qui passait en revenant des champs, 

Voit ce spectacle sanguinaire, 

Accourt et dit a ses enfants : 
« ComLment donc ! petits rois, vos discordes cruelles 
Font que tant d'innocents expirent par vos coups ! 
De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles, 
Faut-il que l'on meure pour vous?» 



LlVKi: III. «67 



FABLE XIÏI. 



L'Hermine, le Castor et le Sanglier. 



Vue hermine ^, un castor^, un jeune sanglier^, 
Cadets de leur famille, et parlant sans fortune, 

Dans l'espoir d'en acquérir une, 
Quittèrent leur foret, leur étang, leur hallier*. 
Après un long voyage, après mainte^ aventure, 

Ils arrivent dans un pays 

Où s'offrent a. leurs yeux ravis 

(1) petit quadrupède dont le poil est d'une complète blancheur, à 
l'exception du bout de la queue qui est noir comme de l'encre. Sa 
peau sert à faire la plus belle et la plus chère des Tcurrurcs; on en 
double les manteaux des rois et des grands dignitaires de l'État. 

(2) Le castor est un animal amphibie qui \it ordinairement en 
troupe, et s'établit près des rivières ei des étangs, où il construit des 
habitations et des magasins pour ses provisions d'Iiiver, abrités 
quelquefois par des digues qu'on croirait l'ouvrage des hommes, tant 
il y a d'art et d'habileté dans ces travaux. On le trouve surtout dans 
l'Amérique septentrionale. Sa fourrure est très estimée et sert princi- 
palement à fabriquer les chapeaux Ans. 

(3) Le sanglier est le porc sauvage. 

(4) Fourré, partie des bois remplie de broussailles épaisses, où les 
sangliers se tiennent de préférence. 

(5) Beaucoup. 



408 FABLES. 

Tous les trésors de la nature, 
Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. 
Nos pèlerins* voyant cette terre chérie, . 

Eprouvent les mêmes transports 
Qu'Énée^ et ses Troyens en découvrant les bords 

Du royaume de Lavinie. 
Mais ce riche pays était de toutes parts 

Entouré d'un marais de bourbe^, 

Où des serpents et des lézîuads 

Se jouait l'effroyable tourbe. 
Il fallait le passer, et nos trois voyageurs 
S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs. 
L'hermine la première avance un peu la patte ; 

Elle la retire aussitôt ; 

En arrière elle fait un saut, 
En disant : «Mes amis, fuyons en grande hâte ; 
Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir ; 
Pour arriver la-bas il faudrait se salir, 

Et moi, je suis si délicate 

Qu'une tache me fait mourir. 
— Ma sœur, dit le castor, un peu de patience ; 
On peut sans se tacher quelquefois réussir : 
Il faut alors du temps et de l'intelligence ;' 
Nous avons tout cela. Pour moi, qui suis maçon, 

(1) Voyageurs. 

(2) Prince troyen qui, après la prise de Troie, emmena ce qui put 
échapper aux Grecs, et alla fonder en Italie, sous le nom de Lavinie, 
ce qui fut plus tard l'empire romain. C'est le sujet de l'Enéide de 
Virgile. 

(3) Boue, limon. 



LIYRi: III. lOÎ) 

le vais en quinze jours vous bâtir un beau pont, 
Sur lequel nous pourrons, sans eraindre les morsjues 
J)e ces vilains serpents, sans gâter nos fourrures, 
Arriver au milieu de ce charmant vallon. 

— Quinze jours ! ce terme est bien long, 
Répond le sanglier ; moi, j'y serai plus vile ; 
Vous allez voir comment. » En prononçant ces mots, 

Le voila qui se précipite 
Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos, 
A travers les serpents, Tes lézards, les crapauds, 
Marche, pousse a son but, arrive plein de boue, 

Et la, tandis qu'il se secoue, 
Jetant à ses amis un regard de dédain : 
«' Apprenez, leur dit-il, comme ou fait son chemin. » 



FABLE XIV. 



La Balance de Mlnos. 



Minos', ne pouvant plus suffire 
Au fatigant métier d'entendre et déjuger 
Chaque ombre descendue au ténébreux empire, 

Imagina pour abréger. 

De faire faire une balance, 

(1) Roi de Crète, Gis de Jupiter et d'Europe, gouverna a\ec tant de 
sagesse (ïue ICi poètes eu ont fait un des trois ju-c; des enfers. 



410 FABLES. 

Où dans l'un des bassins il mettait a la fois 

Cinq ou six morts, dans l'autre un certain poids 

Qui déterminait la sentence. 
Si le poids s'élevait, alors plus a loisir 

Minos examinait l'affaire ; 

Si le poids baissait, au contraire, 

Sans scrupule il faisait punir. 
La méthode était sûre, expéditive et claire ; 
Minos s'en trouvait bien. Un jour e^même temps 

Au bord du Styx* la mort rassmble 
Deux rois, un grand ministre, un héros, trois savants. 

Minos les fait peser ensemble ; 

Le poids s'élève ; il en met deux, 
Et puis trois; c'est en vain, quatre ne font pas mieux. 
Minos, un peu surpris, ôte de la balance 
Ces inutiles poids, cherche un autre moyen ; 
Et, près de la voyant un pauvre homme de bien 
Qui dans un coin obscur attendait en silence, 

Il le met seul en contre-poids : 
Les six ombres alors s'élèvent a la fois. 

(1) Fleuve des enfers. 



LiVRi: iir. 4H 



FABLE XV. 



Le Renard qui prêche. 

# 

Un vieux renard cassé, goutteux, apoplectique, 

Mais instruit, éloquent, disert*, 

Et sachant très bien sa logique 2, 

Se mit a prêcher au désert. 
Son style était fleuri, sa morale excellente. 
Il prouvait en trois points que la simplicité, 

Les bonnes mœurs, la probité, 
Donnent a peu de frais cette félicité 

Qu'un monde imposteur nous présente, 
Kt nous fait payer cher sans la donner jamais. 
Notre prédicateur n'avait aucun succès ; 
Personne ne venait, hors cinq ou six marmottes, 

Ou bien quelques biches dévotes 
Qui vivaient loin du bruit, sans entour, sans faveur, 
Et ne pouvaient pas mettre en crédit l'orateur. 
Il prit le bon parti de changer de matière, 
Prêcha contre les ours, les tigres, les lions, 



(1) Qui parîe bien et facilement. 

(2) Science qui enseisne à raisonner. 



4<2 FABLES. 

Contre leurs appétits gloutons, 

Leur soif, leur rage sanguinaire. 
Tout le monde accourut alors a ses sermons : 
Certs, gazelles, chevreuils, y trouvaient mille charmes 
L'auditoire sortait toujours baigné de larmes, 
Et le nom du renard devint bientôt fameux. 

Un lion, roi de la contrée. 
Bonhomme au demeurant, et vieillard fort pieux. 

De Tentendre fut curieux. 
Le renard fut charmé de faire son entrée 
A la cour : il arrive, il prêche, et cette fois 
Se surpassant lui-même, il tonne, il épouvante 

Les féroces tyrans des bois, 
Peint la feible innocence a leur aspect tremblante, 
Implorant chaque jour la justice trop lente 

Du maître et du juge des rois. 
Les courtisans, surpris de tant de hardiesse, 

Se regardaient sans dire rien; 

Car le roi trouvait cela bien. 
La nouveauté parfois fait aimer la rudesse. 
Au sortir du sermon, le monarque enchanté 
Fit venir le renard : « Vous avez su me plaire. 
Lui dit-il, vous m'avez montré la vérité; 

Je vous dois un juste salaire ; 
Que me demandez-vous pour prix de vos leçons ? » 
Le renard répondit : « Sire, quelques dindons. » 



LIVKI- m. Uù 



FABLE XVr. 



Le Paon, les deux Oisons^ et le Plongeon-. 



Un paon faisait la roue, et les autres oiseaux 

Admiraient son brillant plumage. 
Deux oisons nasillards du fond d'un marécage 

Ne remarquaient que ses défauts. 
» Regarde, disait l'un, comme sa jambe est faite; 

Comme ses pieds sont plats, hideux! 
— Et son cri, disait l'autre, est si mélodieux, 

Qu'il fait fuir jusqu'à la chouette. « 
Chacun riait alors du mot qu'il avait dit. 

Tout a coup un plongeon sortit : 
«Messieurs, leur cria-t-il, vous voyez d'une lieue 
Ce qui manque a ce paon : c'est bien voir, j'en conviens ; 
Mais votre chant, vos pieds, sont plus laids que les siens, 

Et vous n'aurez jamais sa queue. » 

{{) Jeune oie. 

(î) Oiseau pêcheur qui plonge dans Teau pour auraper le poisson. 



^^'t FABLES. 



FABLE XVII. 

Le Hibou, le Chat, VOison et le Rat. 

De jeunes écoliers avaient pris dans un trou 

In hibou*, 
Et l'avaient élevé dans la cour du collège. 

Un vieux chat, un jeune oison 
Nourris par le portier, étaient en liaison 
Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilège 
D'aller et de venir par toute la maison. 
A force d'être dans la classe, 
Ils avaient orné leur esprit, 
Savaient par cœur Denys d'Halicarnasse 2, 
E( tout ce qu'Hérodote^ et Tite-Live* ont dit. 

(I) Oiseau de nuit que l'antiquité avait consacre à Minerve, déesse 
de la sagesse et protectrice des Athéniens. 

f-2) Célèbre historien grec du siècle d'Auguste, qui a écrit l'histoire 
des premiers temps de Rome. 

(.") Le premier des historiens grecs, était aussi né à Halicarnasse, 
484 ans avant J.-C. Il passa une partie de sa \ie à voyager pour re- 
cueillir les matériaux d'une histoire universelle, qu'il lut aux jeux 
olympiques, aux acclamations de toute la Grèce, qui, dans son admi- 
ration, donna aux neuf livres de cette histoire le nom des neuf 
muses. 

(4) Fameux historien latin, natif de Patavium {Padoue), vécut sous 
Auguste et présida à l'éducation du jeune Claude. Son histoire ro- 
maine, dont une partie seulement est parvenue jusqu'à nous, compre- 
nait l'espace de 744 ans, depuis la fondation de TàOrne jusqu'à la mort 
de Drusus. 



LIVRK IIÏ. M») 

Va soir, ou disciilant (des docteurs c'est l'usage), 
Ils comparaient entre eux les peuples anciens. 
« Ma foi! disait le chat, c'est aux Fjiypiicns 
Que je donne le prix : c'était un peuple sajîc, 
Un peuple ami dos lois, instruit, discret, pieux, 

Rempli de respect pour ses dieux ; 
Cela seul a mon i;ré lui donne l'avantage. 

— J'aime mieux les Athéniens, 
Répondit le hibou : que d'esprit, que de grâce ! 

Et dans les combats quelle audace ! 
Que d'aimables héros parmi leurs citoyens! 
Â-t-on jamais plus fait avec moins de moyens? 

Des nations c'est la première. 

— Parbleu! dit l'oison en colère. 

Messieurs, je vous trouve plaisants : 

Et les Romains, que vous en semble? 

Est-il un peuple qui rassemble 
Plus de grandeur, de gloire et de faits éclatants ? 

Dans les arts, comme dans la guerre, 

Us ont surpassé vos amis. 
f Pour moi, ce sont mes favoris : 
Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre. »» 
Chacun des trois pédants s'obstine en son avis, 
Quand un rat, qui de loin entendait la dispute, 
Rat savant, qiii mangeait des thèmes' dans sa hutte -, 



(1) On appelle thème, dans Jes écoles, une Iraduciîon de sa propre 
langue en langue élrangère,' et] version, la traduction d'une langue 
étrangère dans la sienne. 

(2; Cabane. Ce mot est là pour : demeure, logis. 



416 FABLES. 

Leur cria : « Je vois bien d'où viennent vos débats : 

L'Ésypte vénérait les chats, 
Athènes les hibous, et Rome, au Capitole, 
Aux dépens de l'État nourrissait des oisons : 
Ainsi notre intérêt est toujours la boussole* 

Que suivent nos opinions. » 



FABLE XVIII. 



Le Parricide 2. 



Un fils avait tué son père. 

Ce crime affreux n'arrive guère 
Chez les tigres, les ours; mais l'homme le commet. 
Ce parricide eut l'art de cacher son forfait ; 
Nul ne le soupçonna : farouche et solitaire, 
Il fuyait les humains et vivait dans les bois, 
Espérant échapper aux remords comme aux lois. 
Certain jour on le vit détruire à coups de pierre 

(1) Aiguille aimantée qui, placée sur un pivot, se tourne toujours 
vers le nord, et sert aux navigateurs pour se diriger sur la mer. Ici 
ce mot est pris au figure. 

(2) Celui qui tue son pcrc. 



MVKi: III. H7 

Tn niMlii('iirt'ii\ nid de inoiin'iiiiv. 

" l']li ! <|iic vous ont lait ces oiseaux ? 
Lui demande un passant : pouniuoi tant de colère? 

— Ce qu'ils m'ont fait? répond le criminel : 
Ces oisillons' menteurs, que confonde le ciel, 
Me reprochent d'avoir assassiné mon père. ♦• 
Le passant le regarde : il se trouble, il pâlit ; 

Sur son front son crime se lit : 
Conduit devant le juge, il l'avoue, il l'expie. 

des vertus dernière amie, 
Toi qu'on voudrait en vain éviter ou tromper, 
Conscience terrible, on ne peut t'écliapper! 



FABLE XIX. 



L'Amour et sa Mère. 

Quand la belle Yénus^, sortant du sein des mers. 
Promena ses regards sur la plaine profonde, 
Elle se crut d'abord seule dans l'univers : 
Mais près d'elle aussitôt l'Amour naquit de Tonde. 
Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus ; 

(1) Peiits oiseaux. 

(2) Déesse de la beauié, naquit, suivant la Fable, de l'écume de la 



4H8 FABLES. 

Et se recoDiiaissant, sans s"etre jamais \nis, 

Tous deux sur un dauphin voguèrent vers la plage. 

Comme ils approchaient du rivage, 
L'Amour qu'elle portait, s'échappe de ses bras, 
Et lance plusieurs traits, en criant : Terre ! terre ! 
« Que faites-vous, mon fils? lui dit alors sa mère. 
— Maman, répondit-il, j'entre dans mes États. •» 



FABLE XX. 



Le Perroquet confiant' 



Cela ne sera rien, disent certaines gens, 

Lorsque la tempête est prochaine; 
Pourquoi nous affliger avant que le mal vienne? 
Pourquoi? Pour l'éviter, s'il en est encor temps. 

Un capitaine de navire, 

Fort brave homme, mais peu prudei^t, 

Se mit en mer malgré le vent. 

Le pilote avait beau lui dire 

mer. On lui donne pour ûls l'Amour ou Cupidon. Cette petite pièce de 
vers, qui semble imitée de l'antique, n'est pas une (able^ cardon n'jr 
trouve aucune moralité. 



LiVKK iir. nu 

Qu'il risquait sa vie ol son bien, 

INotro iiommo ne faisait (\n\'n rire, 
Et répétait toujours : Cela ne sera rien. 

Un perro(iuct de l'équipage, 

A force d'entendre ces mots, 
Les retint et les dit pendant tout le voyage. 
Le navire égaré voguait au gré des flots, 

Quand un calrae plat' vous l'arrête. 

Les vivres tiraient a leur lin ; 
Point de terre voisine, et bientôt plus de pain. 
Chacun des passagers s'attriste, s'inquiète; 

Notre capitaine se lait. 
Cela ne sera rien , criait le perroquet. 
Le calme continue, on vit vaille que vaille 2; 

Il ne reste plus de vDlaille : 
On mange les oiseaux, triste et dernier moyen ! 
Perruches, cardinaux, catakois'', tout y passe; 

Le perroquet, la tOte basse. 
Disait plus doucement : Ceîa ne sera rien. 
Il pouvait encor fuir, sa cage était trouée ; 
Il attendit, il fut étranglé bel et bien ; 
Et, mourant, il criait d'une voix enrouée : 

Cela... Cela ne sera rien^. 

(!) Temps où, faute de vent, le navire ne peut marcher. 

(2) Tant bien que mal, comme on peut. 

(S) Ou kakatoès, diverses sortes d'oiseaux étrangers. 

(4) On voit que cette fable est une allusion à ce qui se passait dans la 
révolution de 1789, dont Florian fut témoin, époque à laquelle tant de 
gens, qui auraient pu s'éloigner à temps du danger, payèrent de leur 
vie la couOance qu'ils avaient que c<; ne serait rien. Il est vrai que 



•120 FABLES. 



FABLE XXI. 



L'Aigle et la Colombe ^. 



A MADAME DE MONTESSOA. 



VOUS qui sans esprit plairiez par vos attraits, 
Et de qui l'esprit seul suffirait pour séduire ; 
Vous qui du blond Pbébus^ savez toucher la lyre. 

Et de l'amour lancer les traits^, 

Toute louable que vous êtes, 
Je ne vous louerai point; allez, rassurez-vous: 

Ce serait vous mettre en courroux. 
Je le sais ; cependant les belles, les poètes 
Aiment assez l'encens ; vous êtes tout cela, 
Et vous ne l'aimez point : j'en resterai donc là ; 

d'aunes restèrent aussi, parce qu'ils irouvaieul plus noble et piu 
utile de combalire le péril que de le fuir. 

(1) Cette fable est une flânerie allégorique adressée à madame de 
Montesson (Jeaune-Beraud de Lahaye), mariée secrètement aaduc 
d'Orléans, grand-père du roi Louis-Philippe. Cette dame aimable) et 
spirituelle était tante de madame de Cenlis, connue par ses nombreux 
ouvrages. 

(2) Phébus eu Apollon, dieu de la poésie, suivant la Fable. 
(3J Les flèches, voyez la note de la fable v de ce livre. 



1 ivKi: iif. ^2k 

Mais, \\o vous fàcluv/, pas, si j'ose 
Parler loiijoiiis de vous eu paiiaul (J'aulrc chose. 

Un aigle, fils des rois de l'empire de l'air, 

Sur le soleil fixant sa vue, 
Ne vivait, ne planait qu'au-delà de la nue. 
Et ne se reposait qu'aux pieds de Jupiler*. 
Cet aigle s'ennuyait; le soleil et l'Olympe^, 

Lorsque sans cesse Ton y j^Timpe, 

Finissent par être ennuyeux. 

Notre aigle donc, lassé des cieux. 
Descend sur un rocher ; près de lui vient se rendre 
Une blanche colombe, aux yeux doux, a l'air tendre, 
Et dont le seul aspect faisait passer au cœur 
Ce calme qui toujours annonce le bonheur. 
L'aigle s'approche d'elle, et, plein de confiance. 

Lui raconte son déplaisir. 
La colombe répond : « Petite est ma science, 
Mais je crois cependant que je peux vous guérir; 

Daignez me suivre dans la plaine. » 
Elle dit, l'aigle part. La colombe le mène 
Dans les vallons fleuris, au bord des clairs ruisseaux, 

Lui montre mille objets nouveaux, 

Le fait reposer sous l'ombrage, 
Ensuite le conduit sur de riants coteaux. 

Et puis le ramène au bocage, 

Où du rossignol le ramage 

H) Fils de Saturne et de Rhée, le roi des dieux du paganisme. ^, 
(2) Montagne de Tliessalie dont on avait lait le séjour des dieux. 



^22 FABLES. 

Faisait retentir les éclios : 

Ce n'est tout, elle sait encore 
Doubler chaque plaisir de son royal amant 

Par le charme du sentiment. 

De plus en plus l'aigle l'adore , 

Bientôt ils s'unissent tous deux ; 

Leur félicité s'en augmente ; 

Et, lorsque notre aigle amoureux 
Voulait remercier son épouse charmante 
D'avoir enfin trouvé l'art de le rendre heureux. 
Il lui disait d'une voix attendrie : 

«♦ Le bonheur n'est pas dans les cieux : 

Il est près d'une bonne amie. » 



FABLE XXII. 



Le Lion et le Léopard. 



Un valeureux lion, roi d'une immense plaine, 
Désirait de la terre une plus grande part, 
Et voulait conquérir une forêt prochaine, 

Héritage d'un léopard. 
L'attaquer n'était pas chose bien difficile ; 
Mais le lion craignait les panthères, les ours 



MVUi: III. ^25 

Qui se trouvaient placés juste cnirc les deux cours. 
Voici comment s'y prit notre monarque habile ; 
Au jeune léopard, sous prétexte d'honneur, 

Il députe un ambassadeur : 
C'était un vieux renard. Admis a l'audience, 
Du jeune roi d'abord il vanlo la prudence, • 
Son amour pour la paix, sa bonté, sa douceur, 

Sa justice et sa bienfaisance; 
Puis, au nom du lion, propose une alliance 

Pour exterminer tout voisin 

Qui méconnaîtra leur puissance. 
Le léopard accepte ; et, dès le lendemain, 

Nos deux héros, sur leurs frontières* 
Mangent a qui mieux mieux les ours et les panthères. 
Cela fut bientôt fait ; mais, quand les rois amis, 

Partageant le pays conquis. 

Fixèrent leurs bornes nouvelles, 

Il s'éleva quelques querelles : 
Le léopard lésé 2 se plaignit du lion; 

Celui-ci montra sa denture 

Pour prouver qu'il avait raison : 
Bref, on en vint aux coups. La fin de l'aventure 

Fut le trépas du léopard : 

Il apprit alors, un peu tard, 
Que contre les lions les meilleures barrières . 
Sont les petits Etats des ours et des panthères. 

(1) Limites, bornes qui divisent deux États voisins. . 

(2) A qui on avait fait tort. 

FIN DU TROISIÈME LIVRE. 



LIVRE QUATRIEME. 



FABLE I. 



Le Savant et le Fermier. 



Que j'aime les héros dont je conte l'histoire î 
Et qu'a m'occuper d'eux je trouve de douceur ! 
J'ignore s'ils pourront m'acquérir de la gloire. 

Mais je sais qu'ils font mon bonheur. 
Avec les animaux je veux passer ma vie ; 

Ils sont si bonne compagnie ! 
Je conviens cependant, et c'est avec douleur, 

Que tous n'ont pas le même cœur. 
Plusieurs que l'on connaît, sans qu'ici je les nomme, 

De nos vices ont bonne part : 
Maisje les trouve encor moins dangereux que l'homme; 
Et, fripon pour fripon, je préfère un renard. 

C'est ainsi que pensait un sage, 



^26 FABLES. 

Un bon fermier de mon pays. 
Depuis quatre-vingts ans, de tout le voisinage 
On venait écouter et suivre ses avis ; 
Chaque mot qu'il disait était une sentence K 
Son exemple surtout aidait son éloquence ; 
Et lorsque environné de ses quarante enfants, 

Fils, petits-fils, brus, gendres, filles, 
11 jugeait les procès ou réglait les familles, 
Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs. 
Je me souviens qu'un jour dans son champêtre asile 

Il vint un savant de la ville, 
Qui dit au bon vieillard : « Mon père, enseignez-moi 

Dans quel auteur, dans quel ouvrage, 

Vous apprîtes l'art d'être sage. 
Chez quelle nation, a la cour de quel roi 

Avez-vous été, comme Ulysse 2, 

Prendre des leçons de justice ? 
Suivez-vous de Zenon ^ la rigoureuse loi? 

(1) Maxime de morale, précepte, pensée remarquable, bien exprimée 
et en peu de mots. 

(2) Roi d'Itliaqiic, fils de Laërte cl d'AnticIé, ciié par sa prudence 
et son adresse; l'un des princes grecs qui firent le siège de Troie, ei 
l'un de ceux qui conlribucrent le plus elficacement à la prise de la 
ville. En retournant à Ithaque, il erra longtemps sur diverses mers et 
ne revint dans sa patrie qu'au bout de vingt ans, après une infinité 
de traverses. Les aventures d'Ulysse ont fourni à Homère le sujet de 
VOdijssée (Odysseus, nom grec d'Uîysse). 

(ô) Philosophe grec, né à Ciiium, dans l'île de Cyprès; fondateur de 
la secte des stoïciens, dont la morale était très austère. Us ne recon- 
naissaient d'autre bien que la venu et d'autre ma! que le vice. — Epi- 
cure, autre philosophe grec, né ù Gargclte, dans r.\llique, est le 



MVi;i: IV. 417 

Avcz-yoïis embrassé la scclo (rilpiciiro, 
('clic (le Pylliagore, ou du divin Platon ? 
— Do tous CCS niossiours-l;i je no sais pas lo nom, 
Képondit le vioillaid ; mon livre est la nature ; 
VA mon uni({ne précepteur, 
C'est mon cœur. 
Je vois les animaux, j'y trouve le modèle 

Des vertus que je dois chérir : 
La colombe m'apprit a devenir fidèle ; 
En voyant la fourmi, j'amassai pour jouir ; 
Mes bœufs m'enseignent la constance, 
Mes brebis la douceur, mes chiens la vigilance ; 
Et si j'avais besoin d'avis 
Pour aimer mes filles, mes fils, 
La poule et ses poussins me serviraient d'exemple. 
Ainsi dans l'univers tout ce que je contemple 
M'avertit d'un devoir qu'il m'est doux de remplir. 
Je fais souvent du bien pour avoir du plaisir, 
.l'aime et je suis aimé, mon àrae est tendre et pure, 
Et toujours selon ma mesure 
Ma raison sait régler mes vœux : 

chef des épicuriens, qui font consister la morale dans le plaisir. — 
Pythagore, autre philosophe céicbre, est le chef de l'école italique. U 
fut un des plus savants hommes de l'antiquité ; il croyait à la puissance 
des nombres et à la métempsycose, ou au passage des âmes dans di- 
vers corps. — rlalon, l'un des plus grands philosophes et des plus 
éminents écrivains de la Grèce, naquit dans l'ile d'Egine, vers lan 4-29 
avant J.-C. Il était disciple de Socrate; son école prit le nom d'acndc- 
mie, du lieu où il enseignait. 



428 FABLES. 

J'observe et je suis la nature, 

C'est mon secret pour être heureux *. ♦» 



FABLE II. 



L'Écureuil, le Chien et le Renard. 



Un gentil écureuil était le camarade, 

Le tendre ami d'un beau danois 2. 
Un jour qu'ils voyageaient comme Oreste et Pylade^, 

La nuit les surprit dans un bois. 
En ce lieu, point d'auberge ; ils eurent de la peine 

A trouver où se bien coucher. 
Enfin le chien se mit dans le creux d'un vieux chêne, 
Et l'écureuil plus haut grimpa pour se nicher. 

Vers minuit (c'est l'heure des crimes), 

(1^ Ce récit est plutôt un conle moral qu'une fable/ puisqu'il ne s'y 
trouve point d'allégorie. 

(2) C'est-à-dire un chien danois, espèce qui tient du braque et du 
lévrier, et dont le poil est taclietc de noir et de blanc. 

(ô) Oreste, fils d'Agamemnon, roi d'Argos, et Pylade, fils de Stro- 
V)liiiis, roi de rliocide, claient liés d'une si tendre amitié que leius 
noms ont passé en proverbe pour désigner des amis inséparables. 



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I.IV IV. l-AH. II. 



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LIVIU-: IV. I2t> 

Longtemps après que nos amis, 
Kn se disant l)onsoir, se furent <Mi(lormis, 
Voici qu'un vieux renard, affamé de victimes,' 
Arrive au pied de l'arbre, et, levant le museau, 

Voit l'écureuil sur un rameau. 
H le mange des yeux, humecte de sa langue 
Ses lèvres, qui de sang brûlent de s'abreuver; 
Mais jusqu'à l'écureuil il ne peut arriver. 

11 faut donc, par une harangue, 
L'engager a descendre ; et voici son discours : 

«Ami, pardonnez, je vous prie. 
Si de votre sommeil j'ose troubler le cours ; 
Mais le pieux transport dont mon àme est remplie 
Ne peut se contenir : je suis votre cousin 

Germain ; 
Votre mère était sœur de feu mon digne père. 
Cet honnête homme, hélas! a son heure dernière. 
M'a tant recommandé de chercher son neveu 

Pour lui donner moitié du peu 
Qu'il m'a laissé de bien! Venez donc, mon cher frère, 

Venez, par un embrassement. 
Combler le doux plaisir que mon âme ressent. 
vSi je pouvais monter jusqu'aux lieux où vous êtes, 
Oh ! j'y serais déjà, soyez-en bien certain. » 

Les écureuils ne sont pas bêtes. 

Et le mien était fort malin. 

Il reconnaît le patelin *, 

(I) Caractère souple et msiouant qui, ù force de cajoleries, amcDe 
les gens à faire sa volonté. 

9 



450 FABLES. 

Et répond d'un ton doux : "Je meurs d'impatience 

De TOUS embrasser mou cousin ; 
Je descends. Mais, pour mieux lier la connaissance, 
Je veux vous présenter mon plus fidèle ami, 
Un parent qui prit soin de nourrir mon enfance ; 
11 dort dans ce trou-la; frappez un peu, je peuse 
Que vous serez charmé de le connaître aussi. » 

Aussitôt maître renard frappe. 
Croyant en manger deux ; mais le fidèle chien 

S'élance de l'arbre, le happe ^, 

Et vous l'étrangle bel et bien. 
Ceci prouve deux points. D'abord qu'il est utile 
Dans la douce amitié de placer son bonheur; 
Puis, qu'avec de l'esprit il est souvent facile 
Au piège qu'il nous tend de surprendre un trompeur. 

(1) Le saisit, l'attrape. 




iiv IV Tai! m 



Tvp. Licrampe et comi> 



MVIU: IV. 45« 



FABLE III. 



Le Perroquet. 



Un gros perroquet gris, échappé de sa cage, 

Vint s'établir dans un bocage ; 
Et là, prenant le ton de nos faux connaisseurs, 
Jugeant tout, blâmant tout d'un air de suffisance, 
Au pliant du rossignol il trouvait des longueurs, 

Critiquait sui'tout sa cadence. 
Le linot, selon lui, ne savait pas chanter; 
La fauvette aurait fait quelque chose peut-être, 
Si de bonne heure il eût été son maître. 

Et qu'elle eût voulu profiter. 
Enfin aucun oiseau n'avait l'art de lui plaire: 
Et dès qu'ils commençaient leurs joyeuses chansons , 
Par des coups de sifflet répondant a leurs sous, 

Le perroquet les faisait taire. 
Lassés de tant d'affronts, tous les oiseaux du bois 
Viennent lui dire un jour : «Mais parlez donc, beau sire; 
Vous qui sifflez toujours, faites qu'on vous admire. 
Sans doute vous avez une brillante voix. 

Daignez chanter pour nous instruire. »» 

Le perroquet, dans l'embarras, 



152 FABLES. 

Se gratte un peu la tête, et finit par leur dire : 
«Messieurs, je siffle bien, mais je ne chante pas*. » 



FABLE IV. 



L'Habit d'Arlequin. 



Vous connaissez ce quai nommé de la Ferraille, 
Oîi l'on vend des oiseaux, des hommes et des fleurs 2; 
A mes fables souvent c'est la que je travaille. 
J'y vois des animaux, et j'observe leurs mœurs. 
Un jour de mardi-gras, j'étais a la fenêtre 

D'un oiseleur de mes amis. 

Quand sur le quai je vis paraître 
Un petit arlequin, leste, bien fait, bien mis, 
Qui, la batle^ a la main, d'une grâce légère, 

(1) Cette moralité s'adresse aux critiques de profession, qui ne sa- 
vent rien faire des choses qu'ils jugent. 

(-2) Autrefois, en effet, le marché aux fleurs se tenait sur le quai de 
la Ferraille, occupé par les marchands d'oiseaux. C'était là aussi qu'an- 
ciennement les recruteurs, c'est-à-dire ceux qui chercliaient à enrôler 
des soldais, soit à prix d'argent, soit par surprise, exerçaient leur in- 
dustrie, que la conscription a rendue inutile ; c'est pourquoi on dit 
qu'on vendait là des hommes. 

(3; Cette espèce de sabre de bois dont les arlequins sont armés. 



LIVni: IV. 455 

Courait après un masqiio eu liuhit de boifirro. 
Le peuple applaudissait par des ris, par des crts. 

Tout près de moi, dans une caj^e, 
Trois oiseaux étrangers, de différent plumage, 
Perruche, cardinal, serin ^, 
Regardaient aussi l'arlequin. 
La perruche disait : ««.raime peu son visage; 
Mais son charmant habit n'eut jamais son égal ; 
Il est d'un si beau vert! — Vert! dit le cardinal, 
Vous n'y voyez donc pas, ma chère? 
L'habit est rouge assurément ; 
Voila ce qui le rend charmant. 
— Oh ! pour celui-là, mon compère, 
Répoudit le serin, vous n'avez pas raison , 

Car l'habit est jaune-citron, 
Et c'est ce jaune-la qui fait tout son mérite. 
— Il est vert. — Il est jaune. — Il est rouge, morbleu!» 
Interrompt chacun avec feu ; 
Et déjà le trio^ s'irrite. 
«Amis, apaisez-vous, leur crie un bon pivert^; 

L'habit est jaune, rouge et vert. 
Cela vous surprend fort, voici tout le mystère : 
Ainsi que bien des gens d'esprit et de savoir, 
Mais qui d'un seul côté regardent une affaire, 

(1) on sait que la perruche est verte, le cardinal rouge et le serin 
jaune. 

(2) Les trois disputeurs. 

(5) oiseau de nos climats, dont le plumage est jaunâtre et vert; il 
grimpe le long des arbres, dont il perce l'écorce avec son bec fort et 
pointa, pour y chercher les insectes dont il se nourrit. 



^54 FABLES. 

Chacun de vous ne veut y voir 
Que la couleur qui sait lui plaire. » 



FABLE V. 



Le Hibou et le Pigeon. 



« Que mon sort est affreux ! s'écriait un hibou : 
Vieux, infirme, souffrant, accablé de misère, 

Je suis isolé sur la terre, 
Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou 
Consoler un moment ma douleur solitaire. » 

Un pigeon entendit ces mots, 

Et courut auprès du malade : 

« Hélas ! mon pauvre camarade , 

Lui dit-il, je plains bien vos maux ; 
Mais je ne comprends pas qu'un hibou de votre âge 

Soit sans épouse, sans parents, 

Sans enfants ou petits-enfants. 
IN'avez-vous point serré les nœuds du mariage 

Pendant le cours de vos beaux ans ? » 
Le hibou répondit . «Non, vraiment, mon cher frère. 

Me marier ! et pourquoi faire? 

J'en connaissais trop le danger. 



LIVRK IV. ^ZJi 

Voulioz-voiis que jo prisse une jounc choucitc, 

Bien (''lourd i(* cl bien coqurKc, 
Qui me (niliît sans cesse ou me (ît enrager ; 
Qui me donnât des fils d'un méciiant caractère, 

Ingrats, menteurs, mauvais sujets, 
Désirant en secret le trépas de leur père? 

Car c'est ainsi qu'ils sont tous faits. 

Pour des parents, je n'en ai guère, 
Kt ne les vis jamais ; ils sont durs, exigeants, 

Four le moindre sujet s'irritent, 

IN'aiment que ceux dont ils héritent ; 
Encor ne faut-il pas qu'ils attendent longtemps ! 
Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille. 

— Je ne suis pas de votre avis. 
Répondit le pigeon. Mais, parlons des amis; 

Des orphelins c'est la famille • 
Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs. 

— Les amis! ils sont tous trompeurs. 

J'ai connu deux hiboux qui tendrement s'aimèrent 
Pendant quinze ans, et, certain jour, 
Pour une souris s'égorgèrent. 

Je crois a l'amitié encor moins qu'à l'amour. 

— Mais ainsi. Dieu me le pardonne! 
Vous n'avez donc aimé personne ? 

— Ma foi! non, soit dit entre nous. 

— En ce cas-la, mon cher, de quoi vous plaignez- vous ?» 



456 FABLES. 



FABLE VI. 



La Vipère et la Sangsue. 



La vipère^ disait un jour a la sangsue : 

« Que noire sort est différent ! 
On vous cherclie, on me fuit ; si l'on peut, on me tue ; 

Et vous, aussitôt qu'on vous prend, 

Loin de craindre votre blessure, 

L'homme vous donne de son sang 

Une ample et bonne nourriture : 
Cependant vous et moi faisons même piqûre. » 

La citoyenne de l'étang 2 

Répond : « Oh ! que nenni, ma chère , 
La vôtre fait du mal, la mienne est salutaire. 
Par moi plus d'un malade obtient sa guérison; 
Par vous tout homme sain trouve une mort cruelle. 
Entre nous deux, je crois, la différence est belle : 

Je suis remède et vous poison. » 



Cette fable aisément s'explique : 
C'est la satire et la critique. 



(!) Peiil serpent venimeux dont la morsure est très dangereuse. ' 
(2) La sangsue. C'est dons certains étangs que se pèchent les sang- 



LiVRi: IV. nr 



FABLE VII. 



Le Pacha et le Dervis. 



Un Arabe *, a Marseille, autrefois m'a conté 

Qu'un pacha turc, dans sa patrie, 
Vint porter certain jour un coffret cacheté 
Au plus sage dervis ^ qui fût en Arabie. 
« Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis, 

Des diamants d'un très grand prix : 

C'est un présent que je veux faire 

A l'homme que tu jugeras 

Être le plus fou de la terre. 

Cherche bien, tu le trouveras. » 
Muni de son coffret, notre bon solitaire 
S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin 
D'aller loin? 

sues, qu'on applique très souvent en médecine. Elles font une petite 
morsure peu douloureuse, et sucent le sang par celte ouverture, qui 
tient lieu d'une saignée. 

(1) Habitant ou originaire de l'Arabie, contrée d'Asie qui s'étend le 
long de la mer Rouge. M y a des Arabes en Egypte et dans tout le nord 
de TAfrique.Les Maures, qui ont longtemps possédé l'Espagne, étaient 
des peuplades arabes. 

(2) Moine turc. 



438 FABLES. 

L'embarras de choisir était sa grande affaire : 

Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts 

Se présenter a ses regards. 

Notre pauvre dépositaire 
Pour l'offrir a chacun saisissait le coffret ; 

Mais un pressentiment secret 

Lui conseillait de n'en rien faire, 

L'assurant qu'il trouverait mieux. 

Errant ainsi de lieux en lieux, 

Embarrassé de son message. 

Enfin, après un long voyage, 
Notre homme et le coffret arrivent un matin 

Dans la ville de Constantin*. 

Il trouve tout le peuple en joie. 
" Que s'est-il donc passé? — Rien, lui dit un iman^; 
C'est notre grand-visir^ que le sultan envoie, 

Au moyen d'un lacet de soie. 

Porter au prophète un firman *. 
Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires; 

Et, comme ce sont des misères. 
Notre empereur souvent lui donne ce plaisir. 
— Souvent? — Oui. — C'est fort bien. Votre nouveau visir 
Est-il nommé? — Sans doute, et le voila qui passe. » 
Le dervis, a ces mets, court, traverse la place, 
Arrive, et reconnaît le pacha son ami. 



(1) Coiistantinople, capitale do l'empire ottoman. 

(2) Prêtre musulman. 

(3) Premier ministre du sultan, ou empereur des Turcs. 

(4) Message, ordre, écrit officiel du sultan. 



MVKi: IV. ^39 

"IJon! le voilà, dit celui-ci; 
VA le coffret? — Seigneur, j'ai parcouru l'Asie; ' 
J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir. 

Aujourd'iiui ma course est finie; 

Daignez l'accepter, grand-visir. » 



FABLE VIII. 



Le Laboureur de Casiille. 



Le plus aimé des rois est toujours le plus fort. 

En vain la fortune l'accable; 
En vain mille ennemis, ligués avec le sort, 
Semblent lui présager sa perte inévitable ; 
L'amour de ses sujets, colonne inébranlable, 

Rend inutiles leurs efforts. 
Le petit-fils d'un roi, grand par son malheur même, 
Philippe S sans argent, sans troupes, sans crédit. 

Chassé par l'Anglais de Madrid 2, 

(1) Philippe V, pelit-flls de notre roi Louis XIV, appelé au trône d'Es- 
pagne par le testament de Charles II, qui mourut sans héritier, dut 
soutenir de longues guerres pour faire reconnaître ses droits; il finit 
par triompher de toute l'Europe, avec l'appui de la France, qui se 
ruina dans cette lutte. C'est ce qu'on appelle la guerre de la succession. 

(2) Capitale de l'Espagne. 



UO FABLES. 

Croyait perdu son diadème. 
Il fuyait presque seul, déplorant son malheur : 
Tout a coup a ses yeux s'offre un vieux laboureur, 
Homme franc, simple et droit, aimant plus que sa vie 
Ses enfants et son roi, sa femme et sa patrie; 
Parlant peu de vertu, la pratiquant beaucoup, 
Riche, et pourtant aimé, cité dans les Castilles 

Comme l'exemple des familles. 

Son habit, filé par ses filles. 

Etait ceint d'une peau de loup ; 
Sous un large chapeau, sa tête bien a l'aise 
Faisait voir des yeux vifs et des traits basanés* , 

Et ses moustaches, de son nez 

Descendaient jusque sur sa fraise 2. 
Douze fils le suivaient, tous grands, beaux, vigoureux; 
Un mulet chargé d'or était au milieu d'eux. 

Cet homme, dans cet équipage, 
Devant le roi s'arrête, et lui dit : «Où vas-tu? 

Un revers t"a-t-il abattu? 
Vainement l'archiduc^ a sur toi l'avantage ; 
C'est toi qui régneras, car c'est toi qu'on chérit. 

Qu'importe qu'on t'ait pris Madrid ? 
Notre amour t'est resté, nos corps sont tes murailles; 
ÎS'ous périrons pour toi dans les champs de l'honneur. 

Le hasard gagne les batailles, 

(!) Couleur de cuir tanné, brunis par le soleil. 

(2) Coilerelte plissée à tuyaux, que les Espagnols portaient encore 
alors. 

(S) Prétendant au trône d'Espagne, comme parent de Charles II," qui 
était de la maison d'Aulriclie. 



LIVIU- IV. 441 

Mais il faut des vertus pour },'agner notre cœur. 
Tu Tas, tu régneras, \olie arjionl, notre vie, 
Tout est a toi, prends tout, firàces a quarante ans 

De travail et d'économie, 
Je peux l'offrir cet or. Voici mes douze enfants, 
Voilà douze soldats; malgré mes cheveux blancs, 
Je ferai le treizième, et, la guerre finie. 
Lorsque tes généraux, tes officiers, tes grands 
Viendront te demander, pour prix de leur service, 

Des biens, des honneurs, des rubans. 
Nous ne demanderons que repos et justice ; 
C'est tout ce qu'il nous faut. Nous autres pauvres gens, 
Nous fournissons au roi du sang et des richesses; 

Mais, loin de briguer ses largesses*, 

Moins il donne et plus nous l'aimons. 
Quand tu seras heureux nous fuirons ta présence. 

Nous te bénirons en silence : 

On t'a vaincu, nous te cherchons. » 
Il dit, tombe a genoux. D'une main paternelle 
Philippe le relève en poussant des sanglots; 
II presse dans ses bras ce sujet si fidèle. 
Veut parler, et les pleurs interrompent ses mots. 

Bientôt, selon la prophétie 
Du bon vieillard, Philippe fut vainqueur, 

Et sur le trône d'Ibérie ^ 

N'oublia point le laboureur. 

(1) De solliciter ses bienfaits, ses dons. 

(2) Ancien nom de l'Espagne.i 

Ce récit historique ne peut s'apiicler une fable, quoiqu'il contienne 
une leçon morale. 



U2 FABLES. 



FABLE IX. 



La Fauvette et le Rossignol. 



Une fauvette, dont la voix 
Enchantait les échos par sa douceur extrême, 
Espéra surpasser le rossignol lui-même, 
Et lui fit un défi ' . L'on choisit dans le bois 
Un lieu propre au combat. Les juges se placèrent : 

C'étaient le linot, le serin, 

Le rouge-gorge et le tarin. 
Tous les autres oiseaux derrière eux se perchèrent. 
Deux vieux chardonnerets et deux jeunes pinsons 
Furent gardes du camp ; le merle était trompette ; 
11 donne le signal. Aussitôt la fauvette 

Fait entendre les plus doux sons; 

Avec adresse elle varie 
De ses accents filés la touchante harmonie, 
Et ravit tous les cœurs par ses tendres chansons. 
L'assemblée applaudit. Bientôt on fait silence ; 

Alors le rossignol commence : 

Trois accords purs, égaux, brillants, 
Que termine une juste et parfaite cadence, 

(1) Le déCa à qui chanterait le mieux. 



LIVRi: IV. ^45 

Sont le prt'Iude de ses chants; 

Knsuite son gosier llexible, 
Parconranl sans effort tous les tons de sa voix, 
Tantôt vif et pn>ssé, tantôt lent et sensible, 

Ktonne et ravit a la fois. 
Les juges cependant demeuraient en balance; 
Le linot, le serin, de la fauvette amis, 

Ne voulaient point donner de prix ; 
Les autres dispulaient. L'assemblée en silence 

Ecoutait leurs doctes avis. 
Lorsqu'un geai s'écria : « Victoire à la fauvette ! » 

Ce mot décida sa défaite : 

Pour le rossignol aussitôt 
L'aréopage* ailé tout d'une voix s'explique. 

Ainsi le suffrage d'un sot 

Fait plus de mal que sa critique. 

(1) Tribunal d'Athènes chargé du jugement des affaires criminelles, 
et qui jouit longleraps d'une grande réputation d'impartialité. Ce nom 
s'emploie proverbialement pour désigner honorablemeni un tribunal 
quelconque. 



4 44 FABLES. 



FABLE X. 



L'Avare et son Fils. 



Par je ne sais quelle aventure, 
Un avare*, un beau jour, voulant se bien traiter, 

Au marché courut acheter 

Des pommes pour sa nourriture. 

Dans son armoire il les porta, 

Les compta, rangea, recompta. 
Ferma les doubles tours de sa double serrure, 

Et chaque jour les visita. 

Ce malheureux, dans sa folie. 

Les bonnes pommes ménageait ; 
Mais, lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie, 

En soupirant il la mangeait. 
Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère. 
Découvrit a la fin les pommes de son père. 
Il attrape les clefs, et va dans ce réduit^. 
Suivi de deux amis d'excellent appétit. 
Or. vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent, 

(1) Celui qui, par un trop grand amour des richesses, refuse le né- 
cessaire à lui et aux autres. 
(-2) Se dii d"uu petit endroit retiré, cabinet, chambrelte, etc. 



Livm: IV. u:* 

Kt combitMi de pommes périrent ! 

L'avare arrive en ce moment, 

De douleur, d'elïroi palpitant : 
•* Mes pommes! criait-il; coquins, il faut les rendre, 

Ou je vais tous vous faire pendre. 
— Mon père, dit le lils, calmez-vous, s'il vous plail; 

Nous sommes d'honneles personnes; 

Et quel tort vous avons-nous fait ? 

Nous n'avons mangé que les bonnes * . » 

(!) Ceci est encore un conte satirique plutôt qu'une fable. La mora- 
lité est que les gens qui ne pensent qu'à gagner ou amasser de l'ar- 
gent, n'ayant pas le temps de s'occuper de leurs enfants, ont en gé- 
néral des enfants mai élevés et mauvais sujets. 



10 



146 FABLES. 



FABLE XI. 



Le Courtisan et le dieu Protée. 



On en veut trop aux courlisans^ ; 
On va criant partout qu'a l'État mutiles, 
Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles. 

Ce sont discours de médisants. 
J'ai lu. je ne sais où, qu'autrefois en Syrie^ 
Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie. ; 

Voici comment : Dans le pays 

La peste avait été portée. 
Et ne devait cesser que quand le dieu Protée^ 

Dirait là-dessus son avis. 
Ce dieu, comme Ton sait, n'est pas facile a vivre : 
Pour le faire parler il faut longtemps le suivre, 

Près de son antre l'épier. 

Le surprendre et puis le lier, 

(i) Ceux qui sont attaché? à la cour ou à la personne du roi. 

(2) Contrée de l'Asie située entre l'Euphrate, la Méditerranée, l'Asie- 
Jlineure ei l'Arabie ; elle fait aujourd'hui partie de la Turquie d'Asie. 

(5) Fils de Neptune et de riiénice, il avait la garde des troupeaux ma- 
rins do son père. Suivant la Fable, i! savait l'avenir, mais il ne le révé- 
lait quelpar force, et,' pour échapper aux questions, il changeait de 
forme à volonté. 



MVKK IV. 4 47 

Alalf^rc la figure cffrayaiito 

Qu'il prond ol (luiltc a volonté. 
Certain vieux courtisan, par le roi député, 
Devant le dieu marin tout a coup se présente. 

Celui-ci, surpris, irrité, 
Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée 
Lance et relire un dard messager du trépas, 
Tandis que dans sa marche oblique et détournée 
Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas. 
Le courtisan sourit : «« Je connais cette allure. 
Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper. » 

Il court alors pour l'attraper : 

Mais le dieu change de figure; 
Il devient tour a tour loup, singe, lynx*, renard. 

«Tu veux me vaincre dans mon art, 
Disait le courtisan ; mais, depuis mon enfance, 
Plus que ces animaux avide, adroit, rusé. 
Chacun de ces tours-la pour moi se trouve usé. 
Changer d'habit, de mœurs, même de conscience. 

Je ne vois rien la que d'aisé. » 

Lors il saisit le dieu, le lie. 
Arrache son oracle 2, et retourne vainqueur. 

Ce trait nous prouve, ami lecteur, 
Combien un courtisan peut servir la patrie. 



(1) Animnl sauvage qui passe pour avoir la vue très perçante. 

(2) Sa réponse. Les réponses que les païens croyaienl recevoir de 
leurs dieux s'appelaient des oracles. 



^48 FABLES, 



FABLE XII. 



La Guenon, le Singe et la Noix^. 



Une jeune guenon cueillit 

Une noix dans sa coque verte ; 
Elle y porte la dent, fait la grimace... « Ah ! certe, 

Dit-elle, ma mère mentit 
Quand elle m'assura que les noix étaient bonnes. 
Puis, croyez aux discours de ces vieilles personnes 
Qui trompent la jeunesse ! Au diable soit le fruit ! » 
Elle jette la noix. Un singe la ramasse, 

Vite entre deux cailloux la casse, 

L'épluche, la mange, et lui dit : 

» Votre mère eut raison, ma mie ; 
Les noix ont fort bon goût ; mais il faut les ouvrir : 

Souvenez-vous que, dans la vie. 
Sans un peu de travail on n'a point de plaisir. » 

(1) La morale de celte fable peut s'appliquer aux enfants qui, re- 
iMilés par les premières difficultés de l'étude, s'imaginent qu'on les a 
trompés en leur promettant qu'ils y trouveraient du plaisir un jour. 




WiimmT^ 



■^' l#^iintl ï et la Noix. I M^^^^^P 




1 l\- V l'Ali XII 



l>p Lacraiiipe et cuiiip 




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1,1V IV. F.AB XII i 



Typ L,i( r.innpe ot coniji 



LIVUK IV. ^VJ 



FABLE XIII. 



Le Lapin et la Sarcelle. 



Unis (lès leurs jeunes ans 
D'une amitié fraternelle, 
Un lapin, une sarcelle *, 
Vivaient heureux et contents. 
Le terrier 2 du lapin était sur la lisière ^ 
D'un parc bordé d'une rivière. 
Soir et matin, nos bons amis, 
Profitant de ce voisinage. 
Tantôt au bord de l'eau, tantôt sous le feuillage. 

L'un chez l'autre étaient réunis. 
La, prenant leurs repas, se contant des nouvelles, 

Ils n'en trouvaient point de si belles 
Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. 
Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. 
Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance 
Ce qui manquait a Tun, l'autre le regrettait ; 
Si l'un avait du mal, son ami le sentait ; 



(i) oiseau aquatique plus petit que le canard. 
(2) Trou dans la terre où se logent les lapins. 
(5) Le bord, l'extrémité. 



^50 FABLES. 

Si d'un bien au contraire il goûtait l'espérance, 

Tous deux en jouissaient d'avance. 
Tel était leur destin, lorsqu'un jour, jour affreux ! 
Le lapin, pour dîner, venant chez la sarcelle, . 
Ne la retrouve plus : inquiet, il l'appelle ; 
Personne ne répond a ses cris douloureux. 
Le lapin, de frayeur l'âme toute saisie*. 
Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux, 

S'incline par-dessus les flots, 
Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. 
« Hélas ! s'écriait-il, m'entends-tu? réponds-moi. 

Ma sœur, ma compagne chérie, 

Ne prolonge pas mon effroi ; 
Encor quelques moments, c'en est fait de ma vie ^ : 
J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. » 

Disant ces mots, il court, il pleure, 

Et s' avançant le long de l'eau, 

Arrive enfin près du château 

Où le seigneur du lieu demeure. 

La, notre désolé lapin 

Se trouve au milieu d'un parterre, 

Et voit une grande volière^ 
Oîi mille oiseaux divers volaient sur un bassin. 

L'amitié donne du courage. 
Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, 
Regarde, et reconnaît... ô tendresse! ô bonheur! 

(1) L'âme toute saisie de frayeur, inversion. 

(2) Ma vie est Gnie, je vais mourir. 

(3) Lieu fermé d'un grillage de fil de fer pour y retenir les oiseaux 
qu'on_veut garder. 



LIVRK IV. V.i\ 

La sarcelle : aussitôt il pousse un cri do joie, 

Et saus perdre de temps a consoler sa sœur, • 

De ses quatre pieds il s'emploie 

A creuser un secret chemin 
l*our joindre son amie ; et par ce souterrain ^ 
Le lapin tout a coup entre dans la volirrc, 
Comme un mineur- (jui prend une place de guerre. 
Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant. 
Lui court a la sarcelle, il l'entraîne a l'instant 
Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre, 
Kt, la rendant au jour, il est prêt h mourir 

De plaisir. 
Quel moment pour tous deux ! Que ne sais-je le peindre 

Comme je saurais le sentir! 
Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien a craindre; 
Ils n'étaient pas au bout^. Le maître du jardin, 
Eu voyant le dégât commis dans sa volière, 
Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin : 
« Mes fusils ! mes furets ! « criait-il en coière. 

Aussitôt fusils et furets* 
Sont tout prêts. 
Les gardes^ et les chiens vont dans les jeunes tailles 6, 

(1) Passage creusé sous terre. 

(2) Soldat du génie qui, en temps de guerre, creuse sous terre des 
galeries souterraines, soit pour y meilrc delà poudre et faire sauter 
les fortifications, soit pour s'introduire par là dans les places de 
guerre ou forteresses. 

(3) C'est-à-dire au bout de leurs peines. Expression proverbiale. 

(♦) Petit animal dont on se sert pour chasser les lapius, et qui va le* 
prendre dans leurs terriers. 
(5) Gardes-chasse. (G) Ou laillh, bois nouvellement coupés. 



^52 FABLES. 

Fouillant les terriers, les broussailles ; 
Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas : 
Les rivages du Styx * sont bordés de leurs mânes ^ : 

Dans le funeste jour de Cannes^ 

On mit moins de Romains a bas. 

La nuit vient ; tant de sang n'a point éteint la rage 
Du seigneur, qui remet au lendemain malin 

La fin de l'horrible carnage. 

Pendant ce temps, notre lapin, 
Tapi sous des roseaux auprès de la sarcelle, 

Attendait, en tremblant, la mon, 
Mais conjurait sa sœur de fuir a l'autre bord, 

Pour ne pas mourir devant elle. 
« Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau ; 
Nous séparer serait la mort la plus cruelle. 

Ah! si tu pouvais passer l'eau! — 
Pourquoi pas? — Attends-moi... » La sarcelle le quitte, 

Et revient traînant un vieux nid 
Laissé par des canards ; elle l'emplit bien vite 
De feuilles de roseau, les presse, les unit 
Des pieds, du bec, en forme un batelet* capable 

De supporter un lourd fardeau ; 

Puis elle attache a ce vaisseau 

(1) Fleuve des enfers mythologiques. 

(2) Ombres ou âmes des morts chez les anciens. 

(3) Nom d'un village d'Italie où fut livrée une bataille célèbre. Ah- 
ni al, général carthaginois, y tailla en pièces quatre-vingt mille Ro- 
mains. 

(4) Petit bateau. 



LIVIU' IV. -155 

Un brin de jonc* qui srrvira do (';\i)le2. 

(lelîi (ail, et le bAlinient 
Mis a l'eau, le lapin entre tout doucement 
Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière. 
Tandis que devant lui la sarcelle nageant 
Tire le brin de jonc, et s'en va dirigeant 

Cette nef3 à son cœur si chère. 
On aborde, on débarque, et jugez du plaisir? 

Non loin du port on va choisir 
Un asile où, coulant des jours dignes d'envie, 

Nos bons amis, libres, heureux, 

Aimèrent d'autant plus la vie, 

Qu'ils se la devaient tous les deux. 

(1) Planle qui croit au bwd de l'eau. 

(2J Grosse corde qui sert à remorquer ou à traîner les navires. 
(3) Nef, esquif, bâtiment, mots qui si.qnfienl également un navire ou 
uo bateau quelconque. 



4M FABLES. 



FABLE XIV. 



Pan et la Fortune. 



Ud jeune grand seigneur a des jeux de hasard 
Avait perdu sa dernière pistole *, 

Et puis joué sur sa parole ; 

Il fallait payer sans retard : 

Les dettes du jeu sont sacrées. 

On peut faire attendre un marchand, 

Un ouvrier, un indigent, 

Qui nous a fourni ses denrées ; 
Mais un escroc - ! l'honneur veut qu'au même moment 

On le paie, et très poliment. 

La loi par eux fut ainsi faite. 
Notre jeune seigneur, pour acquitter sa dette, 

Ordonne une coupe de bois. 

Aussitôt les ormes, les frênes, 
Et les hêtres touffus, et les antiques chênes, 

Tombent l'un sur l'autre a la fois. 



(1) Monnaie d'or valant dix francs; le mot est reslé, quoique la 
monnaie n'existe plus. 

(2) Qui triche au jeu ou qui fait des dupes par tout autre moyeu, 
pour en tirer de l'argent. 



LIVRi: IV. -«55 

Les faunes, les sylvains^, désertent les bocages ; 
Les dryades- en pleurs regrelteut leurs ombrages, 

i:t le dieu Pan^, dans sa fureur, 
Instruit que le jeu seul a causé ces ravages, 
S'en prend a la Fortune* : « mère du malheur ! 

Dit-il, infernale furie ! 
Tu troubles a la fois les mortels et les dieux ; 
Tu te plais dans le mal, et ta rage ennemie...» 

Il parlait, lorsque dans ces lieux 

Tout a coup paraît la déesse. 
« Calme, dit-elle a Pan, le chagrin qui te presse ; 

,îe n'ai point causé tes malheurs : 
Même aux jeux de hasard, avec certains joueurs. 
Je ne fais rien. — Qui donc fait tout? — L'adresse. ♦♦ 

H) Divinités champclres qui, selon la Fable, babiiaient les forêts et 
les bocages. 
(-2) Nymphes des bois. 

(3) Fils de Jupiter et de Calisio, présidait aux troupeaux et aux pâ- 
turages, et passait pour rinvonleur de la flûte à sept tuyaux, à la- 
quelle on a donné son nom. On le représentait, ainsi que les faunes, 
avec des cornes et des pieds do clièvie. 

(4) Déesse qui présidait au lia^aid, ci par là aux chances du jeu. 



136 FABLES. 



FABLE XV. 



Le Philosophe et le Chal-Huant. 



Persécuté, proscrit, chassé de son asile, 
Pour avoir appelé les choses par leur nom, 
L'n pauvre philosophe * errait de ville en ville. 
Emportant avec lui tous ses biens, sa raison. 
Un jour qu'il méditait sur le fruit de ses veilles 
I C'était dans un grand bois), il voit un chat-huant^ 

Entouré de geais, de corneilles. 

Qui le harcelaient^ en criant : 

«C'est un coquin, c'est un impie*. 

Un ennemi de la patrie ; 
11 faut le plumer vif! — Oui, oui, plumons, plumons, 

Ensuite nous le jugerons. »> 
Et tous fondaient sur lui : la malheureuse bête. 
Tournant et retournant sa bonne et grosse tête. 
Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons. 
Touché de son malheur (car la philosophie 

(1) D'un mot grec qui signifie ami de la sagesse, se dit d'un homme 
sage et aussi de celui qui s'applique à chercher la raison des choses. 

(2) Gros oiseau de nuit. • 

(3) Le poursuivaient en le tourmentant. 

(4) Qui n'a pas de religion. 



LIVRE IV. 457 

Nous rend plus doux cl plus liumains), 
Notre sage fait fuir la cohorte ennemie' , 
Puis (Ut au chat-Imant : « Pourquoi ces assassins 

Kn voulaient-ils a voire vie? 
Que leur avez-vous fait? " L'oiseau lui rc-poiidil : 
«Hiendu tout; mon seul crime est d'y voir clair la nuit.*» 



FABLE XVI. 



Les deux Chauves. 



Du jour deux chauves ^ dans un coin 
Virent briller certain morceau d'ivoire^. 
Chacun d'eux veut l'avoir : dispute et coups de poing. 
Le vainqueur y perdit, comme vous pouvez croire, 
Le peu de cheveux gris qui lui restaient encor. 

Un peigne était le beau trésor 

Qu'il eut pour prix de sa victoire. 

(1) La troupe. 

(2) Qui n'ont point ou presque point de clieveus. 

(3) Matière blanche et polie qui provient des dents ou défenses de 
l'éiéphant. 



^58 FABLES. 



FABLE XVII. 



Le Chat et les Rats. 



Un angora*, que sa maîtresse 

Nourrissait de mets délicats, 

Ne faisait plus la guerre aux rats ; 
Et les rats, connaissant sa bonté, sa paresse. 
Allaient, trottaient partout, et ne se gênaient pas. 
Un jour, dans un grenier retiré, solitaire, 
Où notre chat dormait après un bon festin. 

Plusieurs rats viennent dans le grain 

Prendre leur repas ordinaire. 
L'angora ne bougeait. Alors mes étourdis 
Pensent qu'ils lui font peur : l'orateur de la troupe 

Parle des chats avec mépris. 

On applaudit fort, on s'attroupe, 

On le proclame général. 
Grimpé sur un boisseau qui sert de tribunal ^ : 
« Braves amis, dit-il, courons a la vengeance ! 
De ce grain désormais nous devons être las, 

(1) Espèce de chat à poil long et soyeux, dont la race est originaire 
d'Angora, dan? la Turquie d'Asie. 

(2) Siège où se place le juge ou le magislrat. Ici, ce mol est employé 
pour tribune, lieu élevé d'où un orateur adresse la parole au peuple. 




I.iv IV, FAti. XVII 



Liviu: IV. -isf 

Jurons (le ne manger désormais que des clials I 
On les dit excellents, nous en ferons bombance '. » 
\ ces mots, partaiioant son bollicpieux transport, 
Chaque nouveau guerrier sur Tangora s'élance, 

Et réveille le chat qui dort. 
Celui-ci, comme on croit, dans sa juste colère, 

Couche bientôt sur la poussière 

Général, tribuns^ et soldats. 

11 ne s'échappa que deux rats 
Qui disaient, en fuyant bien vite a leur tanière^ : 

« 11 ne faut pas pousser a bout 

L'ennemi le plus débonnaire ^ ; 
On perd ce que l'on tient quand on veut gagner tout. » 

(1) Régal, grande chère. 

(2) Magistrats romains chargés de défendre les intérêts du peuple. 
On applique ce nom au figuré à tous ceux qui prennent ce rôle volon- 
tairement. 

(3) Ce mot, qui ne s'applique guère qu'à la retraite des bétes féroces, 
ours, lions, etc., est pris ici ironiquement. 

(4) Doux, pacifique. 



460 FABLES. 



FABLE XVIII. 



Le Miroir de la Vérité. 



Dans le beau siècle d'or*, quand les premiers humains, 

Au milieu d'une paix profonde, 

Coulaient des jours purs et sereins, 

La Vérité^ courait le monde 

Avec son miroir dans les mains. 
Chacun s'y regardait, et le miroir sincère 
Retraçait a chacun son plus secret désir. 

Sans jamais le faire rougir : 

Temps heureux qui ne dura guère ! 
L'homme devint bientôt méchant et criminel. 

La Vérité s'enfuit au ciel 
En jetant de dépit son miroir sur la terre. 

Le pauvre miroir se cassa. 

(1) Les poètes de l'anliquiié distinguaient quatre âges, pendant les- 
quels les hommes allèrent toujours eu empirant. Ils donnèrent au pre- 
mier, le plus voisin de la créotion du monde, le nom <Vâge d'or ou 
siècle d'or : c'était un temps d'innocence et de bonheur. Le suivant est 
appelé Vàfje ou le siècle d'anjcnt; celui qui vient après, Vâge d'airain, 
et le temps présent enfin, Vâge de fer. 

(2) Les anciens, qui peisonnifiaicut tout, représentaient la vérité 
sous les traits d'une femme nue, tenant un miroir à la main. 



LIVRi: IV. Hi 

Ses «It'bris, qu'au hasard la chute dispersa, 

Furent perdus pour le vulgaire. 
Plusieurs siècles après on en connut le prix ; 
Kt c'est depuis ce temps que l'on voit plus d'un sage 

Chercher avec soin ces débris, 
Les retrouver parfois ; mais ils sont si petits, 

Que personne n'en fait usage. 

Hélas ! le sage le premier 

Ne s'y voit jamais tout entier*. 



FABLE XIX. 



Les deux Paysans et le Nuage. 



« Guillot, disait un jour Lucas 

D'une voix triste et lamentable, 

Ne vois-tu pas venir la-bas 
Ce gros nuage noir ? C'est la marque effroyable 
j)u plus grand des malheurs. —Pourquoi? répond Guillot. 
— Pourquoi ? Regarde donc : ou je ne suis qu'un sot, 

Ou ce nuage est de la grêle 

(!) Ceci est une allégorie et non une fable. 

11 



^62 FABLES. 

Qui va tout abîmer, vigne, avoine, froment; 

Toute la récolte nouvelle 

Sera détruite en un moment. 
Il ne restera rien ; le village en ruine 

Dans trois mois aura la famine ; 
Puis la peste viendra, puis nous périrons tous. 

— La peste! dit Guillot; doucement, calmez-vous; 

Je ne vois pas cela, compère ; 
Et, s'il faut vous parler selon mon sentiment, 

C'est que je vois tout le contraire ; 

Car ce nuage assurément 
Ne porte point de grêle, il porte de la pluie. 

La terre est sèche dès longtemps, 

Il va bien arroser nos champs : 
Toute notre récolte en doit être embellie. 

Nous aurons le double de foin, 
Moitié plus de froment, de raisins abondance^ ; 

Nous serons tous dans l'opulence 2, 
Et rien, hors les tonneaux, ne nous fera besoin^. 

— C'est bien voir que cela ! dit Lucas en colère. 
— Mais chacun a ses yeux, lui répondit Guillot. 

— Oh ! puisqu'il est ainsi, je ne dirai plus mot. 

Attendons la fin de l'affaire; 
Rira bien qui rira le dernier. — Dieu merci, 

Ce n'est pas moi qui pleure ici. » 
Us s'échauffaient tous deux ; déjà, dans leur furie, 

(1) Pour : abondance de raisin, inversion. 
(-2; Dans la richesse. 
(3) Ne nous manquera. 



LfVRK IV. 465 

Ils allaionl se f^oiirmcr * Iors<nrmi souffle de vent • 
Emporta loin de la le mia;^e cfliayant. 
Ils n'eureut ui grcle ni pluie. 



FABLE XX. 



Don Quichotte. 



Contraint de renoncer a la chevalerie. 

Don Quichotte 2 voulut, pour se dédommager, 

Mener une plus douce vie, 

Et choisit l'état de berger. 
Le voila donc qui prend panetière et houlette^, 
Le petit chapeau rond garni d'un ruban vert 

(1) Se donner des coups. 

(•2) Héros d'un roman composé par Michel Cervantes de Saavedra, 
célèbre auteur espagnol, pour tourner en ridicule les rotoans de che- 
valerie, très à la mode de son temps. 

(3) Panetière, petit sac où les bergers mettent leur pain et autres 
provisions. Houlette, long bâton terminé par une petite pelle de fer, 
avec laquelle les bergers ramassent des mottes de terre, qu'ils jettent 
aux moutons qui s'écartent du troupeau pour les faire rentrer dans 
le devoir. 



-164 FABLES. 

Sous le menton faisant rosette. 

Jugez de la grâce et de l'air 
De ce nouveau Tircis * ! Sur sa rauque musette* 
Il s'essaie a charmer l'écho de ces cantons, 

Achète au boucher deux moutons, 
l^end un roquet^ galeux, et dans cet équipage, 
Par l'hiver le plus froid qu'on eût vu de longtemps, 
Dispersant son troupeau sur les rives du Tage*, 
Au milieu de la neige il chante le printemps. 
Point de mal jusque-la : chacun a sa manière 

Est libre d'avoir du plaisir. 
Mais il vint a passer une grosse vachère ^ ; 
Et le pasteur, pressé d'un amoureux désir, 
Court et tombe a ses pieds : « belle Timarette^, 
Dit-il, loi que l'on voit parmi tes jeunes sœurs 

Comme le lis parmi les fleurs, 
Cher et cruel objet de ma flamme secrète. 
Abandonne un moment le soin de tes agneaux ; 

Viens voir un nid de tourtereaux 

Que j'ai découvert sur ce chêne ; 
.le veux te le donner : hélas ! c'est tout mon bien : 



H) Nom de berger. 

(2) Ou cornemuse, instrument pastoral qui se compose d'un sac de 
peau auquel sont attachés deux tuyaux, l'un dans lequel on souffle 
pour donner le vent, et l'autre percé de trous, qu'on bouche tour à 
tour avec les doigts pour modifler le son. 

(3) Vilain petit chien. 

(4) Fleuve d'Espagne. Voyez la note 1 delà fable IX du livre III. 

(5) Gardeuse de vaches. 

(6) Xum de bergère. 



ÎJVRI' IV. -165 

Ils sont blancs; leur couleur, rimarolle, est la tienne; 
Mais, par malheur pour moi, leur cœur n'est pas le lien.»» 

A ce discours, la Timarette, 
Dont le vrai nom élait Fanchon, 
Ouvre une large bouche, et d'un œil flxe et bete, 

Contemple le vieux Céladon^ ; 
Quand un valet de ferme, amoureux de la belle, 
Paraissant tout a coup, tombe a coups de bâton 

Sur le berger tendre et fidèle, 

Et vous rétend sur le gazon. 

Don Quichotte criait : « Arrête, 

Pasteur ignorant et brutal ; 
Ne sais-tu pas nos lois? le cœur de Timarette 
Doit devenir le prix d'un combat pastoral ; 
Chante et ne frappe pas. » Vainement il l'implore : 
L'aulre frappait toujours, et frapperait encore, 
Si l'on n'était venu secourir le berger, 

Et l'arracher a sa furie. 

Ainsi guérir d'une folie. 

Bien souvent ce nest qu en changer. 

(1) Héros d'un roman pastoral du siècle d'Henri IV, inliiulé : 
AstréCt par Honoré d'Urfé. Il a eu une grande réputatijo. 



^66 FABLES. 



FABLE XXI. 



Le Voyage. 



Partir avant le jour, a tâtons, sans voir goutte, 
Sans songer seulement à demander sa route, 
Aller de chute en chute ; et se traînant ainsi, 
Faire un tiers du chemin jusqu'à près de midi ; 
Voir sur sa tête alors s'amasser les nuages, 
Dans un sable mouvant précipiter ses pas ; 
Courir, en essuyant orages sur orages, 
Vers un but incertain où l'on n'arrive pas ; 
Détrompé vers le soir, chercher une retraite ; 
Arriver haletant, se coucher, s'endormir : 
On appelle cela naître, vivre et mourir ; 
La volonté de Dieu soit faite *. 

(1) Ceci rentre encore dans l'ordre des allégories, et sort du carac- 
tère de la fable. 




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Liv IV. Faii. XXIi 



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LIVRK IV. U7 



FABLE XXII. 



Le Coq fanfaron. 



Il fait bon battre un glorieux^ : 
Des revers qu'il éprouve il est toujours joyeux ; 
Toujours sa vanité trouve dans sa défaite 

Un moyen d'être satisfaite. 

Un coq sans force et sans talent 

Jouissait, on ne sait comment, 

D'une certaine renommée. 
Cela se voit, dit-on, chez la gent^ emplumée 
Et chez d'autres encore. Insolent comme un sot, 
Notre coq traita mal un poulet de mérite. 

La jeunesse aisément s'irrite ; 
Le poulet offensé le provoque aussitôt, 
Et, le cou tout gonflé, sur lui se précipite. 

Dans l'instant le coq orgueilleux 
Est battu, déplumé, reçoit mainte blessure ; 
Et, si l'on n'eût fini ce combat dangereux, 

Sa mort terminait l'aventure. 

(1) Un orgueilleux. 
' (2) La race. 



468 FABLES. 

Quand le poulet fut loin, le coq en s'épluchant, 
Disait : « Cet enfant-là m'a montré du courage, 

J'ai beaucoup ménagé son âge ; 

Mais de lui je suis fort content. » 
Un coq vieux et cassé, témoin de celte histoire, 

La répandit et s'en moqua. 

Notre fanfaron * l'attaqua. 
Croyant facilement remporter la victoire. 
Le brave vétéran 2, de lui trop mal connu. 
En quatre coups de bec lui partage la crête, 
Le dépouille en entier des pieds jusqu'à la tête. 

Et le laisse la presque nu. 

Alors notre coq, sans se plaindre. 
Dit : «C'est un bon vieillard ; j'en ai bien peu souffert, 

Mais je le trouve encore vert, 
Et dans son jeune temps, il devait être a craindre. » 

(i) Faux brave. 
(2) Vieux guerrier. 



FIN DU QUATRIEME LIVRE. 



LIVRE CINQUIEME. 



FABLE I. 



Le Berger et le Rossignol. 



A M. l'abbé DELILLE*. 



toi, dont la touchante et sublime harmonie 
Charme toujours l'oreille en attachant le cœur, 
Digne rival, souvent vainqueur 

(i) Jacques Délille, né à Aigueperse, en 1738, [publia en 1769 une 
traduction en vers des Géorgiques de Virgile qui lui valut une 
grande réputation et le fit recevoir à l'Académie Française. Depuis 
lors, il a composé un grand nombre de poëmes du genre didactique : 
les Jardins, l'Homme des champs, la Pitié, V Imagination, les troia 
Régnes de la nature, etc., et les traductions de V Enéide ^ de Virgile, et 
du Paradis perdu, de Milton. II est mort en 1813. 



no FABLES. 

Du chantre fameux d'Ausonie *, 
Delille, ne crains rien ; sur mes légers pipeaux^ 
Je ne viens point ici célébrer tes travaux, 
Ni dans de faibles vers parler de poésie. 

Je sais que l'immortalité, 
Qui t'est déjà promise au temple de Mémoire, 

T'est moins chère que la gaîté ; 
Je sais que, méritant tes succès sans y croire, 
Content par caractère et non par vanité, 

Tu te fais pardonner ta gloire 

A force d'amabilité. 
C'est ton secret, aussi je finis ce prologue ; 

Mais du moins lis mon apologue ; 
Et si quelque envieux, quelque esprit de travers. 

Outrageant un jour tes beaux vers, 
Te donne assez d'humeur pour t' empêcher d'écrire, 
Je te demande alors de vouloir le relire. 

Dans une belle nuit du charmant mois de mai. 

Un berger contemplait, du haut d'une colline, 

La lune promenant sa lumière argentine 

Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé, 

Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine. 

Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux. 

Et les ruisseaux dans les prairies 

Brisant sur des rives fleuries 

Le cristal de leurs claires eaux. 

(1) c'est-à-dire de Wr^We; Aitsonie est un des noms de l'Italie. 

(2) Flûte champêtre. Ce mol ne semploie plus guère qu'en poésie. 



LIVRE V. 17^ 

Un rossignol, dans le bocage, 
M«îlait ses donx accents h ce calme enchanteur; 
L'écho les répétait, et notre heureux pasteur, 
Transporté de plaisir, écoutait son ramage ; 
Mais tout a coup l'oiseau finit ses tendres sons. 

En vain le berger le supplie 

De continuer ses chansons. 
«Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; 
Je ne troublerai plus ces paisibles forets. 

IN'entends-tu pas dans ce marais 

Mille grenouilles coassantes 
Qui, par des cris affreux, insultent a mes chants? 
Je cède, et reconnais que mes faibles accents 
Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. 
— Ami, dit le berger, tu vas combler leurs vœux ; 
Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux : 
Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes. » 



^72 FABLES. 



FABLE II. 



Les deux Lions. 



Sur les bords africains, aux lieux inhabités 
Oîi le char du soleil* roule en brûlant la terre, 
Deux énormes lions, de la soif tourmentés, 
Arrivèrent au pied d'un désert solitaire. 
Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort 

De quelque naïade ^ expirante. 

Les deux lions courent d'abord 

Au bruit de celte eau murmurante. 
Ils pouvaient boire ensemble, et la fraternité. 
Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire ; 

Mais l'orgueil disait le contraire. 

Et l'orgueil fut seul écouté. 
Chacun veut boire seul. D'un œil plein de colère, 

L'un l'autre ils vont se mesurants, 
Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière ; 

{{) Suivant la Fal)le, le soleil était Apollon ou Pliébus, qui parcou- 
rait les cieuK dans un char eudammé, attelé de quatre chevaux, pour 
éclairer la terre. 

, (2) Nymplies des ruisseaux et des fontaines, qu'on représentait cou- 
ronnées de roseaux et penchées sur un vase, d'où s'épanchait l'eau de 
la source. 



LIVRE V. 175 

Oc leur torriMc queue ils se frappent les flancs, 
El s'alta<iuent avec de tels rugissements, 
Qu'à ce bruit, dans le fond de leur sombre tanière, 
Les tigres d'alentour vout se cacher tremblants. 

Égaux en vigueur, en courage. 
Le combat fut plus long qu'aucun de ces combats 
Qui d'Achille ou d'Hector^ signalèrent la rage; 

Car les dieux ne s'en mêlaient pas. 
Après une heure ou deux d'efforts et de morsures, 
Nos héros fatigués, déchirés, haletants, 

S'arrêtèrent en même temps. 

Couverts de sang et de blessures, 

N'en pouvant plus, morts a demi, 
Se traînant sur le sable, a la source ils vont boire. 
Mais, pendant le combat, la source avait tari-. 
Ils expirent auprès. 

* 
Vous lisez votre histoire, 
Malheureux insensés, dont les divisions, 

L'orgueil, les fureurs, la folie. 
Consument en douleurs le moment de la vie. 
Hommes, vous êtes ces lions ; 
Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie. 

(1) Héros du poënie de IV/iarfc' d'Homère, dont le premier aitaqiiaK, 
avec l'armée grecque, la -ville de Troie, que l'autre défendait. Après 
dix ans de combats, Hector fut tué par Achille et la yiile prise par Je* 
orecs. 

(2) S'était desséchée. 



-174 FABLES. 



FABLE III. 



Le Procès des deux Renards. 



Que je hais cet art de pédant ^ , 

Cette logique captieuse 2, 
Qui d'uue chose claire en fait une douteuse, 
D'un principe erroné ^ tire subtilement 

Une conséquence trompeuse, 

Et raisonne en déraisonnant ! 
Les Grecs ont inventé cette belle manière ; 
Ils ont fait plus de mal qu'ils ne croyaient en faire. 
Que Dieu leuf donne paix ! il s'agit d'un renard, 
Grand argumentateur, célèbre babillard, 

Et qui montrait la rhétorique*. 

Il tenait école publique, 
Avait des écoliers qui payaient en poulets. 

(1) Homme vain de ce qu'il sait ou croit savoir, 

f2) La logique est la science qui enseigne à raisonner, et souvent on 
l'a fait servir à soutenir de mauvaises causes, comme on le voit dans 
celte fable, par des arguments ou raisonnements captieux, c'est-à- 
dire qui vous prennent comme dans un piège, et vous mettent dans 
r impossibilité de répondre à u;ie chose que vous savez pourtant par- 
faitement fausse. 

(3) Faux, trompeur. 

(4) Art de bien dire ou de bien parler. 



LIVIli: \. 475 

Un d'eux, (jii'on desliiuiit a plaider au palais*, * 
Devait payer son maître a la première cause 

Qu'il gaj^ncrait : ainsi la chose 
Avait été réglée et d'une et d'autre part. 
Son cours '^ étant lini, mon écolier renard 

Intente un procès a son maître, 
Disant qu'il ne doit rien. Devant le léopard 

Tous les deux s'en vont comparaître. 

« Monseigneur, disait l'écolier, 
Si je gagne, c'est clair, je ne dois rien payer, 

Et cela par votre sentence, 
Puisque par la sentence ^ 

J'aurai droit de n^ pas payer. 

Si je perds, nulle est sa créance*; 

Car il convient que l'échéance ^ 

N'en devait arriver qu'après 

Le gain de mon premier procès. 
Or, ce procès perdu, je suis quitte, je pense : 

Mon dilemme est certain, g — Nenni', 

Répondait aussitôt le maître. 

(1) Lieu où se rend la justice. 

(2) C'est-à-dire le nombre de leçons qu'on juge nécessaires à l'ensei- 
gnement d'une science. On dit d'un étudiant qu'il a fait son cours de 
droit, de médecine,. etc. 

(3) Jugement rendu par le magistrat. 

(4) Dette exigible. 

(5) Epoque de paiement. 

(G) Terme d'école, sorte d'argument qui contient comme celui-ci 
deux propositions contraires, dont on laisse le choix à l'adversaire, 
pour le convaincre, soit qu'il prenne l'une ou l'autre. 

(7) Vieux mot, pour : non. 



4 76 FABLES. 

Si vous perdez, payez : la loi l'ordonne ainsi. 

Si vous gagnez, sans plus remettre, 

Payez ; car vous avez signé 
Promesse de payer au premier plaid ^ gagné; 
Vous y voila. Je crois l'argument sans réponse. »• 
Chacun attend alors que le juge prononce ; 

Et l'auditoire s'étonnait 

Qu'il n'y jetât pas son bonnet. 
Le léopard rêveur prit enfin la parole : 
« Hors de cour^, leur dit-il ; défense a l'écolier 

De continuer son métier, 

Au maître de tenir école. » 

H) Plaidoyer, vieux mot.' 

(2) Expression de palais par laquelle on déclare que, ue trcuvani pas 
Meu à procès, on renvoie les parties sans jugement. 



LiVRK V. n: 



F\BLE IV. 



La Colombe et son Nourrisson. 



Une colombe gémissait 

De ne pouvoir devenir mère : 
Elle avait fait cent fois tout ce qu'il fallait faire 
Pour en venir a bout, rien ne réussissait, 
liu jour se promenant dans un bois solitaire, 

Elle rencontre en un vieux nid 
Un œuf abandonné, point trop gros, point petit, 

Semblable aux œufs de tourterelle. 

« Ah ! quel bonheur ! s'écria-t-elle ; 

Je pourrai donc enfin[couver * , 

Et puis nourrir, puis élever 
Un enfant qui fera le charme de ma vie ! • 

Tous les soins qu'il me coûtera, 

Les tourments qu'il me causera, 
Seront encor des biens pour mon âme ravie. 

Quel plaisir vaut ces soucis-la?» 
Cela dit, dans le nid la colombe établie 
Semet a couver l'œuf, et le couve si bien , 

(1) C'sl-à-dire tenir les œufs chauds sous ses ailes pendant plusieurs 
jours, pour les faire éclore, ce que font toutes les femelles des oiseaux. 

12 



^78 FABLES. 

Qu'elle ne le quitte pour rien, 
Pas même pour manger; l'amour nourrit les mères. 
Après vingt et un jours elle voit naître enfin 
Celui dont elle attend son bonheur, son destin, 

Et ses délices les plus chères. 

De joie elle est prête à mourir ; 
Auprès de son petit nuit et jour elle veille, 
L'écoute respirer, le regarde dormir, 

S'épuise pour le mieux nourrir. 

L'enfant chéri vient a merveille, 

Son corps grossit en peu de temps. 

Mais son bec, ses yeux et ses ailes 

Diffèrent fort des tourterelles. 

La mère les voit ressemblants. 

A bien élever sa jeunesse 
Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse. 
Et surtout l'amitié, lui dit a chaque instant : 

« Pour être heureux, mon cher enfant, 
Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même, 
Puis quelques bons amis dignes de nous chérir. 
La vertu de la paix nous fait seule jouir ; 

Et le secret pour qu'on nous aime, 
C'est d'aimer les premiers, facile et doux plaisir. » 

Ainsi parlait la tourterelle, 

Quand, au milieu de sa leçon, 

Un malheureux petit pinçon. 
Échappé de son nid, vient s'abattre près d'elle. 
Le jeune nourrisson a peine l'aperçoit, 

Qu'il court a lui ; sa mère croit 
Que c'est pour le traiter comme ami, comme frère, 



LIVRE V. 179 

El pour offrir au voyageur 

Une retraite hospitalière. 
Elle applaudi! drja ; mais quelle est sa douleur, 
Lorsqu'elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse 
N'entendit que leçons de vertu, de sagesse. 
Saisir le faible oiseau, le plumer, le manger, 
Et garder au milieu de l'horrible carnage 
Ce tranquille sang-froid, assuré témoignage 
Que le cœur désormais ne peut se corriger ! 

Elle en mourut, la pauvre mère ! 
Quel triste prix des soins donnés a cet enfant ! 

Mais c'était le fils d'un milan * : 

Rien ne change le caractère. 

(!) Oiseau de proie qui dévore les oiseaux plus petits. 



^80 FABLES. 



FABLE V. 



L'Ane et la Flûte. 



Les sots sont un peuple nombreux, 
Trouvant toutes choses faciles ; 
Il faut le leur passer ; souvent ils sont heureux : 
Grand motif de se croire habiles. 

Un âne, en broutant* ses chardons, 
Regardait un pasteur jouant, sous le feuillage. 

D'une flûte dont les doux sons 
Attiraient et charmaient les bergers du bocage. 
Cet âne mécontent disait : « Ce monde est fou ! 

Les voila tous, bouche béante. 
Admirant un grand sot qui sue et se tourmente 

A souffler dans un petit trou. 
C'est par de tels efforts qu'on parvient a leur plaire ; 
Tandis que moi... suffît... Allons-nous-en d'ici, 

Car je me sens trop en colère. » 

Notre âne, en raisonnant ainsi, 
Avance quelques pas, lorsque sur la fougère ^ 

(i) Ce mot ne s'applique qu'aux animaux qui vivent d'iierbes ou de 
feuilles, et veut dire manger la plante sur pied. 
(2) Jolie plante qui croît dans les lieux ombragés. 




I IV \' I'*r, \ 



i yp l.acrauipc el cuni|> 



LIVRE V. 484 

Une flûte, oubliée en ces charapôlres lieux 

Par quelque pasteur amoureux, 
Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse, 
Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux ; 
Une oreille en avant, lentement il se baisse, 
Applique son naseau* sur le pauvre instrument, 
Et souffle tant qu'il peut. hasard incroyable ! 

Il en sort un son agréable. 

L'âne se croit un grand talent. 
Et, tout joyeux- s'écrie, en faisant la culbute : . 

« Eh ! je joue aussi de la flûte ! » 

(1) Ouverture par laquelle l'animal respire. Le nez de l'âne se com- 
pose de deux naseaux. 



482 FABLES. 



FABLE VI. 



Le Paysan et la Rivière 



« Je veux me corriger, je veux changer de vie, 
Me disait mon ami : dans des liens honteux 

Mon âme s'est trop avilie. 
Tai cherché le plaisir, guidé par la folie, 
Et mon cœur n'a trouvé que le remords affreux. 
C'en est fait, je renonce a l'indigne maîtresse 
Que j'adorai toujours sans jamais l'estimer. 
Tu connais pour le jeu ma coupable faiblesse, 

Eh bien ! je vais la réprimer ; 

Je vais me retirer du monde ; 
Et, calme désormais, libre de tous soucis, 

Dans une retraite profonde, 
Vivre pour la sagesse et pour mes seuls amis. 

— Que de fois vous l'avez promis. 
Toujours en vain! lui répondis-je. 

Ça, quand commencez-vous? — Dans huit jours sûrement. 
— Pourquoi pas aujourd'hui ? Ce long retard m'afflige. 

— Oh ! je ne puis dans un moment 

(1) Cette fable ne me paraissant pas à la portée des enfants, je n'a 
pas cru devoir y ajouter de notes. 



LIVRE V. 485 

Briser une si forlc cliaîno ; 
Il me faut un prétexte, il viendra, j'en réponds. •• 

Causant ainsi, nous arrivons 

Jusque sur les bords de la Seine, 

Et j'aperçois un paysan 

Assis sur une Iarfj;c j>ierrc, 
Regardant l'eau couler d'un air impatient. 
«« L'ami, que fais-tu la? — Monsieur, pour une affaire 
Au village prochain je suis contraint d'aller ; 
Je ne vois point de pont pour passer la rivière, 
Et j'attends que cette eau cesse entin de couler. 
— Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image. 
Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours ; 
Si vous voulez passer, jetez-vous a la nage ; 

Car cette eau coulera toujours. » 



^SA FABLES. 



FABLE YII. 



Jupiter et Minos. 



« Mon fils, disait un jour Jupiter a Minos * , 

Toi qui juges la race humaine, 
Explique-moi pourquoi l'enfer suffit a peine 
Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos * ; 
Quel est de la vertu le fatal adversaire, 
Qui corrompt a ce point la faible humanité ? 
C'est, je crois, l'intérêt. — L'intérêt? Non, mon père. 

— Et qu'est-ce donc? — L'oisiveté. » 

(1) Voyez les noies de la fable XV, livre I, et de la fable XIV, 
livre III. 

(2) L'une des rarques, divinités qui présidaient à la vie des hommes. 
Elles étaient trois : Lachésis, qui tenait la quenouille; Clotlio, qui tour- 
nait le fuseau, et Atropos, qui coupait le fil avec des ciseaux. 







iv V Faii VIII 



I > [• i.jci.iiiipe l'i ciiiii]. 



LIVRE V. 485 



FABLE Vlïl. 



Le petit Chien. 



La vanité nous rond aussi dupes que sots. 

Je me souviens, a ce propos, 
Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre, 

Oîi, malgré les plus beaux exploits, 

Maint* lion fut couché par terre, 

L'éléphant régna dans les bois. 

Le vainqueur, politique habile, 

Voulant prévenir désormais 
Jusqu'au moindre sujet de discorde civile, 
De ses vastes états exila pour jamais 
La race des lions, son ancienne ennemie. 
J-.'édit 2 fut proclamé. Les lions affaiblis, 
Se soumettant au sort qui les avait trahis, 

Abandonnent tous leur patrie. 
Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur cœur 

Et leur courage et leur douleur. 
Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce 
De ceux qui vont portant jusqu'au milieu du dos 

(1) Beaucoup. Vieux mot demeuré en poésie. 

(2) Ordonnance des rois. 



486 FABLES. ^ 

Une toison tombante a flots, 

Exhalait ainsi sa tristesse : 
« Il faut donc vous quitter, ô pénates * chéris ! 1 

Un barbare, a l'âge où je suis, 
M'oblige a renoncer aux lieux qui m'ont vu naître. 
Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau, 
Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau 

Qu'on me refusera peut-être. 
tyran ! tu le veux! allons, il faut partir. »♦ 
Un barbet^ l'entendit; touché de sa misère, 
« Quel motif, lui dit-il, peut t' obliger a fuir? 
— Ce qui m'y force? ô ciel ! Et cet édit sévère 
Qui nous chasse a jamais de cet heureux canton? — 
Nous? — Non ,pas vous , maismoi . — Comment! toi ,mon cher frère 
Qu'as-tu donc de commun?. .. — Plaisante question ! 

Eh ! ne suis-je pas un lion ^ ? » 

(1) Les Pénates ou Lares étaient chez les anciens les divinités do- 
mestiques qui protégeaient les familles. Chaque maison avait les 
siens. 

(2) Espèce de chien à poil frisé ; le peuple l'appelle caniche. 

(3) La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom de 
chiens-lions. 



LIVRE V. \H7 



FABLE IX. 



Le Léopard et l'Écureuil. 



lin écureuil sautant, gambadant sur un chêne, 
Manqua sa branche, et vint, par un triste hasard, 

Tomber sur un vieux léopard 

Qui faisait sa méridienne^. 
Vous jugez s'il eut peur ! En sursaut s'éveillant, 

L'animal irrité se dresse ; 

Et l'écureuil, s'agenouillant, 
Tremble et se fait petit aux pieds de son altesse 2. 

Après l'avoir considéré, 
Le léopard lui dit : «Je te donne la vie. 
Mais à condition que de toi je saurai 
Pourquoi cette gaîté, ce bonheur que j'envie. 
Embellissent tes jours, ne te quittent jamais, 

Tandis que moi, roi des forets, 

Je suis si triste et je m'ennuie. 

— Sire, lui répond l'écureuil. 

Je dois à votre bon accueil 

(1) Le somme qu'on faisait après le diner, dans le temps où on dînait 
à midi. Les peuples méridionaux ont conservé l'habitude de dormir au 
milieu du jour. 

(î) Titre qu'on donne aux princes. 



188 FABLES. 

La vérité ; mais pour la dire, 
Sur cet arbre un peu haut je voudrais être assis. 

— Soit, j'y consens ; monte. — J'y suis. 

A présent je peux vous instruire : 

Mon grand secret pour être heureux, 

C'est de vivre dans l'innocence ; 
L'ignorance du mal fait toute ma science. 
Mon cœur est toujours pur, cela rend bien joyeux. 
Vous ne connaissez pas la volupté suprême 
De dormir sans remords ; vous mangez les chevreuils. 
Tandis que je partage a tous les écureuils 
Mes feuilles et mes fruits ; vous haïssez, et j'aime : 
Tout est dans ces deux mots. Soyez bien convaincu 
De cette vérité que je tiens de mon père : 
Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu, 
La gaîté vient bientôt de notre caractère. » 



LIVRE V. 



4Ktf 



FABLE X. 



Le Prêtre de Jupiter. 



Un prêtre de Jupiter*, 
Père de deux grandes filles, 
Toutes deux assez gentilles, 
[)e bien les marier fit son soin le plus cher. 
Les prêtres de ce temps vivaient de sacrifices ', 

Et n'avaient point de bénéfices; 
La dot était fort mince. Un jeune jardinier 
Se présenta pour gendre ; on lui donna l'aînée, 

Bientôt après cet hyménée, 
La cadette devint la femme d'an potier^. 
A quelques jours de là, chaque épouse établie 
Chez son époux, le père va les voir. 
« Bonjour, dit-il, je viens savoir 
Si le choix que j'ai fait rend heureuse ta vie, 
S'il ne te manque rien, si je peux y pourvoir. 



(1) Principal dieu des païens, voyez la note de la fable XV du livre I. 

(2) C'est-à-dire des animaux qu'on sacrifiait aux dieux, et non, 
comme dans les temps modernes, des revenus ecclésiastiques qui s'ap- 
pelaient bénéfices. • 

(3) Faiseur de pots et autres ustensiles en terre. 



^90 FABLES. 

— Jamais, répondit la jardinière, 
Vous ne fîtes meilleure affaire ; 
La paix et le bonheur habitent ma maison ; 
Je tâche d'être bonne, et mon époux est bon; 

Il sait m'aimer sans jalousie, 

Je l'aime sans coquetterie ; 
Ainsi tout est plaisir, tout jusqu'à nos travaux; 
Nous ne désirons rien, sinon qu'un peu de pluie 

Fasse pousser nos artichauts. 
— C'est la tout? — -Oui vraiment. — Tu seras satisfaite, 
Dit le vieillard. Demain je célèbre la fête 
De Jupiter, je lui dirai deux mots. 

Adieu, ma fille. — Adieu, mon père. »» 
Le prêtre de ce pas s'en va chez la potière 

L'interroger, comme sa sœur. 

Sur son mari, sur son bonheur. 
•«Oh! répond celle-ci, dans mon petit ménage. 

Le travail, l'amour, la santé, 

Tout va fort bien, en vérité ; 
Nous ne pouvons suffire a la vente, a l'ouvrage ; 
Notre unique désir serait que le soleil 
Nous montrât plus souvent son visage vermeil 

Pour sécher notre poterie. 

Vous, pontife ^ du dieu de l'air, 
Obtenez-nous cela, mon père, je vous prie ; 

Parlez pour nous a Jupiter. 

— Très volontiers, ma chère amie ; 
Mais je ne sais .comment accorder mes enfants. 

(1) Grand-prêtre. 



LIVRE V. i9\ 

Tii me (Icmandcs du l)eau temps, 

Et ta sœur a besoin de pluie. 
Ma foi ! je me tairai, de peur d'être en défaut; 
Jupiter, mieux que nous, sait bien ce qu'il nous faut. 
Prétendre le guider serait folie extrême. 
Sachons prendre le temps comme il veut l'envoyer. 
L'homme est plus cher aux dieux qu'il ne l'est alui-méme. 

Se soumettre, c'est les prier. » 



FABLE XL 



Le Crocodile et l'Esturgeon. 



Sur la rive du iNil * un jour deux beaux enfants 

S'amusaient à faire sur l'onde, 
Avec des cailloux plats, ronds, légers et tranchants, 

Les plus beaux ricochets ^ du monde. 

(1) Célèbre fleuve d'Afrique qui traverse l'Abyssinie, la Nubie et 
l'Egypte, qui doit aux débordements périodiques de ce fleuve sa fécon- 
dité. Il vient se jeter dans la Méditerranée par plusieurs embouchures, 
qui laissent eritre elles des lies appelées Délia. 

{2) Une pierre plate et légère qu'on lance obliquement sur la surface 
de l'eau, la parcourt en faisant des bonds ou petits sauts, qu'on appelle 
ricochets. 



492 FABLES. 

Un crocodile* affreux arrive entre deux eaux, 
S'élance tout à coup, happe* l'un des marmots, 
Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde. 
L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon. 

Un honnête et digne esturgeon 5, 

Témoin de cette tragédie '^j 
S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots. 
Mais bientôt il entend le coupable amphibie^ 

Gémir et pousser des sanglots. 
«Le monstre a des remords, dit-il; ô Providence! 

Tu venges souvent l'innocence, 

Pourquoi ne la sauves-tu pas? 
Ce scélérat du moins pleure ses attentats ; 

L'instant est propice, je pense, 

Pour lui prêcher la pénitence ; 
Je m'en vais lui parler. ♦» Plein de compassion, 

Notre saint homme d'esturgeon 

Vers le crocodile s'avance : 
«Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfait ; 

Livrez votre âme impitoyable 
Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait, 
Le seul médiateur^ entre eux et le coupable. 

(1) Gros animal amphibie, c'est-à-dire qui vit également sur la terre 
et dans l'eau. Sa forme est celle d'un lézard ; il est très vorace. 

(2) Saisit l'an des enfants. 

(3) Gros poisson de mer qui remonte dans les rivières comme le 
saumon, et qui ne fait aucun mal. 

(4) Pour : cette scène de meurtre. La tragédie étant un drame qui 
finit ordinairement par quelque mort violente. 

(5) voyez la note l ci-dessus. 

{G) Celui qui ménage un accommodement entre plusieurs personnes 



livk;k V. If)." 

Malheureux, manger un enfant! 
Mon cœur en a frémi ; j'entends gémir le vôtre... 
— Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment 

De regret d'avoir manqué l'autre. ** 

Tel est le remords du méchant. 



FABLE XII. 



La Chenille. 



Vn jour, causant entre eux, différents animaux 

Louaient beaucoup le ver a soie*; 
«Quel talent, disaient-ils, cet insecte déploie 
Kn composant ces fils si doux, si fins, si beaux, 

Qui de l'homme font la richesse ! » 

ou plusieurs partis. Le remords ou le repentir est le médUUcur qui 
réconcilie l'homme coupable avec le ciel. 

(IJ C'est en effet un \er ou une espèce de clieiiille qui jiroduii la su c, 
dont on fait lanl de belles étoffes. II forme de cette soie un cocon, on 
iJ s'enferme jusqu'à ce qu'il en sorte sous la forme d'un papillon. Plu- 
Eieurs espèces de chenille produisent aussi une sorte de suie, r.iais qui 
ne peut servir à rien. 

13 



^94 FABLl'S. 

Tous vantaient son travail, exaUaiont son adresse ; 
Une chenille seule y trouvait des défauts, 
Aux animaux surpris en faisait la critique, 

Disait des mais, et puis des si. 
Un renard s'écria : «« Messieurs, cela s'explique ; 

C'est que madame file aussi. »» 



FABLE XIIÏ. 



La Tourterelle et la Fauvette^ 



Une fauvette, jeune et belle, 
S'amusait a chanter tant que durait le jour ; 

Sa voisine la tourterelle 
Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour. 
«Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette ; 

Vous perdez vos plus beaux moments : 
Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amants. 
Dites-moi; s'il vous plaît, quelle est la chansonnette 

Qui peut valoir un doux baiser? 

— Je me garderai bien d'oser 



tî^ 



(1) Voyez la note de la (ab!c M de ce livre. 



LIVRi: V. Iî)5 

Los comijaror, r(''|)()iulil lii cliaiilcusc ; , 

Mais je ne suis |)()iiit inalliPiiroiise, 

J'ai mis luo]) l)()i)Iicii[- (laiis mes ciiaiils. » 

A ce discours la lourtciclle, 

En se moquant, s'cloif,Mia d'ol!e. 
Sans se revoir elles furent dix ans. 
Après ce lonjj; espace, un beau jour de printemps, 
Dans la même foret elles se rencontrèrent. 
L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits; 

Longtemps elles se regardèrent 
Avant que de pouvoir se remettre leurs traits. 

Enûn la fauvette polie 
S'avauce la première : «Eh ! bonjour, mon amie; 
Comment vous portez-vous? Comment vont les amants? 

— Ah ! ne m'en parlez pas, ma chère ; 
J'ai tout perdu : plaisirs, amis, beaux ans ; 
Tout a passé comme une ombre légère. 
J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire... 
O souvenir cruel 1 ô regrets superflus ! 

J'aime encore, on r.c m'aime plus. 
— J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse; 
Cependant je suis vieille et je n'ai plus de voix ; 
Mais j'aime la musique, et suis encore heureuse 
Lorsque le rossignol fait retentir ces bois. 

La beauté, ce présent céleste, 
Ne peut, sans les talents, échapper a l'ennui . 

La beauté passe, un talent reste ; 

On en jouit même en autrui. »> 



^96 FABLES. 



FABLE XIV. 



Le Charlatan. 



Sur le Pont-Neuf, entouré de badauds*, 
Un charlatan '2 criait a pleine tête : 
«Venez, messieurs, accourez faire emplette 
Du grand remède a tous les maux : 

C'est une poudre admirable 
Qui donne de l'esprit aux sots, 
De l'honneur aux fripons, l'innocence aux coupables, 

Aux vieilles femmes des amants, 
Au yieillard amoureux une jeune maîtresse, 
Aux fous le prix de la sagesse, 
Et la science aux ignorants. 
Avec ma poudre, il n'est rien dans la vie 
Dont bientôt on ne vienne a bout ; 
Par elle on obtient tout, on sait tout, on fait tout; 
C'est la grande Encyclopédie^ ! » 

(1) Qui s'amuse à tout, regarde et admire tout ce qu'il voit. 

(2) Qui vend des drogues sur les places publiques. 

(3) Enchaiiiement de toutes les sciences. Ce mot vient du grec; il sert 
à désigner les ouvrages qui renferment des notions sur l'universalitc 
des sciences. On dit d'un homme savant en beaucoup de choses : Sa 
lOtc est une eucydopédic. 



MVRK V. 497 

Vile je m'approchai pour voir ce beau trésor... 
C'était un peu de poudre d'or. 



FABLE XV. 



La Sauterelle. 



« C'en est fait, je quitte le monde ; 
Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux 
Des crimes, des horreurs dont sont blessés mes yeux. 

Dans une retraite profonde, 

Loin des vices, loin des abus, 
Je passerai mes jours doucement a maudire 

Les méchants de moi trop connus. 

Seule ici-bas j'ai des vertus ; 
Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire; 
Tout l'univers m'en veut : homme, enfant, animaux, 

Jusqu'au plus petit des oiseaux, 

Tous sont occupés de me nuire. 
Eh! qu'ai-je fait pourtant... que du bien? Les ingrats! 
Ils me regretteront, mais après mon trépas. »♦ 
Ainsi se lamentait certaine sauterelle, 

Hypocondre* et n'estimant quelle. 

(1) Maladie qui rend mélancolique. 



^98 FABLES. 

«Oïl prenez-vous cela, ma sœur? 

Lui dit une de ses compagnes. 
Quoi ! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes 
En broutant de ces prés la douce et tendre fleur, 
Sans vous embarrasser des affaires du monde? 

Je sais qu'en travers il abonde ; 
Il fut ainsi toujours, et toujours il sera ; 
Ce que vous en direz grand'chose n'y fera *. 
D'ailleurs, où vit-on mieux? Quant a votre colère 
Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'a vous, 

Je pense, ma sœur, entre nous, 

Que c'est peut-être une chimère, 
Et que l'orgueil souvent donne ces visions. » 
Dédaignant de répondre a ces sottes raisons, 
La sauterelle part, et sort de la prairie, 

Sa patrie. 
Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas. 
Alors elle se croit au bout de l'hémisphère^. 
Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux états. 

Elle admire ces beaux climats, 
Salue avec respect cette rive étrangère. 

Près de la des épis nombreux 
Sur de longs chalumeaux^, a six pieds de la terre, 
Ondoyants et pressés se balançaient entre eux. 

«« Ah ! que voila bien mon affaire ! 
Dit-elle avec transport : dans ces sombres taillis* 

{i) Pour : 7i'y fera pas rjr and' chose, inversion. 

(2) Ou demi-splière. La terre est parlagée en deux hémisphères. 

(5) Tuyaux de paille, liges de blé. 

(4) Jeunes bois. Les blés paraissent une foret à la sauterelle. 



LIVKi: \. ItȔ) 

Je trouverai sans doute un désert solitaire-. 

C'est un asile sûr contre mes ennemis. »» 

La voila dans le Mé. Mais, dès l'aube* suivante, 

Voici venir les moissonneurs. 

Leur tn)U[)0 nombreuse et bruyante 
S'étend en dcmi-cerclc, et, parmi les clameurs. 

Les ris, les chants des jeunes filles, 
Les épis entassés tombent sous les faucilles-, 
La terre se découvre, et les blés abattus 

Laissent voir les sillons^ tout nus. 
«Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle, 
Voila qui prouve bien la haine universelle 
Qui partout me poursuit : a peine en ce pays 
A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis 

S'en vient pour chercher sa victime. 

Dans la fureur qui les anime, 
Employant contre moi les plus affreux moyens, 
De peur que je n'échappe, ils ravagent leurs biens; 
Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire. 
Eh ! messieurs, me voila, dit-elle en se montrant. 

Finissez un travail si grand. 

Je me livre a votre colère. ♦» 

Un moissonneur, dans ce moment, 
Par hasard la distingue ; il se baisse, la prend, 
Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie : 

«Va manger, ma petite amie. » 

(1) Point du jour. 

(2) Outil en forme de croissant, avec une poignée, qui sert à scier le 
blé. 

(3) Petits fossés tracés par la ciiarrue, dans lesquels on sème le blé. 



200 FABLES. 



FABLE XVK 



La Guêpe et l'Abeille. 



Dans le calice * d'une fleur 
La guêpe un jour voyant l'abeille, 
S'approche en l'appelant sa sœur. 
Ce nom sonne mal a l'oreille 
De l'insecte plein de fierté, 
Qui lui répond : « Nous, sœurs! ma mie; 
T)epuis quand cette parenté? 
— Mais c'est depuis toute la vie, 
Lui dit la guêpe avec courroux : 
Considérez-moi, je vous prie. 
J'ai des ailes tout comme vous. 
Même taille, même corsage; 
Et, s'il vous en faut davantage, 
Nos dards 2 sont aussi ressemblants. 
. — 11 est vrai, répliqua l'abeille, 
Nous avons une arme pareille, 
Mais pour des emplois différents. 

(1) En botntiiqne, le calice est cette petite enveloppe verte qui con- 
tient la (leur ; mais en poésie, ce mol signifie d'ordinaire le creux même 
de !a fleur. 

(2) Ou aigii;i!oiis. 




'Mi^i.^' ^^i- 



i^j. "^Sa*'' 



l.iv V. Pab. XVII 



I yi> l.acrdiii[)c cl coiiip 



LIVKK V. 204 

La votre sert votre insolence, 
La mienne repousse l'offense : 
Vous provoquez, je me défends. <• 



FABLE XVIÏ. 



Le Hérisson et les Lapins. 



Il est certains esprits d'un naturel hargneux 

Qui toujours ont besoin de guerre ; 
Ils aiment a piquer, se plaisent a déplaire, 
Et montrent pour cela des talents merveilleux. 

Quant a moi, je les fuis sans cesse, 
Eussent-ils tous les dons et tous les attributs; 
J'y veux de l'indulgence ou de la politesse; 

C'est la parure des vertus. 
Vn hérisson*, qu'une tracasserie 
Avait forcé de quitter sa patrie. 

Dans un grand terrier de lapins 

{!) Petit animal couvert de longs piquants fort durs, qu'il redresse à 
volonté, en sorte que, quand il est roulé en boule stir lui-mcme, on no 
sait par où le prendre. 



• 



202 FABLES. 

Vint porter sa misanthropie ^ 

Il leur conta ses longs chagrins, 
Contre ses ennemis exhala bien sa bile, 
Et finit par prier les hôtes souterrains 

De vouloir lui donner asile. 

«Volontiers, lui dit le doyen^ : 
Nous sommes bonnes gens, nous vivons comme frères, 
Et nous ne connaissons ni le tien, ni le mien^; 
Tout est commun ici : nos plus grandes affaires 

Sont d'aller, dès Taube du jour, 
Brouter le serpolet '^^ jouer sur l'herbe tendre : 
Chacun, pendant ce temps, sentinelle a son tour, 
Veille sur le chasseur qui voudrait nous surprendre; 
S'il l'aperçoit, il frappe, et nous voila blottis. 

Avec nos femmes, nos petits, 

Dans la gaîté, dans la concorde, 
Nous passons les instants que le ciel nous accorde ; 

Souvent ils sont prompts a finir. 
Les panneaux^, les furets ^ abrègent notre vie; 

Raison de plus pour en jouir. 
Du moins, par l'amitié, l'amour et le plaisir, 
Autant qu'elle a duré, nous l'avons embellie : 

Telle est notre philosophie. 

(1) Mot tiré du grec, qui signifie haine des hommes. 
(2j Le plus vieux ou le plus considérable de la troupe. 

(3) C'esi-à^lire tout est en commun, chaque chose appartient à 
tous. 

(4) Espèce de thym sauvage dont les lapins sont très friands. 
' (3) Pièges qu'on tend aux lapins. 

! (6) Voyez la note 4 de la fable XIII du livre IV. 



LIVRK V. 203 

Si cela vous convient, demourcz avoc nous 

Et soyez de la colonie^ ; 
Sinon, faites Thonneur a notre compaj^nic 
D'accepter a diuer, puis retournez chez vous. • 

A ce discours plein de sagesse 
Le hérisson repart 2 (ju'il sera trop heureux 

De passer ses jours avec eux. 

Alors chaque lopin s'empresse 

D'imiter l'honnête doyen 

Et de lui faire politesse. 

Jusques au soir tout alla bien ; 
Mais lorsque après souper la troupe réunie 
Se met à deviser' des affaires du temps, 

Le hérisson, de ses piquants, 
Blesse un jeune lapin. «Doucement, je vous prie, >• 

Lui dit le père de renfant. 

Le hérisson, se retournant, 
En pique deux, puis trois, et puis un quatrième. 
On murmure, on se fâche, ou l'entoure en grondant. 
«Messieurs, s'écria-t-il, mon regret est extrême; 
Il faut me le passer, je suis ainsi bâti. 

Et je ne puis pas me refondre. 
— Ma foi ! dit le doyen, en ce cas, mon ami. 

Tu peux aller te faire tondre. »♦ 

(1) Nombre de personnes des deux sexes qui vont se fixer ensemble 
dans un pays étranger. 

(2) Répond. 

(3) Parler sur quelque chose. 



204 FABLES. 



FABLE XVIII. 



Le milan et le Pigeon. 



Un milan plumait un pigeon, 

Et lui disait : « Méchante bete, 
Je te connais; je sais l'aversion 
Qu'ont pour moi tes pareils; te voila ma conquête. 
Il est des dieux vengeurs. — Hélas ! je le voudrais, 
Répondit le pigeon. — Oh ! comble des forfaits î 
S'écria le milan; quoi! ton audace impie 

Ose douter qu'il soit des dieux ! 
J'allais te pardonner; mais pour ce doute affreux, 

Scélérat, je te sacrifie*. » 

' (l) Ce méchant milan, qui feint de se tromper sur l'exclamation du 
pauvre pigeon, et l'accuse de nier les dieux pour se justifier de le faire 
périr, rappelle le loup cherchant querelle à l'innocent agneau. C'est la 
même morale, qui prouve que les méchants, même quand ils sont les 
plus forts, senleni que le crime ne leur est pas permis, puisqu'il? 
éprouvent le besoin de se justifier aux yeux de leuri victimes. 



ijviU': V. 201 



FABLE XIX. 



Le Chien coupable. 

« Mon frère, sais-tu la nouvelle ? 
Mouflar, le bon Mouflar, de nos chiens le modèle, 
Si redouté des loups, si soumis au berger, 

Mouflar vient, dit-on, de manger 
Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, 
Kt puis sur le berger s'est jeté furieux. 

— Serait-il vrai? — Très vrai, mon frère. 

— A qui donc se fier? grands dieux! » 

C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine, 

Et la nouvelle était certaine. 

Mouflar, sur le fait même pris*, 

^'attendait plus que le supplice ; 
Et le fermier voulait qu'une prompte justice 

Effrayât les chiens du pays. 
La procédure- en un jour est finie. 
Mille témoins pour un déposent Taltentat^ : 

(1) Pris sur le fait, c'est-à-dire au moment où il commettait le 
crime. 

(2) Tous les actes nécessaires à un jugement. 

(">) Un crime ou attentat se prouve par les dépositions ou fJéclara- 
tioijs des témoins qui l'ont vu commettre ou en ont connu les circo:> 
«laiiccs. 



206 FABLES. 

Recelés, confrontés*, aucun d'eux ne varie; 
Mouflar est convaincu du triple assassinat : 
Mouflar recevra donc deux balles dans la tête 

Sur le lieu même du délit 2. 

A son supplice qui s'apprête 

Toute la ferme se rendit. 
Les agneaux, de Mouflar demandèrent la grâce : 
Elle fut refusée. On leur fit prendre place; 

Les chiens se rangèrent près d'eux, 
Tristes, humiliés, morues, l'oreille basse, 
Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. 
Tout le monde attendait dans un profond silence. 
Mouflar paraît bientôt conduit par deux pasteurs; 
Il arrive, et, levant au ciel ses yeux en pleurs, 

Il harangue ainsi Fassistance : 
« vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis 
Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis. 

Témoins de mon heure dernière. 
Voyez où peut conduire un coupable désir! 
De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, 

Un faux pas m'en a fait sortir. 
Apprenez mes forfaits. Au lever de l'aurore, 
Seul auprès du grand bois je gardais le troupeau; 

Un loup vient, emporte un agneau, 

(1) Termes de palais qui signifient, le premier, lire aux témoins leur 
déposition écrite, pour s'assurer qu'ils y persistent, et le second, les 
mettre en face de l'accusé ou d'autres icnioins, pour voir b'ils ne chan- 
geront pas de langage, ei être ainsi certain qu'ils ont dit la vérité. 

(2) Délit est ici pour crime, quoiqu'il ait en justice une signlûcation 
différente et moins forie. 



MMli: \. 207 

El tout cil fuyant le (lévon*. 
Jo cours, j'alleius le loup (|ui, laissant son festin. 

Vient m'attafjuor : je le terrasse 

El je l'étrangle sur la place. 
C'était bien jusquc-la; mais, pressé par la faiui, 
De Tagneau dévoré je reiianle le reste, 
J'hésite, je balance... A la lin, cependant, 

J'y porte une coupable dent : 
Voila de mes malheurs l'origine funeste. 

La brebis vient dans cet instant; 

Elle jette des cris de mère... 
La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis 
Ne m'accusât d'avoir assassiné sou Ills; 

Et, pour la forcer a se taire, 

Je régorge dans ma colère. 
Le berger accourait armé de sou bàlou. 

N'espérant plus aucun pardon, 
Je me jette sur lui ; mais bientôt on m'enchaîne, 

Et me voici prêt a subir 

De mes crimes la juste peine. 
Apprenez tous du moins, en me voyant mourir, 

Que la plus légère injustice 
Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord, 

Et que dans le chemin du vice 

Ou est au fond du précipice 

Dès qu'on met le pied sur le bord. ♦• 



208 FABLES. 



FABLE XX. 



L'Auteur et les Souris. 



Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits 

Étaient rongés par les souris. 

11 avait beau changer d'armoire, 

Avoir tous les pièges a rats 
Et de bons chats, 
Rien n'y faisait : prose, vers, drame, histoire*, 
Tout était entamé ; les maudites souris 
Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire, 

Ou le récit d'une victoire, 

Qu'un petit bouquet a Chloris^. 

(1) La prose est le langage dont nous nous servons dans la conver- 
sation; seulement on l'écrit avec plus de soin et en mois plus choisis 
qu'on ne la parle. LesiPers sont un langage mesure, c'est-à-dire com- 
posé d'un certain nombre de syllabes disposées suivant une certaine 
mesure, et dont chaque ligne ou vers rime avec un autre, c'est-à-dire 
est terminé par un son pareil, comme on le voit dans ces fables. On 
donne le nom général de drame à tout ce qui est destiné à être re- 
présenté sur le théâtre. Vhistoire est le récit de faits véritables, an- 
ciens ou récents. 

(2) On appelait bouquet une petite pièce de vers, qui était pour l'or- 
dinaire quelque compliment adresse à une dame, à laquelle on donnait 
un nom en l'air, tire le plus souvent du grec : Chloris, Iris, Chloé, 
Clymèni-, etc. 



mvuf: V. 201) 

INolreliomnicaiidrsospoiifelJ'on peut bien m'en croire, 
Pour y mettre un auteur peu de cliose suflit) 
Jette un peu d'arsenic* au fond de l'écritoirc, 

Puis dans sa colère il écrit. 
Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent 

Et crevèrent. 
«« C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. » 
Je suis loin de le croire : il n'est point de volume 

Qu'on n'ait mordu, m.iuvais ou bon, 

Et l'on déshonore sa plume 

En la trempant dans du poison. 



FABLE XXI. 



L'Aigle ei le Hibou. 



A DUCIS 



L'oiseau qui porte le tonnerre^, 
Disgracié, banni du céleste séjour 

(1) Substance minérale qui est un poison violent. 

(2) Ducis (Jean-François), poêle tragique, né à Versailles en 173', 
mort à Paiis en 181G. La plir-art de ses pièces, Ilamlet, Piomo el Jn- 
tielle, le roi Léar, HlacUeili, Othello, sont imitées de Shakspearc, cé- 
lèbre tragique anglais du sciziêmo siècle. 

[ô) L'aigle, qui, selon la taule, [)oitait la foudre de Jupilcr. 

14 



2]0 FABLES. 

Par une cabale de cour, 

S'en vint habiter sur la terre; 
II errait dans les bois, songeant à son malheur, 

Triste, dégoûté de la vie, 

Malade de la maladie 

Que laisse après soi la grandeur. 

Un vieux hibou, du creux d'un hêtre, 
L'entend gémir, se met a sa fenêtre, 
Et lui prouve bientôt que la félicité 
Consiste dans trois points : travail, paix et santé. 

L'aigle est touché de ce langage : 
« Mon frère, répond-il (les aigles sont polis 
Lorsqu'ils sont malheureux), que je vous trouve sage ! 
Combien votre raison, vos excellents avis. 
M'inspirent le désir de vous voir davantage. 

De vous imiter, si je puis ! 
Minerve^, en vous plaçant sur sa tête divine. 

Connaissait bien tout votre prix ; 

C'est avec elle, j'imagine. 

Que vous en avez tant appris. 
— Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science; 
Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, 
L'obscurité surtout. Quand je vois des oiseaux 
Se disputer entre eux la force, le courage, 
Ou la beauté du chant, ou celle du plumage. 
Je ne me môle point parmi tant de rivaux. 

Et me tiens dans mon ermitage. 

(1) Fille de Jupiter et déesse de la sagesse; le hibou lui était consa- 
cré. On la représente souvent coiffée d'un casque surmonté d'un 
hibou. 



LIVRi: V. ^ii 

si nialhcurcusemeiU, le matin, dans le bois, • 
Quelque étourneau bavard, quelque niéchanle pie 
M'aperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix 
Appellent de partout une troupe étourdie 

Qui me poursuit et m'injurie. 
Je souffre, je me tais, et dans ce cliamaillis*. 

Seul de sang-froid et sans colère, 
M'esquivant doucement de taillis en taillis, 
Je regagne a la fin ma retraite si chère. 
Là, solitaire et libre, oubliant tous mes maux, 
Je laisse les soucis, les craintes a la porte ; 
Voila tout mon savoir : je m'abstiens ^ je supporte ; 

La sagesse est dans ces deux mots. »» 

Tu me l'as dit cent fois, cher Ducis, tes ouvrages, 

Tes beaux vers, tes nombreux succès, 
Ne sont rien a tes yeux auprès de cette paix 

Que l'innocence donne aux sages. 
Quand, de TEschyle- anglais heureux imitateur, 

Je te vois d'une main hardie. 

Porter sur la scène agrandie 
Les crimes de Macbeth, de Léar le malheur, 
La gloire est un besoin pour ton âme attendrie. 
Mais elle est un fardeau pour ton sensible cœur. 

(1) Bruit de gens qui se chamaillent on se querellent. 

(2) Shakspeare. Eschyle, né à Eleusis, près d'Athènes, l'an o-2o avant 
J.-C, est regardé comme le créateur de Ja tragédie grecque; c'est 
pourquoi Florian donne ce nom à Shakspeare, considéré aussi comme 
le père du théâtre anglais. 



2^2 FABLES. 

Seul, au fond d'un désert, au bord d'une onde pure, 
Tu ne veux que ta lyre, un saule ^ et la nature. 

Le vain désir d'être oublié 

T'occupe et te charme sans cesse ; 

Ali ! souffre au moins que l'amitié 

Trompe en ce seul point ta sagesse. 



FABLE XXII. 



Le Poisson-volant. 

Certain poisson-volant^, mécontent de son sort, 

Disait a sa vieille grand'mère : 

«Je r.e sais comment je dois faire 

Pour me préserver de la mort. 
De nos aigles marins je redoute la serre ^ 

(1) Allusion à la i oir.aiicc du saule, qui joue un grand rôle dans la 
tragédie d'OllicUo. Dans ses poésies fugitives, Ducis, qui avait adopté 
ie saule, lui a adressé plusieurs pièces de vers. 

(2) Le poisson-volant a de très longues nageoires qui lui servent 
d'ailes, et avec lesquelles il s'élance hors de l'eau et se maintient en 
l'air assez longtemps, c'est-à-dire tant que ses nageoires sont mouillées; 
quand elles se sèchent, il retombe. 11 a dans l'eau et dans l'air de nom- 
breux cr)ncmis. 

(5) Les pi'ds des oiseaux de proie sont appelés «erres. Ils sont armés 
d'ongles crochus, et leur servent à saisir leur proie. 



IJVUK V. 213 

(juaiul je m'c'li'vo dans les airs, 

l'A les rc(iuins me font la guerre 

ouand je me plonge au fond des mers. »• 
La vieille lui répond : «Mon enfant, dans ce monde, 

Lorsqu'on n'est pas aigle ou recjuin * , 
Il faut tout doucement suivre un petit themin, 
Kn nageant près de l'air, et volant près de Toiide. » 

(I) Gros poisson de mer 1res vorace. 



2)4 FABLES. 



ÉPILOGUE. 



C'est assez, suspendons ma lyre, 
Terminons ici mes travaux. 
Sur nos vices, sur nos défauts, 
J'aurais encor beaucoup a dire ; 
Mais un autre le dira mieux. 
Malgré ses efforts plus heureux. 
L'orgueil, l'intérêt, la folie, 
Troubleront toujours l'univers ; 
Vainement la philosophie 
Reproche a l'homme ses travers ; 
Elle y perd sa prose et ses vers. 
Laissons, laissons aller le monde 
Comme il lui plaît, comme il l'entend ; 
Vivons caché, libre et content, 
Dans une retraite profonde. 
La que faut-il pour le bonheur ? 
La paix, la douce paix du cœur, 
Le désir vrai qu'on nous oublie, 
Le travail qui sait éloigner 
Tous les fléaux de notre vie, 
Assez de bien pour en donner, 
Et pas assez pour faire envie. 

FI>' DU CINQUIÈME ET DERNIER LIVRE 



TOBIE 



POÈME 



TIRE DE L'ECRITURE SAINTE 



A M'^"'^ DE L. B. ET D., 



AGEES DE NELF A DIX ANS. 

vous ! qui, de cet âge où Ton sort de l'enfance, 
Conservez seulement la grâce et l'innocence, 
Dont le précoce esprit, empressé de savoir. 
Croit gagner un plaisir s'il apprend un devoir, 
De Tobie écoulez l'antique et sainte histoire. 
Dans ce simple récit, point d'amour, point de gloire; 
C'est un juste, bon père, un coeur pur, bienfaisant. 
Qui n'aime que son Dieu, -les humains, son enfant. 



2^6 TOBIE, 

Ah! ces vertus pour vous ne sont point étrangères! 
Lisez, lisez Tobie a côte de vos mères. 



'■) 



A Ninive* autrefois, quand les tribus en pleurs^ 

Expiaient dans les fers leurs coupables erreurs, 

Il fut un juste encore ; il avait nom Tobie. 

Consacrant a son Dieu chaque instant de sa vie, 

Vieillard, malheureux, pauvre, il n'en donnaitpasmoins 

Aux pauvres des secours, aux malheureux des soins. 

A travers les dangers, par des routes secrètes, 

De ses frères captifs parcourant les retraites, 

11 consolait la veuve, adoptait l'orphelin ; 

Le cri d'un opprimé réglait seul son chemin. 

Et lorsque ses amis, effrayés de son zèle. 

Lui présageaient du roi la vengeance cruelle ; 

♦♦Je crains Dieu, disait-il, encor plus que le roi. 

Et les infortunés me sont plus chers que moi. » 

Un jour, après avoir, pendant la nuit obscure, 

A des morts délaissés donné la sépulture, 



(1) Capitale du royaume d'Assyrie. 

(2) Le peuple juif était divisé en .douze tribus ou familles. Après la 
mort de Salomon, il se révolta cflKit^e Roboam, fils de ce roi. Les tri- 
bus de Juda ei de Benjamin lui restèrent seules fidèles; les dix autres 
tribus formèrent un royaume séparé, sous le nom de royaume d'Israël. 
Ceux de ce pays ne tardèrent pas à abandonner le culte du vrai Dieu 
et à se livrer à tous les excès. Dieu, pour les punir, suscita les Assy- 
riens, qui vinrent à la suite de leur roi, Salmanazar, conquérir le 
royaume d'Israël, dont ils emmenèrent tous les habitants prisonniers. 
C'est à l'époque de celle captivité que l'Ecriture a placé l'histoire de 
Tobie. 



POKMi:. 2n 

De travail opuisi', <lc falif^uc aUallii, 

Sa foicc 110 pouvant suflire a sa vcrlu, 

Le vieillard lonlenicnt auprès d'un mur se Iraînc. 

Il ilorniait, quand l'oiseau, que le printemps ramène ^ 

Du nid (ju'il a construit au-dessus de ce mur 

Tait tomber sur ses yeux un excrément impur. 

A ïobie aussitôt la lumière est ravie. 

Sans se plaindre, adorant la main qui le châtie : 

«<) Dieu! s'écria-t-il, tu daignes m'éprouver; 

Je n'en murmure point, tu frappes pour sauver. 

Mes yeux, mes tristes yeux, privés de la lumière, 

Ne pourront plus au ciel précéder ma prière. 

Vers le pauvre avec peine, hélas ! j'arriverai ; 

Je ne le verrai plus, mais je le bénirai. *» 

Ses amis cependant, sa famille, sa femme. 
Loin d'émousser les traits qui déchiraient son âme, 
De porter sur ses maux le baume précieux 
De la compassion, seul bien des malheureux, 
Viennent lui reprocher jusqu'à sa bienfaisance. 
«Oïl donc, lui disent-ils, est cette récompense 
Qu'aux vertus, à l'aumône, accorde le Seigneur?» 
Le vieillard ne répond qu'en leur montrant son cœur. 
Mais ce cœur, accablé de ces cruels reproches, 
Fort contre le malheur, faible contre ses proches. 
Désire le trépas et le demande au ciel. 
Sa prière monta jusques a l'Eternel ; 
L'auge du Dieu vivant descendit sur la terre. 

(1) L'hirondelle. 



218 TOBIE, 

Le vieillard, se croyant au bout de sa carrière, 

Fait appeler son fils, son fils qui, jeune cncor, 

De l'aimable innocence a gardé le trésor. 

Comme un autre Joseph nourri dans l'esclavage, 

Et semblable a Joseph^ de mœurs et de visage, 

Possédant sa beauté, sa grâce et sa pudeur. 

Tobie, en l'embrassant, lui dit avec douceur : 

« Mon fils, la mort dans peu va te ravir ton père, 

De ton respect pour moi fais hériter ta mère ; 

Celle qui t'a nourri, qui t'a donné le jour, 

Pour de si grands bienfaits ne veut qu'un peu d'amour. 

Quel plaisir est plus doux qu'un devoir de tendresse? 

Honore le Seigneur, marche dans sa sagesse ; 

Que surtout l'indigent trouve en toi son appui ; 

Partage tes habits et ton pain avec lui ; 

Reçois entre tes bras l'orphelin qui t'implore. 

Riche, donne beaucoup, et pauvre donne encore. 

Ce précepte, mon fils, contient toute la loi. 

Je dois en ce moment confier a ta foi 

Qu'a Gabélus jadis, sur sa simple promesse, 

Je laissai dix talents^, mon unique richesse ; 

Va toi-même a Rages ^ pour les redemander. 

Vers ce lointain pays quelqu'un peut te guider ; 

(1) Joseph, fils de Jacob et de Rachel, qui fut vendu par ses frères 
et emmené esclave en Egypte, où il devint premier ministre du roi 
Pharaon. 

(2) Monnaie antique; il y en avait de plusieurs sortes. Le talent at- 
lique valait 5,560 francs de notre monnaie. Il y avait aussi des talents 
d'or qui valaient dix talents d'argent. 

(5) Ville de Médic, aujoui dhui nézi ou Réi. 



rOKMK. 219 

Cherche dans nos liibiis un conducteur lidclc, 
Donl nous reconnaîtrons et la peine et le zèle.** 

Il dit. Son (ils le quitte et court vers sa tribu. 
Devant lui se présente un jeune homme inconnu, 
Dont la taille, les traits, la grâce plus qu'humaine, 
Dès le premier abord et l'attire et l'enchaîne; 
Ses yeux doux et brillants, sa touchante beauté, 
Son front, où la noblesse est jointe a la bonté. 
Tout plaît, tout charme en lui par un pouvoir suprême. 
C'était l'ange du ciel, envoyé par Dieu même, 
Qui venait de Tobie assurer le bonheur. 

L'ange s'offre a servir de guide au voyageur; 
Il le suit chez son père, el le vieillard en larmes 
Ne lui déguise point ses soupçons, ses alarmes ; 
Longtemps il l'interroge, et, lui tendant les bras : 
« De mes craintes, dit-il, ne vous offensez pas. 
Vieux, souffrant, et privé de la clarté céleste. 
Mon enfant de la vie est tout ce qui me reste ; 
La frayeur est permise a qui n'a plus qu'un bien. 
De mon dernier trésor je vous fais le gardien. 
Ah! vous me le rendrez. Mon âme satisfaite 
Éprouve en vous parlant une douceur secrète. 
Je ne sais quelle voix me dit au fond du cœur 
Que vous serez conduits par l'ange du Seigneur. 
O mon fils! pour adieu reçois ce doux présage. »» 
Le jeune homme l'embrasse et s'apprête au voyage, 
Il presse en gémissant sa mère sur son sein. 



220 TOBIE, 

lîicîUôt, guidé par l'ange, il se met en chemin ; 
Mais trois fois il s'arrête, et trois fois renouvelle 
Ses adieux et ses cris. Alors le chien fidèle, 
Seul ami demeuré dans la triste maison, 
Court, et du voyageur devient le compagnon. 
Ils marchent tout le jour dans ces plaines fécondes, 
Où le Tigre* en courroux précipite ses ondes. 
Arrêté sur ces bords pour prendre du repos, 
Tohie, en se lavant dans ses rapides eaux, 
Découvre un monstre affreux, dont la gueule béante 
Lui fait jeter un cri d'horreur et d'épouvante. 
L'ange accourt : «Saisissez, lui dit-il, sans frémir, 
Ce monstre qu'a vos pieds vous allez voir mourir. 
Prenez son fiel sanglant, il vous est nécessaire; 
Le temps vous apprendra ce qu'il en faudra faire. » 
Le jeune Hébreu surpris obéit a l'instant; 
Il partage le corps du monstre palpitant 
Et réserve le fiel. Sur une flamme pure, 
Le reste préparé devient sa nourriture. 
Cependant, de Rages, au bout de quelques jours, 
Les voyageurs charmés aperçoivent les tours. 
L'ange, avant d'arriver aux portes de la ville : 
«De Gabélus, dit-il, ne cherchons point l'asile , 
Dès longtemps Gabélus a quitté ces climats. 
Chez un autre que lui je vais guider vos pas. 
Le riche Raguèl, neveu de votre père, 



(1) Fleuve d'Asie qui se joint à l'Euphraie cl va se perdre avec lui 
dans le golfe Persique. Les ancieos donnaient à la conirée comprise 
entre les deux fleuves le nom de Mésopotamie. 



POKMK. 224 

A pour iillc Sara, son uiu<iiie héritière. 

Son plus proclie parent doit seul la posséder ; 

La loi l'ordonne ainsi. Venez la demander. 

Interdit î» ces mots, le docile Tohie 

Lui répond : « mon frère ! a vous seul je confie 

Des malheurs de Sara ce qu'on m'a rapporte : 

Tout Israël connaît sa vertu, sa beauté; 

Mais déjà sept époux, briguant son hyménée, 

Ont, dès le même soir, fini leur destinée. 

Que deviendra mon père, hélas ! si je péris? 

— Ne craignez rien, dit l'ange, et suivez mes avis. 

Ivres d'un fol amour que le Seigneur condamne, 

Les amants de Sara brûlaient d'un feu profane : 

Ils en furent punis; mais vous, mon frère, vous, 

Que la loi de Moïse a nommé son époux. 

Dont le cœur, aux vertus formé dès votre enfance. 

Epurera l'amour par la chaste innocence, 

Vous obtiendrez Sara sans irriter le ciel. » 

En prononçant ces mots, ils sont chez Raguël. 

Tous deux, les yeux baissés, demandent a l'enlrée 

Cette hospitalité des Hébreux révérée. 

Raguël, a leur voix, empressé d'accourir, 

Rend grâce aux voyageurs qui l'ont daigné choisir ; 

Mais, fixant sur l'un d'eux une vue attentive, 

11 reconnaît les traits du vieillard de iSiuive. 

Quelques pleurs aussitôt s'échappent de ses yeux : 

« Seriez-vous, leur dit-il, du nombre des Hébreux 

Que le vainqueur relient dans les champs d'Assyrie? 

— Oui, répond l'auge. — Ainsi vous connaissez Tobie? 



222 TOBIE, 

•~- Qui de nous a souffert et ne le connaît pas? 

— Ah ! parlez : avons-nous a pleurer son trépas? . 
Ou le Seigneur, touché de nos longues misères, 
L'a-t-il laissé vivant pour exemple a nos frères? 

— Il respire, dit l'ange, et vous voyez son fils. 

— jour trois fois heureux ! Enfant que je bénis, 
Viens, accours dans mon sein ! que Raguël embrasse 
Le digne rejeton d'une si sainte race ! 

Ton père soixante ans fut notre unique appui : 
Viens jouir, ô mon fils ! de notre amour pour lui. »» 

11 appelle aussitôt son épouse et sa fille, 
Annonce son bonheur a toute sa famille. 
Et veut que d'un bélier immolé par sa main 
Aux hôtes qu'il reçoit on prépare un festin. 

On obéit. Tobie, assis près de son guide, 

Sur la belle Sara porte un regard timide : 

11 rencontre ses yeux; aussitôt la pudeur' 

Couvre son jeune front d'une aimable rougeur. 

Il s'enhardit pourtant, et d'une voix émue : 

•« Raguël ! dit-il, notre loi t'est connue ; 

Tu sais qu'elle prescrit des nœuds encor plus doux 

Aux liens que le sang a formés entre nous. 

Je réclame la loi, je suis de la famille; 

Au fils de ton ami daigne accorder ta fille. 

Mes seuls titres, hélas ! pour obtenir sa foi, 

Sont le nom de mon père et mon respect pour toi. » 

Le vieillard, a ces mots, seiH^aître ses alarmes; 

11 élève au Seigneur des yeux remplis de larmes; 



P(h:mi:. 225 

Son ('pouse cl sa fille, on so pressant la main, 
Ont caclié toutes deux leur trte dans leur sein. 
Mais l'ange les rassure, cl sa douce éloquence 
Dans leurs cœurs pas a pas fait rentrer respérancc ; 
Il les plaint, les console, et de leur souvenir 
Bannit les maux passés par les biens à venir. 
Raguël, entraîné, cède au pouvoir suprême 
De ce jeune inconnu, qu'il révère et qu'il aime. 
11 unit les époux au nom de rÉternel, 
Les bénit en tremblant, les recommande au ciel; 
Et, pendant le festin, sa timide allégresse 
Voile quelques instants sa profonde tristesse. 

Le repas achevé, dans leur appartement 

Les deux nouveaux époux sont conduits lentement. 

A genoux aussitôt, le front dans la poussière, 

Ils élèvent au ciel leur touchante prière : 

«Dieu puissant, diseut-ils, qui daignas de tes mains 

Former une compagne au premier des humains, 

Afin de consoler sa prochaine misère 

Par le doux nom d'époux et par celui de père, 

Nous ne prétendons point à ce bonheur parfait 

Qui pour le cœur de l'homme, hélas ! ne fut point fait; 

Mais donne-nous l'amour des devoirs qu'il faut suivre, 

La vertu pour souffrir, la tendresse pour vivre. 

Des héritiers nombreux dignes de te chérir, 

Et des jours innocents passés a te servir. »• 

Dans ces devoirs pieux la nuit s'écoule entière. 

Dès que le chant du coq annonce la lumière, 

Raguêl, son épouse, accourent tout tremblants, 



224 TOBIE, 

N'osant pas espérer d'embrasser leurs enfants : 

Ils les trouvent tous deux dans un sommeil tranquille. 

De festons aussitôt ils parent leur asile, 

Font ruisseler le sang de taureaux immolés, 

Et retiennent dix jours leurs amis rassemblés. 

L'ange, pendant ce temps, au fond de la Médie ' 
Allait redemander le dépôt de Tobie. 
Gabélus le lui rend; et Tange, de retour, 
Au milieu des plaisirs, de l'hymen, de l'amour, 
Retrouve son ami pensif et solitaire, 
Soupirant en secret de l'absence d'un père. 
«Partons! lui dit Tobie, ô mon cher bienfaiteur! 
Être heureux loin de lui pèse trop sur mon cœur. 
Parmi tant de festins, au sein de l'opulence, 
Je ne vois que mon père en proie a l'indigence : 
Hâtons-nous, hâtons-nous d'aller le secourir; 
Obtiens de Raguël qu il nous laisse partir. 
Il est père : aisément son âme doit comprendre 
Ce qu'un fils doit d'amour au père le plus tendre. »♦ 

11 dit. L'ange aussitôt va trouver Raguêl ; 

H le fait consentir a ce départ cruel. 

Le malheureux vieillard les conjure, les presse 

De revenir un jour consoler sa vieillesse. 

Tobie en fait serment; et bientôt les chameaux. 

Les esclaves nombreux, les mugissants troupeaux, 

(1) Cor.lréc d'Asie, vo'siiie de la luer Caspienne; Ecbalaae en était 
la capitale. 



POKMK. 22 % 

Oui de la jeune épouse ont été le partage, 
Vers la terre d'Assur* commencent leur voyage. 
L'ange, présent partout, guide les conducteurs; 
Sara, le front voilé, cachant ainsi ses i)Ieurs, 
Assise sur le dos d'un puissant dromadaire. 
Soupire et tend de loin ses deux bras a sa mère ; 
Son époux la soutient sur son sein palpitant, 
\ii le fidèle chien marche en les précédant. 

Hélas! il était temps que le jeune Tobie 
A son malheureux père allât rendre la vie. 
Depuis qu'il est parti, ce vieillard désolé, 
Comptant de son retour le moment écoulé. 
Se traînait chaque jour aux portes de Ninive. 
Son épouse guidait sa démarche tardive. 
Le vieillard restait seul, assis sur le chemin ; 
Vers chaque voyageur il étendait la main. 
Le voyageur passait; et Tobie en silence, 
Pour la reperdre encore, attendait l'espérance. 
Sa femme, gravissant sur les monts d'alentour, 
Cherchait au loin des yeux l'objet de son amour, 
Pleurait de ne point voir cet enfant qu'elle adore, 
Et suspendait ses pleurs pour le chercher encore. 
Mais ce fils approchait. Accusant ses lenteurs, 
11 laisse ses troupeaux aux soins de leurs pasteurs, 
Les précède avec l'ange; et sa mère attentive 
L'aperçoit tout a coup accourant vers Mnive. 
Elle vole aussitôt, craint d'arriver trop tard. 

tl) Fondaleur du royaume d'Assyrie. 

15 



226 TOBIE, 

Maisle chien, plus prompt qu'elle, est auprès du vieillard. 

Il reconnaît son maître, il jappe, il le caresse, 

Exprime par ses cris sa joie et sa tendresse. 

Le malheureux aveugle, à ces cris qu'il entend, 

Juge que c'est son fils que le Seigneur lui rend. 

Il se lève, et, d'un pas chancelant et rapide, 

Marchant les bras ouverts, sans soutien et sans guide : 

« mon fils ! criait-il, c'est toi ! c'est toi ! ... » Soudain 

Le jeune homme en pleurant s'élance dans son sein. 

Le vieillard le reçoit, il le serre et le presse; 

D'un long embrassement il savoure l'ivresse. 

Au défaut de ses yeux, sa paternelle main 

S'assure d'un bonheur qu'il croit trop peu certain. 

La mère arrive alors, palpitante, éperdue. 

Réclamant a grands cris une si chère vue. 

Les larmes du bonheur coulent de tous les yeux, 

Et l'ange en les voyant se croit encore aux cieux. 

Après ces doux transports, l'ange dit a son frère 

De toucher du vieillard la tremblante paupière 

Avec le fiel du monstre immolé par ses mains. 

Le jeune homme obéit a ces ordres divins, 

Et Tobie aussitôt voit la clarté céleste. 

«Gloire a toi! cria-t-il. Dieu puissant que j'atteste. 

J'avais péché longtemps, et longtemps je souffris ; 

Mais je revois enfin et le ciel et mon fils. 

mon Dieu ! je rends grâce a ta bonté propice. 

Oui, ta miséricorde a passé ta justice. » 

Il dit. Et de Sara les serviteurs nombreux. 

Les troupeaux, les trésors, viennent frapper ses yeux. 



POl'ilME. 227 

La modeste Sara descend, lui fail hommage 
De ces biens devenus désormais son partage, 
Lui demande à ^'enoux d'aimer et de bénir 
L'épouse qu'a son lils le ciel voulut unir. 
Le vieillard étonné la relève, l'embrasse; 
Il admire ses traits, sa jeunesse, sa grâce, 
Et, s'appuyant sur elle, écoute le récit 
De ce qu'a fait sou Dieu pour l'enfant qu'il chérit. 
«Mais, ajoute ce fils, vous voyez dans mou frère 
Mon soutien, mon sauveur, mon ange tutélaire. 
II a guidé mes pas, il défendit mes jours; 
C'est de lui que je tiens l'objet de mes amours; 
Lui seul vous fait revoir la céleste lumière. 
Il m'a donné ma femme et m'a rendu mon père. 
Hélas! que peut pour lui notre vive amitié? 
Des trésors de Sara donnons-lui la moitié ; 
Qu'en recevant ce don sa bonté nous honore ; 
S'il daigne l'accepter, il nous oblige encore. » 

Aux pieds de l'ange alors, le père avec le fils. 
Rougissant tous les deux d'offrir ce faible prix, 
Le pressent de choisir dans toute leur richesse. 
L'ange, les regardant, sourit avec tendresse : 
«Ne vous offensez pas, dit-il, de mes refus. 
Gardez, gardez vos biens, et surtout vos vertus. 
Elles vous ont valu le secours de Dieu même. 
Je suis l'ange envoyé par ce Dieu qui vous aime. 
Il voulut acquitter ces bienfaits si nombreux 
Répandus, prodigués a tant de malheureux. 
Vos aumônes, vos dons, ô vieillard charitable! 



228 TOBIE, POEME. 

Tout, jusqu'au simple vœu d'aider un misérable, 
Fut écrit dans le ciel. Dieu conserve en ses mains, 
Comme un dépôt sacré, le bien fait aux humains. 
11 vous rend ces trésors; mais pour le même usage. 
Au pauvre, a l'indigent, faites-en le partage ; 
Donnez pour amasser auprès de l'Eternel. 
Vivez longtemps heureux; moi, je retourne au ciel. « 



FIN DE TOBIE. 



RUTH 

ÉGLOGUE 

TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE 

COURONNÉE PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, EN 1784. 



A S. ALTESSE S. MONSEIGNEUR 



LE DUC DE PENTHIÈYRE*. 



Le plus saint des devoirs, celui qu'en traits de flamme 
La nature a gravé dans le fond de notre âme. 



(1) L.-J , Marie de Bourbon, duc de Peniliièvrc, avait pour père le comte 
de Toulouse, Qlsde Louis XIV et de madame de Montespan. Ses vertus et 
sa bienfaisance l'avaient rendu populaire. Il était né ù Rambouillet en 
17-25, et mourut à Vernoo en 1793. Florian était ailnché à sa maison. 



250 RLTH, 

C'est de chérir l'objet qui nous donna le jour. 
Qu'il est doux de remplir ce précepte d'amour ! 
Voyez ce faible enfant que le trépas menace ; 
Il ne sent plus ses maux quand sa mère l'embrasse. 
Dans l'âge des erreurs, ce jeune homme fougueux^ 
ÏS'a qu'elle pour ami quand il est malheureux. 
Ce vieillard, qui va perdre un reste de lumière, 
Retrouve encor des pleurs en parlant de sa mère. 
Bienfait du Créateur, qui daigna nous choisir 
Pour première vertu notre plus doux plaisir ! 
Il fit plus : il voulut qu'une amitié si pure 
Fût un bien de l'amour comme de la nature, 
Et que les nœuds d'hymen, en doublant nos parents, 
Vinssent multiplier nos plus chers sentiments. 
C'est ainsi que de Ruth récompensant le zèle, 
De ce pieux respect Dieu nous donne un modèle. 

Lorsqu'autrefois un juge *, au nom de l'Eternel, 
Gouvernait dans Maspha les tribus d'Israël, 
Du coupable Juda Dieu permit la ruine. 
Des murs de Bethléem^ chassés par la famine, 
Noémi, son époux, deux fils de leur amour. 
Dans les champs de Moab ^ vont fixer leur séjour. 

(1) Après l'entrée du peuple de Dieu dans la Terre-Promise, il fut 
gouverné par des juges élus par le peuple ou envoyés par le Seigneur. 
Samuel fut le dernier juge d'Israël. 

(2) ville de la iribu de Juda qui fui honorée plus lard par la naissance 
du Sauveur. 

(3) Le pays des Moabiies, peuplade arabe issue de Moab, fils de Loth. 
Elle habitait au sud -est de la Palestine, à l'est de la mer Morte. 



KdLOGlK. 25! 

Bientôt (le Noémi les (ils n'ont jdiis de père : 
Chacnn d'eux prit pour femme une jeune étrangère; 
Et la mort les frappa. La triste Nocmi, 
Sans époux, sans enfants, chez un peuple ennemi, 
Tourne ses yeux en pleurs vers sa chère patrie, 
Et prononce en partant, d'une voix attendrie. 
Ces mots qu'elle adressait aux veuves de ses fils : 

«« Ruth, Orpha, c'en est fait, mes beaux jours sont finis ; 
Je retourne en Juda mourir où je suis née. 
Mon Dieu n'a pas voulu bénir votre hyménée ; 
Que mon Dieu soit béni ! Je vous rends votre foi. 
Puissiez-vous être un jour plus heureuse que moi ! 
Votre bonheur rendrait ma peine moins amère. 
Adieu; n'oubliez pas que je fus votre mère. » 

Elle les presse alors sur son cœur palpitant. 
Orpha baisse les yeux et pleure en la quittant. 
Ruth demeure avec elle. « Ah ! laissez-moi vous suivre ; 
Partout oîi vous vivrez Ruth près de vous doit vivre. 
N'êtes-vous pas ma mère en tout temps, en tout lieu? 
Votre peuple est mon peuple et votre Dieu mon Dieu. 
La terre où vous mourrez verra finir ma vie ; 
Ruth dans votre tombeau veut être ensevelie: 
Jusque-la vous servir sera mes plus doux soins ; 
Nous souffrirons ensemble et nous souffrirons moins. » 

Elle dit : c'est en vain que Noémi la presse 
De ne point se charger de sa triste vieillesse ; - 
Ruth, toujours si docile a son moindre désir, 
Pour la première fois refuse d'obéir. 



232 RUTH, 

Sa main de Noémi saisit la main tremblante ; 
Elle guide et soutient sa marche défaillante, 
Lui sourit, l'encourage, et, quittant ces climats, 
De l'antique Jacob va chercher les Etats*. 
De son peuple chéri Dieu réparait les pertes ; 
Noémi de moissons voit les plaines couvertes. 
« Enfin, s'écria-t-elle en tombant a genoux, 
Le bras de l'Eternel ne pèse plus sur nous; 
Que ma reconnaissance a ses yeux se déploie : 
Voici les premiers pleurs que je donne a la joie. 
Vous voyez Bethléem, ma fille ; cet ormeau 
De la tendre Rachel^ vous marque le tombeau. 
Le front dans la poussière, adorons en silence 
Du Dieu de mes aïeux la bonté, la puissance: 
C'est ici qu'Abraham^ parlait a l'Eternel.»» 
Kuth baise avec respect la terre d'Israël. 

Bientôt de leur retour la nouvelle est semée. 
A peine de ce bruit la ville est informée, 
Que tous vers Noémi précipitent leurs pas. 
Plus d'un vieillard surpris ne la reconnaît pas : 
«Quoi ! c'est la Noémi? — Non, leur répondit-elle, 
Ce n'est plus Noémi : ce nom veut dire belle ; 



(1) Le pays des Hébreux, qui descendaient de Jacob, dont les douze 
fils avaient formé les douze IribuB. 

(2) Femme de Jacob. Ce tombeau se voit encore, dit-on, près de 
Bethléem. 

(3} Père de la race juive par Isaac et Jacob, fit avec J'Eternel^un 
pacte d'alliance. 



EGLOGUL:. 25:-. 

J'ai perdu ma boaulé, mes lils et mon ami ; 
^omme7.-moi mallieurcusc, et non pas Noémi. »♦ 

Daus ce temps, de Juda les nombreuses familles 
Kecueillaient les épis tombant sous les faucilles ; 
Rulli veut aller glanera Le jour a peine luit, 
Qu'aux champs du vieux Booz le hasard la conduit. 
De IJooz dont Juda respecte la sagesse, 
Vertueux sans orgueil, indulgent sans faiblesse, 
Et qui, des malheureux l'amour et le soutien, 
Depuis quatre-vingts ans fait tous les jours du bien. 

Ruth suivait dans son champ la dernière glaneuse ; 

Etrangère et timide, elle se trouve heureuse 

De ramasser l'épi qu'un autre a dédaigné. 

Booz, qui l'aperçoit, vers elle est entraîné : 

«Ma fille, lui dit-il, glanez près des javelles^; 

Les pauvres ont des droits sur des moissons si belles. 

Mais vers ces deux palmiers^ suivez plutôt mes pas; 

Venez des moissonneurs partager le repas. 

Le maître de ce champ par ma voix vous l'ordonne : 

Ce n'est que pour donner que le Seigneur nous donne." 

l\ dit : Ruth a genoux de pleurs baigne sa main. 

Le vieillard la conduit au champêtre festin. 

Les moissonneurs, charmés de ses traits, de sa grâce, 

Veulent qu'au milieu d'eux elle prenne sa place ; 

(1) Ramasser les épis oubliés par li's moissonneurs. 

(2) Epis mis en faisceaux ou en las pour en faire des gerbes. 

(3j Arbre commun en Judée. Ce sont ses branches, appelées palmc>, 
qu'on met dans la main des anges et des martvrs. 



254 RUTH, 

De leur pain, de leurs mets lui donnent la moitié. 
Et Ruth, Tiche des dons que lui fait l'amitié, 
Songeant que Noémi languit dans la misère, 
Pleure, et garde son pain pour en nourrir sa mère. 

Rientôt elle se lève, et retourne aux sillons. 
Rooz parle a celui qui veillait aux moissons : 
«Fais tomber, lui dit-il, les épis autour d'elle, 
Et prends garde surtout que rien ne te décèle ; 
Il faut que sans te voir elle pense glaner. 
Tandis que par nos soins elle va moissonner. 
Epargne a sa pudeur trop de reconnaissance, 
Et gardons le secret de notre bienfaisance. » 

Ce zélé serviteur se presse d'obéir; 

Partout aux yeux de Ruth un épi vient s'offrir. 

Elle porte ces biens vers le toit solitaire 

Où Noémi cachait ses pleurs et sa misère. 

Elle arrive en chantant ; « Rénissons le Seigneur, 

Dit-elle ; de Rooz il a touché le cœur. 

A glaner dans son champ ce vieillard m'encourage; 

Il dit que sa moisson du pauvre est F héritage. » ^ 

De son travail alors elle montre le fruit. 

«Oui, lui dit Noémi, l'Éternel vous conduit; 

Il veut votre bonheur, n'en doutez point, ma fille. 

Le vertueux Rooz est de notre famille ; 

Et nos lois... Je ne puis vous expliquer ces mots; 

Mais retournez demain dans le champ de Rooz ; 

11 vous demandera quel sang vous a fait naître ; 

Répondez : Noémi vous le fera connaître; 



EGLOGUE. 255 

La veuve de son fils embrasse vos {genoux. 

Tous mes desseins alors seront connus de vous. 

Je n'en puis dire plus; soyez sûre d'avance 

Que le sage Rooz respecte l'innocence, 

Et que vous voir heureuse est mon plus cher désir. •» 

Ruth embrasse sa mère et promet d'obéir. 

Bientôt un doux sommeil vient fermer sa paupière. 

Le soleil n'avait pas commencé sa carrière, 

Que Ruth est dans les champs. Les moissonneurs lassés 

Dormaient près des épis autour d'eux dispersés ; 

Le jour commence à naître, aucun ne se réveille ; 

Mais, aux premiers rayons de l'aurore vermeille, 

Parmi ses serviteurs Ruth reconnaît Booz. 

D'un paisible sommeil il goûtait le repos; 

Des gerbes soutenaient sa tête vénérable. 

Ruth s'arrête : «0 vieillard, soutien du misérable, 

Que l'ange du Seigneur garde tes cheveux blancs! 

Dieu pour se faire aimer doit prolonger tes ans. 

Quelle sérénité se peint sur ton visage ! 

Comme ton cœur est pur, ton front est sans nuage. 

Tu dors, et tu parais méditer des bienfaits : 

Un songe t'offre-t-il les heureux que tu fais ? 

Ah ! s'il parle de moi, de ma tendresse extrême. 

Crois-le; ce songe, hélas ! est la vérité même. » 

Le vieillard se réveille a ces accents si doux. 
«Pardonnez, lui dit Ruth, j'osais prier pour vous; 
Mes vœux étaient dictés par la reconnaissance ; 
Chérir son bienfaiteur ne peut être une offense ; 
Un sentiment si pur doit-il se réprimer? 



256 RUTH, 

Non, ma mère me dit que je peux vous aimer. 
De Noémi dans moi reconnaissez la fille ; 
Est-il vrai que Booz soit de notre famille? 
Mon cœur et Noémi me l'assurent tous deux. 

— ciel! répond Booz, ô jour trois fois heureux ! 
Vous êtes cette Ruth, cette aimable étrangère 
Qui laissa son pays et ses dieux pour sa mère ! 
Je suis de votre sang; et, selon notre loi, 
Votre époux doit trouver un successeur en moi. 
Mais puis-je réclamer ce noble et saint usage ? 
.le crains que mes vieux ans n'effarouchent votre âge : 
Au mien l'on aime encor, près de vous je le sens ; 
Mais peut-on jamais plaire avec des cheveux blancs? 
Dissipez la frayeur dont mon âme est saisie : 
Moïse ' ordonne en vain le bonheur de ma vie ; 
Si je suis heureux seul, ce n'est plus un bonheur. 

— Ah ! que ne lisez-vous dans le fond de mon cœur? 
Lui dit Ruth ; vous verriez que la loi de ma mère 
Me devient dans ce jour et plus douce et plus chère. *» 
La rougeur, a ces mots, augmente ses attraits. 
Booz tombe a ses pieds : «Je vous donne a jamais 
Et ma main et ma foi : le plus saint hyménée 
Aujourd'hui va m' unir a votre destinée. 
A cette fête, hélas ! nous n'aurons pas l'amour; 
Mais l'amitié suffit pour en faire un beau jour. 
Et vous, Dieu de Jacob, seul maître de ma vie. 
Je ne me plaindrai plus qu'elle me soit ravie ; 

(1) Législateur des Hébreux. 



KGLOGUE. 257 

Je ne veux que le Iciiips el l'espoir, m mou Dieu ! 
De laisser Huth heureuse, en lui (lisant adieu. '» 

Ruth le conduit alors dans les bras de sa mère. 
Tous trois a rKlernel adressent leur prière : 
Et le plus saint des nœuds en ce jour les unit. 
Juda s'en glorifie, et Dieu qui les bénit, 
Aux désirs de Booz permet que tout réponde. 
Belle comme Racliel, comme Lia féconde*, 
Son épouse eut un fils ; et cet enfant si beau 
Des bienfaits du Seigneur est un gage nouveau ; 
C'est l'aïeul de David. ïN'oémi le caresse; 
Elle ne peut quitter ce fils de sa tendresse, 
Et dit, en le montrant sur son sein endormi : 
«Vous pouvez maintenant m' appeler Noémi. » 

De ma sensible Rulh, prince, acceptez l'hommage. 

Il a fallu monter jusques au premier âge 

Pour trouver un mortel qu'on pût vous comparer ; 

En honorant Booz, j'ai cru vous honorer : 

Yous avez sa vertu, sa douce bienfaisance ; 

Yous moissonnez aussi pour nourrir l'indigence ; 

Pieux comme Booz, austère avec douceur, 

Yous aimez les humains et craignez le Seigneur. 

Hélas ! un seul soutien manque a votre famille ; 

Vous n'épousez pas Ruth, mais vous l'avez pour fille-. 

(1) Lia, sœur de Rachel, était l'autre femme de Jacob. 

(2) Celte fille du duc de reniblèvre ciaii madame la duchesse 
d'Orléans, mère du roi Louis-Philipjc. 

FL\ DE RUTH. 



FABLES 



DE DIVERS AUTEURS. 



LAMOTTE-HOUDAR. 



FABLE I. 

Les Sacs des destinées, 

La table, a mou avis, est un morceau d'élite. 
Quand, outre la moralité* 
Que forcément elle mène a sa suite. 
Elle renferme encor mainte autre vérité. 

Aller au but par un sentier fertile, 
Cueillir, chemin faisant, les fruits avec les fleurs, 
C'est le fait d'une muse habile, 
Et le chef-d'œuvre des conteurs. 
Donnez en promettant; d'une plume élégante, 
Moralisez j usqu'au récit ; 
Heureuse la fable abondante 
Qui me dit quelque chose avant qu'elle ait tout dit! 
Loin ces contes glacés, où la rime n'étale 

16 



242 FABLES 

Qu'une aride fécondité; 

L'ennui vient avant la morale : 
Le lecteur ne veut plus d'un fruit trop acheté. 
Ce précepte est fort bon, soit dit sans vanité. 
L'al-je toujours suivi? je ne m'en flatte guère. 

On dit mieux que l'on ne suit faire. 

On n'est pas bien dès qu'on veut être mieux. 
Mécontent de son sort, sur les autres fortunes 
Un homme promenait ses désirs et ses yeux, 

Et de cent plaintes importunes 

Tous les jours fatiguait les dieux. 
Par un beau jour, Jupiter le transporte 

Dans les célestes magasins, 
Oîi, dans autant de sacs scellés par les destins, 
Sont par ordre rangés tous les états que porte 

La condition des humains. 
««Tiens, lui dit Jupiter, ton sort est dans tes mains. 
Contentons un mortel une fois en la vie. 
Tu n'en es pas trop digne, et ton discours impie 
Méritait mon courroux plutôt que mes bienfaits ; 
Je n'y veux pas ici regarder de si près. 

Voila toutes les destinées : 
Pèse et choisis ; mais pour régler ton choix , ' 

Sache que les plus fortunées 
Pèsent le moins ; les maux seuls font le poids.» 
« Grâce au seigneur Jupin puisque je suis le maître, 

Dit notre homme, soyons heureux.» 
Il prend le premier sac, le sac du rang suprême. 
Cachant les soins cruels sous un éclat pompeux. 



OK LAMOTTE. 245 

«Oh ! oIj ! (lit-il, Mon vigoureux 
Qui peut porter si lourde masse ! 
Ce n'est mon fait. »» Il en pèse un second. 
Le sac des grands et des hommes en place : 
La gisent le travail et le penser profond, 
L'ardeur de s'élever, la peur de la disgrâce, 
Même les bons conseils que le hasard confond, 
«t Malheur a ceux que ce poids-ci regarde ! 
Cria notre homme, et que le ciel m'en garde ! 
A d'autres. » Il poursuit, prend et pèse toujours 
Et mille et mille sacs, toujours trouvés trop lourds : 
Ceux-ci, par les égards et la triste contrainte ; 
Ceux-là, par les vastes désirs; 
D'autres, par l'envie ou la crainte ; 
Quelques-uns seulement, par l'ennui des plaisirs. 
« ciel ! n'est-il donc point de fortune légère ! 

Disait le chercheur mécontent ; 
Mais, quoi! meplains-jeatort?j'ai, je crois, mon affaire; 
Celle-ci ne pèse pas tant. 
— Elle pèserait moins encore, 
Lui dit alors le dieu qui lui donnait le choix : 
Mais tel en jouit, qui l'ignore ; 
Celte ignorance en fait le poids. 
— Je ne suis pas si sot, souffrez que je m'y tienne, 
Dit l'homme. — Soit, aussi bien c'est la tienne, 
Dit Jupiter. Adieu ; mais la-dessus 
Apprends a ne te plaindre plus. » 



244 FABLES 



FABLE II. 

Les deux Statues.] 

Sur le sommet d'un temple magnifique, 
On voulut élever Timage de Pallas; 
Et. pour ce monument, toute une république 

Mit en œuvre deux Phidias : 
Grand prix pour qui ferait la plus belle statue ; 
On veut choisir : un seul devait avoir l'argent 

Et la gloire, par conséquent ; 

L'autre rien. Chacun s'évertue, 

Fait de son mieux ; honneur et gain 
Pressent nos ouvriers, leur conduisent la main. 
Ils ont bientôt achevé leur ouvrage ; 
On le porte au parvis. Le peuple d'y courir. 
Alors de tous les yeux l'un ravit le suffrage ; 

L'autre a peine se peut souffrir. 
Celui qu'on admirait brillait de mille grâces ; 

Tous les traits étaient délicats ; 
Les contours arrondis, bref, malgré ses menaces, 

La critique n'y mordit pas. 
L'autre n'était auprès qu'un marbre encore informe ; 
Rien de fini ; chaque trait est grossier ; 

Contours monstrueux, taille énorme : 
Le peuple renvoyait l'ouvrage a l'atelier. 
« Voila le maître, et l'autre est Fécolier, 



DE LAMOTTE. 2i5 

— Tout beau, dit le sculpteur; il faut nous éprouver : 
Est-ce pour le parvis que ma statue est faite ? • 
Sur le temple avec l'autre il la faut élever; 
Et vous verrez d'ici quelle est la plus parfaite. ♦» 

On le fit, en plaignant les frais ; 

Mais d'abord tout changea de face. 
La statue admirée en perdit tous ses traits ; 

L'éloignement les confond, les efface. 
L'autre, par la distance, acquiert toute la grâce 
Qu'on ne soupçonnait point en la voyant de près. 

Il faut voir les choses en place. 



FABLE III. 



L'Enfant et les Noisettes. 



Un jeune enfant, je le tiens d'Epictète, 
Moitié gourmand, et moitié sot, 
Mit un jour sa main dans un pot 
Où logeaient mainte figue avec mainte noisette. 
Il en remplit sa main tant qu'elle en peut tenir, 
Puis veut la retirer, mais l'ouverture étroite 
■Ne la laisse point revenir. 



246 FABLES 

11 ne sait que pleurer ; en plainte il se consomme ; 
Il voulait tout avoir, et ne le pouvait pas. 

Quelqu'un lui dit (et je le dis a l'homme) : 
«N'en prends que la moitié, mon enfant, tu Tauras. » 



FABLE IV. 



Le Fromage. 



Deux chats avaient pris un fromage, 
Et tous deux a F aubaine avaient un droit égal. 

Dispute entre eux pour le partage. 
Qui le fera? Nul n'est assez loyal. 
Beaucoup de gourmandise et peu de conscience ; 
Témoin leur propre fait, le fromage volé. 

Ils veulent donc qu'a l'audience, 
Dame justice entre eux vide le démêlé. 
Un singe, maître clerc du bailli du village, 

Et que pour lui-même on prenait 
Quand il mettait parfois sa robe ou son bonnet , 
Parut a nos deux chats tout un Aréopage. 
Pardevant dom Bertrand le fromage est porté ; 

Bertrand s'assied, prend la balance. 



DK LAMOtn:. 247 

Tousse, crache, impose silence, 

Fait deux |)arts avec gravité ; 
En charf^'C les bassins; puis, chercliant l'équilibre, 

"Pesons, dit-il, d'un esprit libre. 
D'une main circonspecte et vive l'équité ! 
Ça, déjà celle-ci me paraît trop pesante. » 
Il en mange un morceau. L'autre pèse a son tour ; 
Nouveau morceau mangé par raison du plus lourd. 
Un des bassins n'a plus qu'une légère pente. 
«« Bon ! nous voila contents ; donnez, disent les chats. 
— Si vous êtes contents, justice ne l'est pas. 

Leur dit Bertrand ; race ignorante, 

Cçoyez-vous donc qu'on se contente 
De passer, comme vous, les choses au gros sas?» 
Et ce disant, monseigneur se tourmente 

A manger toujours l'excédant; 
Par équité toujours il donne un coup de dent; 
De scrupule en scrupule avançait le fromage. 

Nos plaideurs, enfin las des frais. 

Veulent le reste sans partage. 
«Tout beau, leur dit Bertrand; soyez hors de procès ; 
Mais le reste, messieurs, m'appartient comme épice. 
A nous autres aussi, nous nous devons justice. 
Allez en paix, et rendez grâce aux dieux. » 

Le bailli n'eût pas jugé mieux. 



248 FABLES 



FABLE V. 



Les deux Sources, 



Filles d'une môme montagne, 

Deux sources commençaient leurs cours ; 
L'une, a flots résonnants, tombait clans la campagne ; 
L'autre, plus lentement, roulait des flots plus sourds. 

«Ma sœur, dit la source bruyante, 
De ce train-la tu n'iras pas bien loin, 
Tu vas tarir dans peu, tandis que, triomphante, 
Entre les fleuves, moi, je vais tenir mon coin. 

A trois cents pas d'ici je gage 

Que je porte déjà bateau; 
Puis, étendant mon lit, reculant mon rivage, 

Je veux qu'au loin sur mon passage 

11 ne soit bruit que de mon eau. 
Je vais par le commerce appeler la fortune 
Dans tous les lieux de mon département; 

Et puis majestueusement 
J'irai porter mon tribut a Neptune. 

Adieu, pour remplir mon destin 

11 faut un peu de diligence ; 
Pour toi, tu ne seras qu'un ruisseau clandestin ; 

Adieu, ma sœur, prends patience.»» 
L'autre ne sait répondre à ce discours hautain 



DE LAMOTTE. 2VJ 

Qu'en allant doucement son train. 
Elle s'ouvre un chemin, descend dans les prairies, 
Appelle dans son lit mille petits ruisseaux 
Qui serpentaient sur les rives fleuries; 
Et, poursuivant son cours, elle en grossit ses eaux. 
La voila parvenue aux honneurs des rivières; 
Elle a des mariniers, se voit déjà des ponts, 

Nourrit un peuple de poissons. 
Abreuve de ses eaux des campagnes entières ; 
Puis, des rivières même enflant cncor son cours, 
La voila fleuve, enfin, a force de secours; 

Tandis que la source orgueilleuse. 
Qui sans aide croyait suffire a sa grandeur, 
Demeurant un ruisseau, se trouve trop heureuse 
De se jeter enfin dans les bras de sa sœur. 
En vain le sot orgueil s'applaudit et s'admire : 
N'attendez rien de grand de qui croit se suffire. 



FABLE VI. 



Le Faucon et sa sonnette. 



Certain oiseau de proie échappé de sa chaîne, 
Une sonnette au pied, volait je ne sais où; 

Le bruit attirait dans la plaine 
Nombre de regardants, car le monde est si fou! 



250 FABLES 

L'oiseau, qui n'était pas plus sage, 
Comptait avec orgueil ce peuple curieux. 

« Quelle foule sur mon passage ! 
Se disait-il ; sur moi tout le monde a les yeux. 

Oiseaux qui volez sans sonnettes, 
Vous parcourez les airs sans qu'on en fasse un pas ; 

A peine sait-on si vous êtes ; 

J'aimerais autant n'être pas : 
Il faut faire du bruit afin qu'on nous regarde. ♦♦ 
Il étalait ainsi sa fierté babillarde. 
Le maître arrive au bruit, et l'esclave aussitôt, 
Volé par un faucon servant de grand prévôt, 

S'abat, est contraint de se rendre. 
Sans sa sonnette où l'eût-on été prendre? 
Votre nom fait du bruit, vous vous en savez gré; 
Mais en de vrais liens toujours ce bruit vous jette ; 
Pour être libre, il faut être ignoré. 

Heureux les hommes sans sonnettes ! 



DE LAMOTTE. 25^ 



FABLE VII. 



La Ronce et le Jardinier. 



La ronce un jour accroche un jardinier : 

«Un mot, lui dit-elle, de grâce; 
Parlons de bonne foi, Gros-Jean, suis-je a ma place? 
Que ne me traites-tu comme un arbre fruitier? 

Que fais-je ici plantée en haie, 

Que servir de suisse a ton clos? 
Mets-moi dans ton jardin, et par plaisir essaie 
Quel gain t'en reviendra; je te le promets gros. 
Tu n'as qu'a m'arroser, me couvTir de la bise ; 

Je m'engage a rendre a tes soins 

Des fruits d'une saveur exquise, 
Et des fleurs qui vaudront roses et lis au moins. 

J'en pourrais dire davantage ; 

Mais j'ai honte de me louer. 

Mets-moi seulement en usage. 
Et je veux que dans peu tu viennes m'avouer 
Que je vaux moins encor au parler qu'a l'ouvrage. » 

C'est en ces mots que s'exhalaient 
L*amour-propre et l'orgueil de la plante inutile. 

Gros-Jean la crut en imbécile. 

Du temps que les plantes parlaient. 



252 FABLES 

On n'était pas encore habile. 
On transplante la ronce; on la fait espalier. 

Loin qu'on s'en fie a la rosée, 
Quatre fois plutôt qu'une elle était arrosée. 
Pour elle ce n'est trop de Gros-Jean tout entier. 
Comme elle l'a promis, elle se multiplie ; 
Elle étend sa racine et ses branches au loin. 
Sous ses filets armés tout se casse, tout plie; 
Fruits, potager, tout meurt; les fleurs deviennent foin. 

Gros-Jean reconnut sa folie, 
Et n'en crut plus les plantes sans témoin. 

Pour qui se vante, point d'oreilles : 
Telles gens sont bientôt a bout ; 
A les entendre ils font merveilles ; 
Laissez-les faire, ils gâtent tout. 



FABLE VIII. 



Les Singes. 



Le peuple singe un jour voulait élire un roi. 
Il prétendait donner la couronne au mérite ; 

C'était bien fait. La dépendance irrite, 
Quand on n'estime pas ceux qui donnent la loi. 



DK LAMOTTi:. 2:>r, 

La (liMc est dans la plaine, on caracolo, on saute ; 

Chacun sur la j)ui8san(;c essaie ainsi son droit, 

Car le sce|>tie devait tomber au plus adroit. 

Un fruit pendait au bout d'une branche assez haute, 

Et l'agile sauteur qui saurait l'enlever, 

Était celui qu'au trône on voulait élever. 

Signal donné, le plus hardi s'élance, 
11 ébranle le fruit; un autre en fait autant. 
L'autre saute a coté, prend l'air pour toute chance, 

Et retombe fort mécontent. 

Après mainte et mainte secousse. 

Prêt a choir oîi le vent le pousse. 

Le fruit menaçait de quitter. 
Deux prétendants ont encore a sauter : 
Ils s'élancent tous deux, l'un pesant, l'autre agile ; 

Le fruit tombe et vient se planter 

Dans la bouche du malhabile ; 
L'adroit n'eut que la queue. Il eut beau s'en vanter ; 

«« Allons, cria le sénat imbécile ; 
Celui qui tient le fruit doit seul uous régenter. » 
Un long vive le roi! fend soudain les nuées. 
L'adresse malheureuse attira les huées. 

♦' Oh ! oh ! le plaisant jugement ! 
Dit un vieux singe ; imprudents que uous sommes! 

C'est par trop imiter les hommes : 

Nousjugeons par l'événement. » 

L'histoire des singes varie ; 
Sur cet événement il est double leçon. 
Pour l'un et l'autre cas la nation parie ; 
Je doute aussi du vrai; mais l'un et l'autre est bon. 



254 FABLES 

On dit que le vieux singe, affaibli par son âge, 

Au pied de l'arbre se campa. 

Il prévit, en animal sage, 
Que le fruit ébranlé tomberait du branchage, 

Et dans sa chute il l'attrapa. 
Le peuple a son bon sens décerna la puissance. 

On n'est roi que par la prudence. 



FABLE IX. 



Les Oiseaux. 



Sur un haut chêne, au pied d'une montagne, 
S'étaient, dès le matin, assemblés mille oiseaux 

Qui, voltigeant de rameaux en rameaux, 
De leurs brillants concerts égayaient la campagne. 
Ainsi, sans soins, sans embarras, 
Chantant leur joie ou leur tendre martyre, 
Ils attendaient l'heure de leur repas, 
Ou leur appétit, pour mieux dire. 
Ils le sentaient venir, lorsque tout à propos 
Un sansonnet viot leur apprendre 



ï)i: LA MOTTE. 255 

Qu'à mille pas de l'arluc ils n'avaient qu'îi se rendre. 
«« Le grain, leur <lisail-il, s'y versait a grands Ilots. 

Venez... — Ne soyez pas si sots, 
Leur dit une alouette; on songe a vous surprendre : 
Grain, vous dit-on, d'aecord ; mais aussi vrais panneaux 

Que l'oiseleur vient de vous tendre ; 
Et que je sois le dernier des oiseaux 
Si... » La pauvre alouette est une autre Cassandre, 

Qu'on ne croit point, qu'on ne veut point entendre; 
Et nos Troyens ailés, entraînés par la faim, 

Suivent le sansonnet au grain. 
« Vous le voyez, » dit-il. Le premier il y vole ; 

On Ta suivi sur sa parole, 
Sur son exemple on se met à manger. 
Mais le panneau se ferme, et voila dans la geùle 
Nos pauvres indiscrets. Quelques-uns d'enrager; 

Les autres encor de gruger. 

En enrageant cela console. 

« Je vous ai prédit le danger ; 

Vous trompais-je? dit l'alouette, 

Qui seule avait la clef des champs. 
— Non, répondit quelqu'une de dedans. 

C'est qu'on croit trop ce qu'on souhaite, 
Et l'on connaît son tort quand il n'en est plus temps. »» 




VI e 



M. I- 
. . . i 



256 FATALES DE LAMOTTE. 



FABLE X. 



La Brebis et le Buisson. 



Quelques-uns veulent que la fable 
Soit courte : ils ont raison; mais l'excès n'en vaut rien. 
Qui dit trop peu, ne dit pas bien ; 
L'aride n'est point agréable. 

Une brebis choisit, pour éviter l'orage. 
Un buisson épineux qui lui tendait les bras. 

I^ brebis ne se mouilla pas ; 
Mais sa laine y resta. La trouvez-vous bien sage ? 

Plaideur, commente ici mon sens. 
Tu cours aux tribunaux pour rien, pour peu de chose. 
Du temps, des faits, des soins; puis tu gagnes ta cause... 

Le gain valait-il les dépens ? 



AUBERT. 



FABLE I. 



Les Fourmis. 



La reine des fourmis mourut : on la pleura. 

Le trône était héréditaire. 
Klle n'avait qu'un fils : ce fils lui succéda; 
Mais il n'imita point les vertus de sa mère, 

Et bientôt on le détrôna : 
Ce peuple avec ses rois n'entend pas raillerie. 
Voulant a l'avenir éviter un tel cas, 

Il abolit la monarchie. 
Il fallut pour cela convoquer les Etats. 

Ils créèrent des magistrats ; 

Ils accrurent la tyrannie, 
Et de ce nouveau joug chacun fut bientôt las. 
Pour avoir mal choisi, ces insectes conclurent 



17 



258 FABLES 

Qu'un tel gouvernement ne leur convenait pas ; 
Et leurs meilleurs cerveaux dès l'instant résolurent 
De n'avoir désormais ni magistrats, ni roi ; 
Le Louvre fut détruit et les lois disparurent. 
Alors chaque fourmi ne vécut que pour soi. 

« Que m'importe si ma voisine 
Pour passer son hiver n'a pas assez de grains ? 
Je n'irai pas quitter le soin de ma cuisine 

Pour enrichir ses magasins. »» 
L'une ainsi raisonnait. «< Grâce à Dieu, disait l'autre, 
Mon grain me durera quatre bonnes saisons. 

Plutôt que de donner du nôtre, 
Le printemps et l'été nous nous reposerons. » 
Plusieurs avaient, parmi ces insectes avares, 
Au pied d'un petit mont établi leurs foyers ; 
D'autres sur la hauteur avaient mis leurs dieux lares. 
L'aquilon de ceux-ci vide un soir les greniers. 

Les dames d'en bas toutes fières 

D'avoir leurs magasins entiers, 
Quand ils viennent quêter rejettent leurs prières. 
Mais la pluie a son tour ravageant leur logis, 

Ces bestioles trop altières 
Vont des rives du Styx grossir les fourmilières. 
Leurs voisins, par l'épargne et le temps rétablis, 
Les laissèrent périr sans en être attendris. 
Une jeune fourmi vit un jour avec joie 
Un bel épi de blé a deux pas de son trou. 
Vingt fourmis près de la trottaient sans savoir où. 
« Aidez-moi, leur dit-elle, a charger cette proie. 
— C'est très bien dit, vraiment, répond chaque fourmi ; 



D'AUBERT. 250 

Allez vous fatiguer pour cette demoiselle; 

Quant a moi je prends l'air; mon grenier est rempli : 

Le ciel vous assiste, la belle ! » 
De leur mépris barbare elle se vengea bien 

( Le dépit donne du courage ) : 
Tandis qu'elles goûtaient les plaisirs du voyage, 

La dame alla piller leur bien ; 
De retour au logis, les autres ne trouvèrent 

Que la moitié de leur provision : 
Pour unique ressource elles se désolèrent ; 
Personne ne prit part a leur affliction. 
Les hommes deviendraient bientôt insociables, 
S'ils ne connaissaient plus ni monarques, ni lois, 
Et les refus cruels qu'essuîraient leurs semblables 

Leur nuiraient a tous a la fois. 
Cérès a dans mon champ répandu ses largesses ; 
Ce que j'aurai de trop sera pour mon voisin, 

Qu'elle a privé de ses richesses ; 
Et sa reconnaissance est un trésor certain 

Où je puiserai l'abondance 
Quand Cérès, me voyant avec indifférence, 

Pour lui seul ouvrira son sein. 
Tel est le fondement de la loi naturelle ; 
Mais tant de passions en détachent nos cœurs. 

Que pour nous ramener vers elle 
Il faut des dieux, des rois et des décrets vengeurs. 



260 FABLES 

FABLE II. 

Le Dogue et sa chaîne. 



«'Comment ! je garderai ia cour et le.jardin, 
Et Ton m'enchaînera pour prix de tant de peine, 

Et l'on me nourrira de pain ! 
Par Jupiter !...♦» Mouflar se débattant soudain 

Entre en fureur, brise sa chaîne 

Et s'enfuit dans le bois voisin. 

Mais Mouflar avait eu beau faire, 
Il traînait a son cou les trois quarts du lien, 
Fardeau cruel et qui le désespère. 

Il fallait voir ce pauvre chien 
Courant les bois, secouant les oreilles, 
Mordant avec effort ce fatal instrument. 
Jamais Sisyphe, en son affreux tourment, 

N'éprouva de fureurs pareilles. 
« Dans ton premier état tu vivais plus content. 
Ton maître adoucissait parfois ton esclavage ; 

Pau\Te Mouflar, quel avantage 
Te revient-il d'avoir fait le méchant? 
Te voilà pour toujours enchaîné, quoique errant. »» 
Cette réflexion rendit Mouflar plus sage : 
Il retourne au logis, présente son collier, 

Reçoit quelques coups d'étrivière, 

Et reprend son premier métier. 



D'AU ri: UT. 26» 

Ce récit ferait la malirre 

D'un lonj^ discours sur les sages du temps. 

lîcoutez-lcs : ils sont indépendants ; 
Ils ont de la raison agrandi le domaine 
Et secoue le joug de ces anciens tyrans 
Que nous nommons devoirs, nous autres bonnes gens. 
Mais regardez de près celte engeance si vaine : 
C'est le dogue Mouflar traînant partout sa chaîne. 



FABLE III. 



Les Crimes et le Châliment. 



Les crimes, une nuit, échappés du Tartare, ' 
Du monde consterné parcouraient les climats; 

Nuit horrible, où leur main barbare 
Avec impunité sème les attentats. 

Des meurtres, des assassinats, 
Au voyageur tremblant attestent leur passage. 
La nature s'éveille et se plaint qu'on l'outrage. 

Echo, dont la voix fait frémir. 
Ne répond qu'a des cris de douleur et de rage. 

On entend Dioné gémir 



262 FABLES 

A l'approche du sang qui couvre son rivage. 
Dans le sein des sillons les germes corrompus 

N'engendrent que d'affreux reptiles : 
La mort a pénétré dans les plus sûrs asiles ; 
Les murs sont démolis et les verrous rompus; 
Fiers du trouble où leur rage a plongé la nature, 

Les crimes marchaient a grands pas. 
L'herbe meurt sous leurs pieds, et, semblable aux frimas, 

Le souffle de leur bouche impure 
Des forêts d'alentour fait jaunir la verdure. 
Cependant, appuyé sur un bâton noueux, 
Le châtiment sévère, en boitant, suit leurs traces; 

Ils l'aperçoivent derrière eux. 
Ils raillent sa lenteur et bravent ses menaces. 
Mais, constant à les suivre, il trompe leur effort ; 
Sur leurs pas tortueux il attache sa vue. 
L'heure de la vengeance enfin étant venue, 
Il les atteint, les frappe, et les livre à la mort. 



D'AlIU:i\T. 26 



FABLE IV. 



L'Enfanl cl le j)elU Ecu. 



Possesseur d'un petit écu, 
Un enfant se croyait le plus riche du monde. 
Le voila qui fait voir ce trésor a la ronde, 

En criant gaîment : « J'ai bien lui 

— A merveille, lui dit un sage ; 
C'est le prix du savoir que vous avez reçu, 
Du sa>'oir tel qu'on peut le montrer a votre âge ; 
Mais voulez-vous encore être heureux davantage? 
Aspirez, mon enfant, au prix de la vertu : 
Vous l'aurez quand des biens vous saurez faire usage. ♦» 

L'enfant entendit ce langage. 
L'écu, d'après son cœur et sensible et bien né, 
A rapporter le double est soudain destiné : 

Avec le pauvre il le partage. 



BOISARD. 



FABLE I. 



La Brebis et l'Agneau. 



Un loup mourut. Les moutons en liesse, 
Remplissaient l'air de leurs cris d'allégresse. 
Une brebis, vivant seule a l'écart, 
A ces transports ne prenait nulle part ; 

« Quoi ! lui dit un agneau, dans la publique joie, 

Bonne mère, au chagrin vous paraissez en proie? 
N'entendez-vous pas qu'il est mort?... 

11 est mort, l'ennemi ! . . . L'ignorez-vous encor ? 
— Eh ! non, mon fils, répondit-elle ; 

Mais c'est aux bergers seuls qu'importe la nouvelle. »♦ 



FABLES DH BOISARD. 265 



FABLE II. 



Le Vieillard et l'Idole. 



tu pauvre dieu de bois, abattu par les vents, 

Ou par la foudre, ou par le temps, 

Froissé, brisé de la secousse, 

Était gisant sur le verger, 
Que durant près d'un siècle on le vit protéger. 
Son front, caché sous l'herbe, était couvert de mousse. 
Cependant un vieillard, qui, dès ses jeunes ans, 
Avait vu ce verger, son unique héritage. 
Sous le dieu protecteur, refleurir au printemps, 
A peine de l'automne a cueilli les présents, 
Qu'a l'idole abattu il en va faire hommage. 
Son fils qui l'aperçoit : « Eh ! mon père, aujourd'hui 
Qu'importe qu'il vous soit ou contraire ou propice? 

A lui, mon père, un sacrifice I 
Que pourrait-il pour vous, s'il ne peut rien pour lui? 
— Alon fils, dit le vieillard, viens imiter ton père... 

Il est pour nous ce qu'il était : 
Ne songe pas au bien qu'il ne pourra nous faire, 

Songe a celui qu'il nous a fait. » 



266^ FABLES 



FABLE III. 



Le Zèbre. 



Quand le zèbre arriva du fond de l'Ethiopie, 
Comme il venait de loin, chacun voulut le voir ; 
L'animal, ignoré dans sa triste patrie, 
Pensait avoir bien fait de changer de terroir. 
Or, on ne vit d'abord que ses longues rayures, 
Dont l'ordre, la couleur, surtout la nouveauté, 
Formaient, aux yeux surpris de plus d'une beauté, 

La plus superbe des parures. 

Vite, on se bigarre a qui mieux ; 
Chacun s'habille en zèbre, et chacun est heureux. 
Du zèbre, cependant, l'on conte cent merveilles.: 
Il est... il a .. d'honneur... il est prodigieux! 

Mais enfin, l'on ouvrit les yeux. 
Si bien, qu'on découvrit ses énormes oreilles, 
Et le zèbre, d'abord si prôné, si choyé, 
Aujourd'hui, comme on sait, n'est qu'un dne rat/é. 



Dl:! BOISAIID. 267 



FABLE IV. 



U Histoire. 



La capitale d'un empire 
Que le glaive du Scythe achevait de détruire 

Par mille édifices pompeux, 
Du sauvage vainqueur éblouissait la vue, 
D'un prince qui régna dans ces murs malheureux 
Il admirait surtout la superbe statue. 

On lisait sur ce monument : 
A très puissant^ très bon^ très juste et très clément, 
Et le reste... en un mot l'étalage vulgaire 
Des termes consacrés au style lapidaire 
Ces mots, en lettres d'or, frappent le conquérant ; 

Ce témoignage si touchant, 
Qu'aux vertus de son roi rendait un peuple immense, 
Emeut le roi barbare ; il médite en silence 
Ace genre d^honneur qu'il ne connut jamais ; 
Longtemps de ce bon prince il contemple les traits. 
Il se fait expliquer l'histoire de sa vie : 
Ce prince, dit l'histoire, horreur de ses sujets, 
Naquit pour le malheur de sa triste patrie : 
Devant son joug de fer il fit taire les lois ; 
Il fit le premier pas vers l'affreux despotisme ; 



268 FABLES 

11 étouffa l'honneur, ce brillant fanatisme, 

Qui sert si bien les rois ; 
foison pouvoir sorti de ses bornes certaines, 
De quelque conquérant préparait les exploits, 
Quand d'un peuple avili par ces lois inhumaines 
Il préparait les bras a recevoir ses chaînes. 
Tel était le portrait qu'à la postérité 

Transmettait l'équitable histoire. 
Le Scythe confondu ne sait ce qu'il doit croire : 
« Pourquoi donc, si l'histoire a dit la vérité, 

Par un monument si notoire 

Le mensonge est-il attesté ? »» 
Sa majesté sauvage était bien étonnée : 

« Seigneur, dit un des courtisans 
Qui, durant près d'un siècle, a la cour des tyrans 

Traîna sa vie infortunée. 
Seigneur, ce monument qui vous surprend si fort, . 

Au destructeur de la patrie 

Fut érigé pendant sa vie... 

On fit l'histoire après sa mort. » 



DK BOISAIU). 2f;î» 



FABLE IV. 



Le Singe, l'Ane et la Taupe. 



De leurs plaintes sans fin, de leurs souhaits sans bornes, 
l.e singe et l'àne un jour importunaient les cieux : 
«* Ah !je n'ai point de queue! — Ah! je n'ai point de cornes! 
— Ingrats ! reprit la taupe, eh ! vous avez des yeux ! »» 



RICHER. 



FA^LE I. 



L'Aigle et le Vautour, 



Un jour l'oiseau de Jupiter, 
Côtoyant les bords de la mer, 
Fit rencontre d'une huître. Il l'aurait dévorée 

Très volontiers ; mais l'huître tenait bon 
Contre les coups de bec, et se tenait serrée, 

Sans vouloir ouvrir sa maison. 
Toute huître qu'elle était, elle avait bien raison. 
Il ne faut point donner entrée 
A gens pareils. L'aigle ne savait plus 
Comment s'y prendre. Après maints efforts superflus. 

Il consulta sur cette affaire 
Un docteur du canton : c'était un vieux vautour, 
Maître Gonin, qui savait plus d'un tour. 



FABLHS Î)K RICIIKR. 274 

«Ouvrir l'hiiUrc, seifçiicur, est chose aisée à faire, 
Répondit le subtil escroc. 
Failcs-la tomber sur un roc, 
Mais de bicMi haut : voila tout le mystère. »♦ 
L'aigle s'élève vers les cieux 
Sans se douter de la surprise, 
Laisse tomber l'écaillé qui se brise, 
Et fait voir en s'ouvrant un mets délicieux. 

De l'avaler qui des deux eut la joie? 
Ce fut notre larron. Il fondit sur la proie 
Dans le moment; et l'aigle de retour 
Vit qu'il avait ouvert l'huître pour le vautour. 



FABLE II. 

Le Bœuf et le Moucheron. 

Sur la corne d'un bœuf, qui paissait dans les champs, 
Un moucheron, jouet des vents, 
Alla s'asseoir, atome imperceptible : 
Sans microscope il n'était pas visible. 

Cependant l'avorton était dans l'embarras. 
Comment le bœuf avait pu faire un pas 

Sous un fardeau si grand. «Avouez-le, beau sire, 



272 FABLES 

Lui disait-il, n'êtes-vous pas bien las 
De me porter? n Le bœuf se prit a rire. 

«Je ne t'ai, dit-il, pas senti. 
Ta vanité seule te fait connaître. 
Si tu ne m'avais averti, 
J'ignorerais encor ta présence et ton être. » 

L'homme n'est pas moins fanfaron : 
Tel secroitd'ungrandpoids,quin'estqu' un moucheron. 



FABLE III. 



Le Bélier et le Loup. 



Les animaux devaient tous comparaître 
A la cour de sire lion. 
L'n bélier fit cette réflexion : 
Je risque tout si je me fais connaître ; 
Car notre monarque, dit-on, 
Mange tous les jours un mouton. 
Ses courtisans d'ailleurs sont gens que je redoute. 
Habillons-nous en loup : j'en trouve ici la peau : 



DE RICIIKK. J-r, 

L'expédient me paraît beau, n 

Cela fait, il se met en route. 
Il rencontre un vrai loup en mouton travesti • 

Déguisement a la cour ordinaire. 
Du monarque ce loup redoutait la colère : 
Il chassait sur sa terre. On l'avait averti 
Qu'on pourrait bien lui faire un très mauvais parti. 
Sous un surtout pareil il était difficile 
De ne s'y pas tromper. Le bélier s'y méprit : 

Courtisan neuf et malhabile, 
De croire que lui seul avait changé d'habit. 
«* Ami, dit-il au loup, quelle est ton imprudence! 
Quoi, tu vas te montrer ainsi devant le roi ! 
Sais-tu qu'il est friand de gens faits comme toi? 

Je te fais une confidence : 
Je suis mouton aussi ; mon surnom est Robin ; 
Mais pour me reconnaître il faut être bien fin. 
Tu l'avoueras, je suis grand maître en l'art de feindre. 
— Il est vrai, dit le loup ; et tu n'as rien a craindre 
De messire lion : n'en prends point de souci ; 
Tu ne le verras point ; car je te croque ici. »» 

Si le déguisement peut être salutaire, 
Il faut encor savoir se taire. 



IS 



274 FABLES 



FABLE IV. 



Le Miroir. 



Jadis un père de famille 

Eut un fils beau comme le jour; 

Il eut au contraire une fille 
Sans nuls attraits, vrai remède d'amour. 
Ces enfants badinaient, comme font d'ordinaire 
Ceux de leur âge ; et trouvant un miroir 

A la toilette de leur mère, 
Le Narcisse nouveau prit plaisir à s'y voir.* 
Devenu tout à coup amoureux de lui-même, 
Il vanta ses attraits, vanité dont sa sœur 

Ressentit un dépit extrême. 
Croyant à chaque mot qu'il taxait sa laideur. 
Elle n'entendait pas là-dessus raillerie. 
Quoique fort jeune encor, l'amour-propre et l'envie 
S'en étaient emparés. Elle va promptement 
Trouver son père en sou appartement. 

« Mon petit frère a la manie 
De se mirer, dit-elle; il se croit un soleil. 

Et son orgueil est sans pareil. 
Défendez-lui, mon père, je vous prie, 
D'approcher du miroir et de s'y regarder. » r 



DE RICIIKU. 275 

Le père, loin do le ^Toiuler, 
Les embrassa tous doux, tour a tour les caresse, 

Et leur partageant sa tendresse, 

«« Mes chers enfants, dit-il, je veux 

Que vous vous miriez tous les deux ; 

Vous, mon fils, afin que l'image 
De la beauté, dont Dieu prit soin do vous parer, 
Vous donne horreur du vice et du libertinage, 

Qui pourraient la déshonorer : 
Et vous, ma fille, afin qu'en cette glace 

Apercevant votre disgrâce. 
Et que vous n'avez pas ces attraits enchanteurs] 

Dont brille souvent la jeunesse, 
Vous répariez ce défaut par vos mœurs. 

Rien n'est si beau que la sagesse.» 



FABLE V. 

Le Lion et le Levraut, 

Dès le matin un lion a la chasse 
Surprit dans le gîte un levraut. 
Qui, se réveillant en sursaut. 
Se trouva sous sa griffe, et lui demanda grâce. 
Sire lion est, dit-on, généreux : 



276 FABLES 

Mais ce n'est pas a jeun. Le lièvre malheureux, 
En cette extrémité mettant tout en usage, 
Remontre au roi des animaux 
Qu'il appartient au seigneur du village. 
« Tout en ces lieux, dit-il, lui rend hommage. 
Voudriez-vous pour si peu que je vaux 

Avec lui vous faire une affaire ? 
— Maraud, lui répliqua le lion en colère, 
L'homme est maître céans, dis-tu ! Par quelle loi 
Prend-il ce titre? il n'appartient qu'a moi. 
Un chimérique orgueil le flatte, 
Je le sais ; mais j'en fais serment, 
S'il tombe jamais sous ma patte, 
Je le ferai dédire, assurément. 

Pour toi ta bêtise est étrange, 
Quand je te tiens, de croire m'échapper. 
L'homme t'épargne-t-il, lorsqu'il peut t'attraper? 
Eh ! que t'importe qui te mange ? » 



DE RICHER. 277 



FABLE Yï. 



Les Bergers- 



Ciuiilot criait : « Au loup ! >» un jour, par passe-temps. 

Un tel cri mit l'alarme aux champs. 

Tous les bergers du voisinage 
Coururent au secours ; Guillot se moqua d'eux ; 

Ils s'en retournèrent honteux, 

Pestant contre son badinage. 
Mais rira bien qui rira le dernier. 
Deux jours après, un loup avide de carnage, 

Un véritable loup-cervier. 
Malgré notre berger et son chien, faisait rage 

Et se ruait sur le troupeau. 
« Au loup ! s'écria-t-il, au loup ! » Tout le hameau 
Hit a son tour : « A d'autres, je vous prie, 
Répondit-on, l'on ne nous y prend plus ! » 
Guillot le goguenard fit des cris superflus : 

On crut que c'était fourberie. 



In menteur n'est jamais écouté. 
Même en disant la vérité. 



J27« FABLES 



FABLE VIL 



L'Écolier et le Ver à soie. 



Dans un collège, un écolier 

Peu studieux, et n'aimant guère 
A feuilleter Clénard et Despautère, 

S'ennuyait d'être prisonnier. 

L'enfant avait un ver à soie, 

Son amusement et sa joie. 
Un jour le regardant qui filait son cocon, 
Dont il s'enveloppait et faisait sa prison, 
Jl lui dit : ♦« Mon ami, ta sottise est extrême ; 

A quoi bon l'enfermer toi-même?» 
Le ver lui répondit : « Ce n'est pas sans raison 

Qu'à filer je mets mon étude : 
Pour fruit de mon travail et de ma solitude, 

Je serai bientôt papillon. » 

Leçon où la sagesse brille, 
Et dont le sens est assez clair; 
S'il n'avait pas filé, ce ver 
Serait toujours resté chenille. 



i)i: inciiiiu. 279 



FABLE VIII. 



; Le Chêne et l'Arbrisseau. 



Un jeune enfant avec son père 

Se promenait dans un jardin, 

Et ne songeait qu'a se distraire 
De l'ennui qu'il avait essuyé le matin 

En feuilletant son Despautère ; 

Lorsqu'ils trouvèrent en chemin 

Un arbrisseau dont la tempête 
Avait courbé la tige et fait ployer la tête 

En forme a peu près d'un berceau. 

A cet aspect, le sage père 

Voulant a son cher jouvenceau 

Donner un avis salutaire : 
M Mon fils, dit-il, prenez cet arbrisseau, 
Et le rétablissez dans sa forme première. 

— Volontiers, papa, » dit l'enfant. 
Aussitôt il le prend, et, sans beaucoup de peine, 

Il le redresse au même instant. 
** Fort bien, dit le Mentor ; mais voyez- vous ce chêne 

Que son poids vers le sol entraîne? 

Quoique déjà fort avancé, 
Il aurait bien besoin d'être un peu redressé. 



280 FABLES DE RICHER. 

Allez aussi lui rendre ce service. 

— Oh ! oh ! dit l'enfant en riant, 
Papa, pour moi quel exercice ! 
Je le tenterais vainement ; 

Mon bras est un peu trop novice, 
.le m'en serais chargé fort aisément, 

Lorsque cet arbre était encor dans son enfance ; 

Mais de le redresser ce n'est plus la saison, 
Et les bras même de Samson 
Ne vaincraient pas sa résistance. 

— Oui, mon fils, vous avez raison. 
Reprit alors le père, et cette expérience 

Pour vous doit être une leçon. 
rsos penchants dans le premier âge 
Sont faciles a corriger ; 
Mais on ne peut plus les changer 
Quand ils sont raffermis par le temps et l'usage. »» 



LEMONNIER, 



FABLE I. 



Le Rossignol qui ne chante plus. 



Ifn rossignol, par ses chansons, 
Pendant le mois de mai charmait tout un bocage. 
Les oiseaux, attentifs à ses doctes leçons, 

Tâchaient d'imiter son ramage. 
Ils ne l'imitaient pas; mais n'importe, leurs sons 
M'en paraissaient plus doux, m'en plaisaient davantage. 
Le mois de juin venu, notre aimable chanteur 

Tout a coup garde le silence. 

Dans tout le bois grande rumeur, 

Et vite, et vite en diligence 

On dépêche un ambassadeur. 

Un jeune pinson eut l'honneur 



282 FABLES 

D'être chef de cette ambassade. 

M Qu'as-tu, lui dit-il, camarade? 

D'où te vient ta mauvaise humeur? 
Pourquoi nous punir tous? Dis, serais-tu malade?» 

Le rossignol, montrant un nid 

Où l'on voit maint et main petit 
Ouvrir un large bec et demander pâture ; 
« J'ai chanté, lui dit-il, les plaisirs et l'amour 
Quand je n'étais qu'amant : chaque chose a son tour. 
A présent je suis père, et la sage nature, 

Qui m'a donné ces chers enfants, 

Au lieu de mes chansons m'inspire 
Des soins tout aussi doux et bien plus importants. » 



FABLE II. 



Le Statuaire et son amû 



Certain maladroit statuaire, 
Car il en est (tous ne sont pas 

Coustou, Pigal, Bouchardon, Phidias), 
Avait fait un dieu du tonnerre 

Si court, si court dans ses proportions, 



Qu'on l'aurait pris pour lo dieu des Lapons. 
Un safîc ami lui lit roniarquer sa bévue. 
L'imbécile, croyant corrij^er ce délaut, 
Vous percha la statue 
Sur un socle bien haut. 
•♦ Tu croyais la grandir ; la voilà plus petite, 

Dit l'ami. Tu fais comme un roi 
Qui, voulant illustrer un faquin sans mérite, 
Lui donnerait un haut emploi. »» 



FABLE lïl. 



L'Eléphant et les deux Renards. 



Maître éléphant un jour fut choisi pour arbitre 

Entre deux vieux renards. 11 fallait adjuger, 

A qui le méritait, le très superbe titre 

De fourbe passé-maître. Avant que de juger, 

Le magistrat leur dit : «Je voudrais vous entendre ; 

Parlez, braves gens, mais abrégez les discours, 

La vérité les aime courts. »» 
Les contestants ne firent point attendre. 
L'un dit : «Jements par fois; l'autre, je ments toujours. 



284 FABLES DE LEMONNIER. 

— Bien plaidé, mes amis, il suffit ; votre affaire 
A présent me semble assez claire. 

Toi qui dis vrai parfois, je t'adjuge a bon droit 

Le titre de menteur expert et très adroit ; 
Toi qui ments a chaque parole, 

Voilà ton précepteur, va~t-en a son école. » 



DORAT. 



FABLE I. 



Le Chêne. . 



Un chêne allier s'indignait de son fruit : 
«De mon ombre, dit-il, je protège la terre; 
Je suis l'arbre du dieu qui lance le tonnerre, 

Et voila ce que j'ai produit ! 
— Ingrat, reprit le gland, qui parlait comme un sage, 

D'où te vient tant de vanité? 
Dans tes vastes rameaux reconnais mon ouvrage ; 

Sans moi tu n'aurais pas été ; 
J'enfermais dans mon sein ton superbe feuillage. 
Toujours sublime en ses moindres décrets , 

La nature qui me destine 
A te perpétuer dans le fond des forêts, 

Sur ta cime m'élève exprès, 
Pour mieux te rappeler à ton humble origine. ♦» 



286 FABLES 



FABLE II. 



La Linotte. 



Une étourdie, une tête à l'évent, 

Une linotte, c'est tout dire, 
Sifflant a tout propos, et tournant a tout vent, 

Quitta sa mère et voulut se produire, 

Se faire un sort indépendant : 
Un nid chez soi vaut mieux souvent, 

Que ne vaut ailleurs un empire. 
Il s'agit de trouver un bel emplacement. 
Ma folle un jour s'arrête près d'un chêne ; 

« C'est, dit-elle, ce qu'il me faut ; 

Je serai la comme une reine ; 

On ne peut se nicher plus haut. •» 

En un moment le nid s'achève ; 

Mais deux jours après, ô douleur ! 

Par tourbillons le vent s'élève, 

L'air s'embrase, un nuage crève, 

Adieu les projets de bonheur! 

Notre linotte était absente. 

A son retour, dieux ! quels dégâts! 

Plus de nid ! Le chêne en éclats ! 

« Oh ! oh ! je serai plus prudente, 



DE DOUAT. 2»T 

Dit-elle, lop;(M)ns-nous six élaf^es plus bas. » 

Des broussaillos frapi)cnt sa vue , 

La foudre n'y tombera point, 

J'y vivrai tranquille, inconnue, 
Et ceci, pour le coup, est mon fait, de tout point. " 

Elle y bâtit son domicile. 

Moins d'éclat sans plus de repos ; 

La poussière et les vermisseaux 

L'inquiètent dans cet asile, 
Il faut prendre congé ; mais sage a ses dépens, 
D'un buisson qui domine, elle gagne l'ombrage, 

Y trouve des plaisirs constants, 

Et s'y préserve en même temps, 

De la poussière et de l'orage. 

Si le bonheur nous est promis, 
Il n'est point sous le chaume, il n'est point sur le trône : 
Voulons-nous l'obtenir, amis? 
La médiocrité le donne. 



288 FABLES 



FABLE III. 



Le Chapeau. 



Le bien, dit-on, vers le mieux s'achemine : 
Ce mieux-la n'est qu'un mot, ou je suis fort trompé. 
Le chapeau dans son origine, 
S'arrondissait sans être retapé ; 
Le premier cependant qui s'en couvrit la fête 
En était fier, quoiqu'il fût rabattu : 
C'était a qui lui ferait fête , 
Et le bruit de son nom fut partout répandu. 
Cet homme devint vieux, et mourut comme un autre : 
Du chapeau rond„son plus proche hérita : 
(C'était de son temps comme au nôtre). 
Profondément il médita... 
Et releva deux bords. Tout le peuple s'écrie : 

« Ma foi ! l'inventeur ne fut rien ; 
Son successeur est tout ; quel effort de génie ! 
C'est a présent que le chapeau sied bien ! » 
Le successeur au milieu de sa gloire , 

Alla rejoindre son parent ; 
Et l'héritier, esprit fort pénétrant , 
Voulut comme eux illustrer sa mémoire : 
Voila sa tête en mouvement ; 



I)K DOUAT. 2SÎ) 

Sou essor civalour ne fonn;iîl point do lioine. 

Kl. soudain au cliapoau, (|noI licurcux changement 1 

Dans son enthousiasme, il ajoute une corne... 

Une corne de phis ! vite, vite un autel ! 

C'est un prodige, un dieu sous les traits d'un mortel. 

La Parque enfin le ravit a la terre. 
Au terme des grandeurs le voila parvenu, 
Kt le chapeau trois fois cornu, 
Vient enrichir un nouveau légataire. 
Que fera-t-il? que va-t-il concevoir? 
A ses dépens chacun raisonne et glose. 

O sublime métamorphose ! 
Son feutre est blanc, il va le teindre en noir 
Afin d'inventer quelque chose. 
Nouveaux transports ! grande rumeur ! 
«♦ Oh ! pour le coup, dit-on, l'idée est admirable ! 
Un chapeau blanc ! fi ! c'était une horreur ! 
Voici du beau, du neuf, de l'incroyable ! 
Honneur au chapeau noir et gloire à son auteur ! »» 

Notre auguste philosophie 
Est, je crois, peinte en ce tableau : 
Que de sages on déifie, 
Qui n'ont fait que changer la forme du chapeau ! 



19 



290 FABLES 



FABLE IV. 



L'Ane et le Cheval. 



Un beau cheval fringant et pomponné, 
D'un pauvre Aliborou avait frappé la vue; 
A l'écurie, aux champs, ou dans la rue, 
Il revoyait toujours l'animal fortuné. 
Et toujours enviait sou bonheur et sa gloire. 
Au bout de quelque temps, à peine il veut le croire 
Il le retrouve, hélas ! sec, fourbu, décharné, 

N'ayant plus d'or à sa gourmette, 
JNi housse sur le dos, et tirant la charrette. 
« La peste ! quel revers, dit notre âne étonné ! 
ÏI n'est donc point de bonheur sans mélange ! 
Allons, je me le tiens pour dit : 
Puisqu' ainsi la fortune change, 
Je vois qu'il faut m'en tenir a l'esprit. » 



DE DOUAT. 291 



FABLE V. 



L'Enfant cl le Hochet. 



Un eufanl pleurait, s'emportait, 

Se tordait les bras de colère, 

Il voulait avoir un hochet 
En mouvoir les grelots, jouir, se satisfaire. 
11 le voulait ; gronder est temps perdu. 
îl le poursuit des yeux, il se mutine, il presse ; 

Par la menace il n'est point retenu. 
On le lui donne ; et l'étourdi s'y blesse. 
Il brûlait d'obtenir ; bientôt son ardeur cesse. 

Il gémit d'avoir obtenu. 

Par ces traits, c'est toi que je nomme, 
Mortel impatient, mes yeux t'ont reconnu. . . 
La fable de l'enfant est l'histoire de l'homme. 



IMBERT. 



FABLE L 



La Carpe. 



Certaine carpe encor vivante 

Dans la poêle un jour fit le saut, 
Dans la poêle où grondaient les flots d'une huile ardente 

Le bain lui parut un peu chaud. 
La voila qui combat, s'agite, se tourmente; 

Il faut la voir vingt fois se replier ; 
Sa queue, en bondissant, bat la vague écumante 
De l'huile, qui jaillit au front du cuisinier. 
La douleur croît, et la pauvrette encore, 
Par de nouveaux efforts luttant et sautillant, 

S'élance, et tombe en frétillant, 

Dans le brasier qui la dévore. 



FABLI-S D'IMI5i:UT. 295 

Au nuilhciir, qui va redoiibliuil, 
I/liomnic bien souvent fait la i^ucrro : 
Vains efforts! c'est un nouicl coulant; 
Il veut le rompre, il le resserre. 



FABLE II. 



Le Chai peureux. 



Au fond d'une obscure prison 
Logeait un rat d'une grosseur insigne; 
L'âge d'abord l'avait rendu grisou, 
Puis aussi blanc que la plume du cygne, 
Ou peu s'en faut. C'était, parmi les rats. 

Pour l'âge un vrai Nestor, pour la force un Achille ; 

Tant, qu'il glaçait d'effroi le plus hardi des chats, 
Qui devant lui demeurait immobile. 
Lecteur, peut-otrc avez-vous déjà cru % 
Qu'un rat pareil ne put jamais éclore 

Que dans ma tête ; erreur : plus d'un témoin l'a vu ; 
Peut-être même est-il vivant encore. 

Quoi qu'il en soit, un chat parisien 
Qui l'avait vu, mais qui ne savait guère 
L'art d'élever un fils, disait toujours au sien. 
Quand il se mettait en colère : 



294 FABLES 

«Coquin ! pendard ! que fais-tu là? 

Je te fais manger, prends-y garde, 

Par le gros rat ; il nous regarde : 

Hem! veux-tu bien?... encore! hola ! 

Gros rat, venez : bon ! le voila. 
Emportez-moi ce chat qui n'est pas sage. » 
De ce gros rat enfin son père, en tous les cas, 

L'effraya tant dans son jeune âge, 
Que sans cesse depuis, changeant de personnage, 

Ce chat fuyait devant les rats. 
Sans sa nourrice et semblable menace, 
Tel, qui mourut en lâche, eût pu vivre en héros : 
Mères, songez-y bien ; dans de jeunes cerveaux 

Tout se grave et rien ne s'efface. 



FABLE III. 



L'Habil el l'Oreiller. 



Un habit fastueux et d'ambre saupoudré 
(C'était l'habit d'un petit-maîire), 
De la garde-robe tiré. 
Sur un lit attendait son maître, 



D'IMP.KUT. 2î»5 

<jui ce jour-la courait un bal paré. 
Avant que par la voix de Facile sonnette, 

Monsieur, dès lonj^tomps éveillé, 
Kùt annoncé l'instant de la toilette 

Kt cpril lui plùl d'être lial)illé, 
oue lit riiabit? linnuyc', solitaire, 

Sur ce lit ne sachant quç faire, 

Il se met lors a babiller. 
Babiller! quoi? tout seul? Non, avec l'oreiller. 

« Ça, lui dit-il, jasons, mon frère ; 
Parlons de notre maître. Ah ! le joli seigneur ! 

C'est tous les jours jouissances nouvelles. 
Je le suis en tous lieux ; témoin de son bonheur, 

Je puis en donner des nouvelles. 
De toilette en toilette, il faut voir chaque jour 

Son agréable suffisance, 

En folâtrant parler d'amour. 
Etalant aux soupers ses airs, son élégance. 
Il est toujours joyeux, tendre et vif tour a tour, 

Parle toujours, jamais ne pense; 
Voilà ce qui s'appelle un seigneur d'importance. 

Un véritable homme de cour. 

Pour lui Paris est la Cocagne ; 

Mais j'aime sa gaîté surtout. 

Qu'il joue, il n'est jamais a bout ; 

Quand il perd, on dirait qu'il gagne. 
Cet homme a le cœur net, ou jo perds mon honneur : 

Et s'il n'a trouvé le bonheur, 

Il est bien, ma foi ! sur la route. 
— Oui, ton récit est fidèle sans doute. 



296 FABLES 

Dit l'oreiller, plus instruit, moins parleur; 
Je veux t'en croire ; mais, écoute. 
Explique-moi ceci : Quand le matin, bien las, 
Près de son lit on le ramène, 
Il se couche et ne s'endort pas ; 
11 soupire, gémit, s'agite, se démène; 
Je suis toujours ou trop haut ou trop bas. 
Tantôt il sort du lit, puis a grands pas 
Seul dans sa chambre il se promène ; 
Et même un jour de lansquenet, 
Tempêtant, jurant de plus belle, 
Entre nous, j'ai vu sa cervelle 
Presque a deux doigts du pistolet. 
Hem ! qu'en dis-tu? — Que l'apparence est vaine, 
Que son témoignage est trompeur. 
Qui veut bien connaître un acteur 
Doit l'observer hors de la scène. » 



D'IMBKin. 2*»7 



FABLE ÎV. 



Le Cerf-volant el la Comcle. 



lu ccrf-volant illuminé, 

Qui se croyait au moins une planète, 
Vit sur sa tcte un jour une ardente comète 
De son corps lumineux fendre l'air étonné. 
« Attends, ma sœur, attends, cria-t-il; c'est ton frère. 

Je suis a toi ; je monte au haut des cieux ; 
.le suis aussi moi-même un astre radieux ; 
De nos feux réunis enflammons l'atmosphère. »♦ 
Alors, aidé du vent, il trace maints sillons. 
Monte, et, rompant enfin le fil qui le seconde, 

Le nouvel astre, en un marais immonde. 

Va pour jamais éteindre ses rayons. 

Mes amis, plaignons sa sottise ; 
L'orgueil qui le perdit est aussi notre écueil ; 
Et j'ai toujours vu que l'orgueil 
Était voisin de la bêtise. 



GINGUENÉ 



FABLE I. 



Le vieux Pêcheur. 



Depuis que la muse naïve 
Qui remit sous mes doigts ma lyre fugitive, 
De moi, taut bien que mal, a fait un fablier, 
Je suis plus que jamais, en ma saison tardive, 
Amateur des jardins, si ce n'est jardinier : 

Souvent j'y passe un jour entier ; 
A quoi? je ne sais trop ; mais heureux de n'entendre 
De bruits ni vrais ni faux, point de devoirs a rendre, 

Point de bavards pour m'ennuyer. 

Point d'œil malin pour m'épier. 

Et toujours des leçons à prendre : 

Leçons de langue des oiseaux, 



FAUM-S DK GliNr.l'KNK. 209 

Kl (les (leurs, et intime des arbres. 
Je les entends ; j'entends les moindres arbrisseaux ; 

J'entendrais, je crois, jusqu'aux marbres, 
Si marbres halulaient sous mes humbles berceaux. 

Dans ce jardin, chéri de Paies et de Flore, 

Est un antique et beau pêcher 
Dont les fruits, (ju'on naissant le dieu du jour colore, 
Flattent l'œil, l'odorat, le goiit et le loucher. 

Mais ce favori de Pomone 
Vieillit : déjà son front porte cette couronne 
Qui marque a ses pareils l'instant du noir nocher. 

Sa feuille tombe avant l'automne ; 

On voit son tronc se dessécher ; 
Ei déjà la nature, et si dure et si bonne, 
Qui des arbres, de nous également ordonne, 
Lui trace le chemin du jardin au bûcher. 

Près de lui, d'une main prudente, 
Charles, mon jardinier, mit par précaution 
Un pêcher jeune encor. mais d'une belle attente, 

El dont une greffe savante 

A fini l'éducation. 
De ce nouveau venu le vieux pêcher se fâche. 

«Pourquoi, dit-il, m'associer 

Un blanc-bec. un mince écolier? 
Je ne le puis souffrir: je prétends qu'on l'arrache, 
(^u je fais l'an prochain banqueroute au fruitier. » 

A ce dur propos, mon bon Charle, 



500 FABLES 

Qui plus et mieux qu'un oiseau parle, 
Et souvent adoucit l'ennui de travailler 

Par le plaisir de babiller, 
Concis pour cette fois autant qu'un Spartiate, 
Répond : « S'il faut choisir, crains que je ne t'abatte 
J'aurai de lui les biens qu'avec toi j'ai perdus ; 
Il ploîra sous les fruits quand tu n'en auras plus. » 

Mes chers amis, moi qui vous fais ce conte, 

Je prétends pour mou propre compte 
En profiter. Toujours j'aimai les jeunes gens : 
Je veux de plus en plus, en faveur de leur âge, 
Excuser leurs défauts, accueillir leurs talents. 
Et, brisé des écueils, mais bientôt au rivage 
De l'orageux Neptune où je les vois flottants, 
Des mains et de la voix animer leur courage. 
Aidons nos successeurs, c'est le conseil du sage. 

Ainsi de mon pécher quinteux 
Je sais mettre a profit la leçon pour moi-même. 

Tel vieillard savant et hargneux. 
Qui me traite en jeune homme et fait le dédaigneux. 

En profitera-t-il de même ? 



i)i: r.iNGLKM:. 301 



FABLE II. 



L'Enfanlel le petit Oiseau. 



A peine séparé de sa mère inquiète, 
Un jeune oiseau tomba dans les mains d'un enfant. 
Si jamais je deviens ou pinson ou fauvette, 
Me préserve le ciel qu'il m'en arrive autant! 
Grande joie au logis. «Voyez, il est vivant : 
Il mangera tout seul ; il fera l'échelette; 
Il parlera, dira : petit- fils! mon mignon! 
Apprenons-lui d'abord h voler. »> A la patte. 

L'enfant, d'une main délicate. 
Attache un lil léger, et joint a sa leçon 

Force biscuit, force bonbon. 
\e croit-on pas qu'avec si bonne chère, 
l:!f si bon maître et chaîne si légère, 

L'oiseau va se trouver content? 

iMais son air boudeur et colère 
Dit bien qu'il ne l'est pas. « Qu'as-tu, petit méchant ? 
Ce 111 nu te déplaît? pour te remettre en joie, 

Je t'en vais donner un de soie. » 
La soie est déjà mise, et ce lien nouveau 

Rend plus triste encor notre oiseau. 



502 FABLES 

u L'argent te ferait-il envie ? » 
Dit le bambin ; et son doigt diligent, 
A la patte indocile ajuste un fil d'argent. 
L'oiseau fait toujours grise mine ; 
De son côté l'enfant s'obstine; 
Et, pour le dire en abrégé, 
Fil de soie et d'argent en fil d'or est changé. 
M Oh ! maintenant, avec ta belle chaîne. 
Mon cher petit, tu n'auras plus de peine. 

— Laisse-moi prendre mon essor, 
Ou tu perds tous tes soins, répond l'oiseau sauvage ; 
Qu'un fil qui me retient soit d'argent, qu'il soit d'or, 

U ne m'en plaît pas davantage. 

Je sais qu'il est d'autres oiseaux 
Que leur chaîne séduit par un air de richesse. 
Qui souffrent, sans mourir, la cage et les barreaux ; 

Je ne suis pas de leur espèce. 
Chaîne d'argent, de soie, ou de l'or le plus fin, 
Même de diamants, m'importune et me blesse, 

Puisque c'est une chaîne enfin.» 



DE (iINGUENE. 505 



FABLE III. 



Les Oiseaux et les Poissons. 



"neurcux,liciireiixpoissons,bienplusheureuxquenousI 
L'hameçon, les fllets s' arment-ils contre vous, 
Plongez au fond des eaux, vous n'avez rien a craindre ; 
Dans ces gouffres profonds qui pourrait vous atteindre? 
La mer, le fleuve même ont des antres si creux ! 
Heureux, heureux poissons, bien plus que nous heureux ! 

— Heureux, heureux oiseaux, nous vous portons envie ! 
Le tube menaçant poursuit-il votre vie, 

Volez au haut des cieux, il ne peut vous blesser. 
Dans les champs de l'éther qui pourrait vous percer? 
Vous avez l'éther même et les cieux pour patrie. 
Heureux, heureux oiseaux, nous vous portons envie ! 

— Eh ! qui peut nous défendre, au plus haut de l'éther', 
De cet oiseau terrible, ami de Jupiter, 
Et des autres tyrans, dont les serres funestes 
Atteignent notre vol dans les plaines célestes ? 

— Eh ! ne craignons-nous pjis, sans compter les filets, 
Dans les fleuves, la dent des voraces brochets, 



504 FABLES DE GINGLENE. 

Dans l'Océan, la faim des immenses baleines 
Et des autres tyrans de ces humides plaines ? » 

Ces fabuleux discours de poissons et d'oiseaux 

Vous instruisent, lecteur, et m'instruisent moi-même. 

Ainsi nous fabriqua l'architecte suprême : 

Nous voyons en autrui les biens, en nous les maux. 

Les oiseaux, les poissons donnent un avis sage ; 

De ce double penchant qu'il serve a nous guérir ; 

Pour les autres gardons la pitié, le courage 

Pour les maux que le sort nous condamne a souffrir. 



DUTREMBLAY. 



FABLE I. 



Le Lendemain. 



La jeunesse se plaît k changer de séjour; 
«Demain, demain est un beau jour! 
Se disait un enfant , je vais faire un voyage 
Aux champs! Je verrai la des lapins, des oiseaux! 
Comme un pierrot échappé de sa cage, 
J'irai courir et par monts et par vaux ; 
A mon aise, en plein air, je ferai du tapage : 
Quel plaisir! Ce demain ne viendra pas, je gage ; 
Ma bonne, couche-moi, faisons venir le soir, 

On dort aisément a mon âge; 
Je vais ê(re à demain sans m'en apercevoir. " 

20 



506 FABLES 

Voila l'enfant ; mais l'homme est-il plus sage ? 
Dans l'avenir sans cesse il place son espoir, 

Et le présent pèse a son existence ; 
Il le pousse, il le chasse avec impatience. 
C'est pourtant un ami qu'il ne doit plus revoir. 



FABLE II. 



Le Lièvre et la Tortue. 



Pour un lièvre léger, une lourde tortue 

Avait une tendre amitié ; 

Ce sentiment vous fait pitié. 
Pourquoi? l'on fait souvent aussi grosse bévue. 

Si vous en doutez, quelque jour, 
Moi, je vous prouverai que chez l'humaine race, 

L'amitié, l'estime et l'amour. 

Ne sont pas toujours a leur place. 

Étrange ou non, la tendresse existait ; 
Mais à ce pauvre lièvre on donnait trop la chasse, 
En passant, un chien l'épouvantait. 



DE DUTRKMHIA^. "O? 

Puis un renard... le lièvre détalait. 
Ilalolanl, la loiluc emportait sa besace, 

De son ami suivait la trace, 
Kt courait après lui, comme elle peut courir. 
Au rendez- vous, chance malencontreuse. 
Klle en eut tant, la pauvre malheureuse, 
ou*a la peine il fallut mourir. 

Choisissons nos amis avec poids et mesure ; 
On ne peut vivre seul : s'associer est bon ; 

Mais ne prenons pour compagnon, 

Que celui qui va notre allure. 



FABLE III. 



La Bonbonnière. 



A la discrétion de ses petits enfants, 
Sur sa table, une bonne mère 
Avait laissé sa bonbonnière. 
Doit-on ainsi tenter les gens? 
L'un d'eux y puise sans scrupule 



r,08 FABLES DE DLTREiMBLAY. 

Le bambin croque a belles dents ; 
Mais que prend-il? Une pilule. 
Bientôt un petit mal au cœur... 
Le larcin est clair... tout l'annonce. 
Le lit, la diète, la semonce 
Vont punir le petit voleur. 

La friandise est souvent corrigée. 
Gardons-nous de l'esprit malin ; 
Il nous présente la dragée 
Et nous donne du chicotin. 



DE JUSSIEU. 



FABLE I. 



Le Lierre et la Vigne. 



Sur le mur d'un vieil ermitage, 
Un lierre avec orgueil étalait son feuillage. 

Une vigne, tout près de lui, 
Orimpait modestement le long du même appui . 

De son inutile verdure 
Fier et vain comme un sot, le lierre, sans égard, 
Repoussait sa voisine et couvrait la masure. 

La pauvre vigne, sans murmure. 
Se retirait toujours, cherchant place a l'écart. 
Mais chacun eut son tour, et justice fut faite. 
Un jardinier s'avance, armé de sa serpette; 



5H0 FABLES 

Il vient pour réparer le manoir délaissé. 
Sans peine on devine le reste. 

L'orgueilleux inutile, arraché, dispersé, 
Laisse le mur débarrassé 
A la vigne utile et modeste. 



FABLE IL 



L'Abeille et la Fourmi. 



A jeun, le corps tout transi, 

Et pour cause, 
Un jour d'hiver, la fourmi. 
Près d'une ruche bien close, 
Rôdait pleine de souci. 
Une abeille vigilante 
L'aperçoit et se présente. 
« Que viens-tu chercher ici? 
Lui dit-elle. — Hélas! ma chère, 
Répond la pauvre fourmi, 
Ne soyez point en colère. 
Le faisan, mon ennemi, 



\)K jrSSIKU. TH» 

A (lélruil ma fourmilière; 

Mon magasin est laii ; 

Tous mes parents ont péri 

De faim, de froid, de misère. 

J'allais succomber aussi, 

Quand du palais que voici 

î/aspect m'a donné courage. 

Je le savais bien garni 

De ce bon miel, votre ouvrage ; 

J'ai fait effort, j'ai fini 

Par arriver sans dommage. 

Oh ! me suis-je dit, ma sœur 

Est fille laborieuse ; 

Elle est riche et généreuse, 

Elle plaindra mon malheur ; 

Oui, tout mon espoir repose 

Dans la bonté de sou cœur. 

Je demande peu de chose ; 

Mais j'ai faim, j'ai froid, ma sœur. 

• — Oh! oh! répondit Tabeille, 

Vous discourez a merveille ; 

Mais, vers la fin de l'été, 

La cigale m'a conté 

Que vous aviez rejeté 

Une demande pareille. 

— Quoi, vous savez. . . — Mon Dieu, oui ; 

La cigale est mon amie. 

Que feriez-vous, je vous prie, 

Si, comme vous, aujourd'hui, 

J'étais insensible et fière. 



ô^2 FABLES 

Si j'allais vous inviter 
A promener ou chanter? 
Mais rassurez-vous, ma chère ; 
Entrez, mangez à loisir; 
Usez-en comme du vôtre ; 
Et surtout, pour l'avenir, 
Apprenez a compatir 
A la misère d'un autre. » 



FABLE III. 



Le petit Linot. 



Une linotte gentille 
Avait posé son nid au sommet d'un ormeau, 

Et couvait sa jeune famille 
Que le vent balançait sur un léger rameau. 

Des petits le naissant plumage 
Offrait chaque matin quelque progrès nouveau ; 

Tandis que, par son doux ramage, 

La mère, charmant le bocage, 

Les amusait dans le berceau. 

Soins et tendresse maternelle 



DE JUSSIKCI. ."|-, 

|{('ini>lissaient (ont son temps, occiipaienl tout son cour; 

VA rien n'égalait son bonheur, 

Quand ses jeunes linots vers elle 
Tendaient leurs petits becs en lui l)attant de l'aile. 
Advint l'Age bien doux, qui nest pas sans danger, 
Où l'oiseau s'aperçoit que sa plume légère 

Doit lui servir a voltiger. 

Alors vous eussiez vu la mère 
Tromener tour a tour chaque petit linot, 
(îuider son premier vol de l'ormeau jusqu'au chêne, 
I.'aidcr, le soutenir, revenir aussitôt 
Chercher un autre élève, et sans compter sa peine, 

Recommencer cette leçon 

Mainte fois pour chaque oisillon. 
Puis elle leur disait : « Enfants, quand viendra l'heure 
De m'absenter un peu, pour aller recueillir 
Ce grain que Dieu fait croître exprès pour vous nourrir, 
(îardez-vous bien tout seuls de quitter la demeure; 

Vous pourriez vous en repentir. 

Dans cette commode retraite, 

Vous ne craignez chat ni belette ; 
Ils n'y peuvent grimper, car ce frêle rameau 
Est a peine assez fort pour porter un oiseau ; 

Mais si vous tombez sur la terre, 

Gare a la griffe meurtrière ! » 

Cela dit, un jour elle sort. 

Voila qu'un linot sans cervelle, 
Se croyant grand garçon bien raisonnable et fort, 
Veut essayer tout seul la vigueur de son aile ; 
Il s'élance du nid, vole a l'arbre voisin, 



5^4 FABLES DE JUSSIEU. 

Puis va de feuillage en feuillage, 
Et sans rien calculer, comme on fait a son âge, 

Il avance, et se trouve enfin 

Fort éloigné de son bocage. 
Il en était tout fier, lorsqu'un affreux tapage 

Près de lui retentit soudain. 
Alors épouvanté, pour gagner sa demeure 
Il veut voler d'un trait, mais il le veut en vain, 
Il bat de l'aile, il tombe, où ?... sur un chat malin 

Qui le guettait depuis une heure. 

La mère arrive... Il n'est plus temps ! 

«Hélas ! dit-elle a ses autres enfants, 
Il n'a point écouté mes craintes maternelles ! 
Qu'il vous apprenne au moins comme un petit linot 

Peut se perdre, en voulant trop tôt 

Voleter de ses propres ailes. »> 



GUICHARD. 



FABLE I. 



Le Chevreau et le Loup. 



Un iusoleiU chevreau, du haut de son étable, 

Crie au loup qui passait : « Le gueux, le misérable ! 

— Ce n'est pas de toi, répond-il, 
Que part l'insulte, non ; mais de ta seule place. »♦ 

Tout faux brave, loin du péril, 
Croit montrer du courage, et n'a que de 1* audace. 



31 e> FABLES 



FABLE IL 



Le Singe applaudi. 

Dans un cercle de ses confrères, 
In jeune singe, adroit comme l'on n'en voit guères, 
Fit un très joli tour ; mes singes d'applaudir. 
D'aise en sa peau (signe de faible tête ), 
L'animal a peine à tenir ; 
Il veut recommencer... Il n'est plus qu'une bête. 
L'éloge pour le sot est un écueil fatal. 
Louez-le de bien faire, aussitôt il fait mal. 



FABLE ÏÏL 



Le Lézard et la Torlue. 



"Pauvre tortue, hélas! s'écriait le lézard. 

— Pourquoi pauvre ? — Quelle misère ! 
Sans porter ta maison, tu ne vas nulle part. 

— Charge utile devient légère. »> 



DE GUICIIARD. 547 



FABLE IV. 



L'Enfant et le Chat. 



Tout eu se promenant, un bambin déjeunait 

De la galette qu'il tenait. 
Attiré par l'odeur, un chat vient, le caresse, 
Fait le gros dos, tourne et vers lui se dresse : 
" Oh ! le joli minet ! ♦♦ Et le marmot charmé 
Partage avec celui dont il se croit aimé. 
Mais le flatteur a peine obtient ce qu'il désire, 

Qu'au loin il se retire. 
« Ah ! ah! ce n'est pas moi, dit l'enfant consterné, 
Que tu suivais : c'était mon déjeuné. » 



GROZELIER. 



FABLE I. 



Les deux Poulains. 



Tous jeux de mains sont dangereux; 

De s'en abstenir c'est prudence ; 

Ce n'est que ris quand on commence ; 
Après suivent les pleurs ; et la fin de ces jeux 
Est qu'il survient souvent des accidents fâcheux. 

Deux poulains de très bonne race, 
Grands, bien faits, marchant avec grâce, 

En folâtrant ensemble dans un pré, 
Après avoir bien pâturé, 

Des crins flottants de leur queue ondoyante, 



FAHLKS DE f.UOZKLIER. r>|l> 

Prenaient plaisir a se donner dos coups. 
C'était d'abord une ^'ucne innocente; 
Mais un coup malheureux, excitant leur courroux, 

En un coml)at cliangea la fôte. 
(le coup élanl tombé sans dessein sur la této 
D'un de nos deux poulains, son œil fut offensé. 
L'animal se sentant blessé, 
Vous lâche a l'autre une ruade, 
Que celui-ci rend a son camarade ; 
Uref, tant la colère éclata. 
Que la scène s'ensanglanta, 
Et Tagresseur sortit le plus malade. 

Enfants, que ce malheur vous serve de leçon. 

De vos jeux c'est ici l'image ; 
Entre vous, par les pleurs finit le badinage. 
Des plaisirs innocents, que permet la raison, 

Et que l'on accorde a votre âge, 

Sachez faire un meilleur usase. 



320 FABLES 



FABLE II. 



Le Père instruisant ses Enfants. 



Un père avait deux fils, dont l'un aimait l'étude ; 
L'autre, de ne rien faire avait pris l'habitude. 

Même au milieu de leurs amusements, 
€e père, ne cherchant en tout qu'à les instruire, 

Avait grand soin de les conduire. 
Au printemps, en automne, a sa maison des champs. 

Là, dans ses jardins domestiques, 

Où brillaient les vives couleurs 

D'un riche assemblage de fleurs. 
Il leur faisait remarquer les pratiques 

De l'abeille et du papillon. 
«Voyez, leur disait-il, quelle application 
Apporte à son travail la diligente abeille ! 
Elle ne quitte point cette rose vermeille, 
Qu'elle n'ait de son suc fait un riche butin. 
Voyez d'une autre part ce papillon volage; 
Il cajole en passant le muguet, le jasmin, 

L'œillet, l'anémone, le thym. 

Et toutes les fleurs du jardin, 

Sans en faire le moindre usasc. » 



DE GKOZKMKK. 321 

Telle est la jeunesse peu sage : 
Kllc vole il tous les plaisirs, 
Kt passe la fleur de son ûge 
Dans l'agilation de mille vains désirs.' 

Imitez l'aheille constante : 
Klle fait du travail son bonheur le plus doux ; 
Par cette conduite prudente, 
tlle est un modèle pour vous. 



21 



LE BAILLY. 



FABLE I. 

Le Renard et le Singe. 

Bertrand, singe un peu vain, disait : «Que l'on me cite 
Un seul des animaux que mon geste n'imite. 
— Et toi, dit un renard, en pourrais-tu citer 
Un seul qui voulût t'imiter?» 



FABLE IL 



Le Lierre et le Rosier. 



Un lierre, en serpentant au haut d'une muraille, 
Voit un petit rosier, et se rit de sa taille. 
L'arbuste lui répond : «Apprends que sans appui 
J'ai su m'élever par moi-même ; 



FAHLKS DE LK HAILLY. 

Mais loi, dont Forgueil est extn^mo, 
Tu ramperais encor sans le secours d'aulrui. »» 



.)•-!) 



FABLE III. 

Le Villageois et le Fromage. 

Un rustre en son buffet avait mis un fromage, 
Lorsque par une fente il aperçoit un rat ; 
Vite il y fait entrer son chat. 
Afin d'empêcher le dommage ; 
Mais notre Mitis, aux aguets. 
Mange le rat d'abord, et le fromage après. 



FABLE IV. 



La Chandelle et la Lanterne. 



Une chandelle, un jour, disait a la lanterne : 
Pourquoi de ton foyer me faire une prison ? 
Ton vilain œil-de-bœuf rend ma lumière terne ; 



o24 FABLES 

Ouvre-toi, qu'a mon gré j'éclaire l'horizon ! »• 
La lanterne obéit; l'autre, qu'y gagne-t-elle? 
Bonsoir! un coup de vent a soufflé la chandelle. 



FABLE V. 

L'Horloge et le Cog d'un clocher. 

Certaine horloge un jour dit au coq d'un clocher : 
« Tourner au moindre vent, quelle tête légère ! 
— Est-ce a toi, répond l'autre, a me le reprocher ? 
Marquer d'où le vent souffle est mon unique affaire. 
— C'est agir sans savoir. — Toi-même est dans ce cas. 
— Comment? — ^Tu montres l'heure, et tu ne la sais pas. 



FABLE VL 



Le Buisson et la Rose. 



«Comment! déjà sur le retour? 
Ce matin même, à peine éclose, 
Pauvre fleur! tu ne vis qu'un jour! 



DK IK BAILLY. 325 

Disuil le buisson ii la rose. 
— Je n'ai pas vécu sans honneur, 
Un parfum me métamorphose ; 
Je laisse après moi lionne odeur ; 
Puis-je regretter quelque chose?» 



FABLE VII. 



Le Papillon et le Lis. 



«♦ Admirez l'azur de mes ailes, 

Disait au lis majestueux 

Un papillon présomptueux, 
Vit-on jamais couleurs plus vives et plus belles ! » 
Le lis lui répondit : «* Insecte vil et fier, 

D'où te vient cet orgueil étrange ? 

As-tu donc oublié qu'hier. 
Reptile encore obscur, tu rampais dans la fange? » 



526 FABLES 

FABLE YIII. 

L'Araignée et le Ver à soie- 

L'araignée eu ces mots raillait le ver à soie : 

«Bon Dieu, que de lenteur dans tout ce que tu fais 

Vois combien peu de temps j'emploie 
A tapisser un mur d'innombrables filets. 
— Soit, répondit le ver, mais ta toile est fragile; 

Et puis a quoi sert-elle? a rien. 

Pour moi, mon travail est utile; 

Si je fais peu, je le fais bien. » 



FABLE IX. 



Le Cheval et le Taureau. 



Un cheval vigoureux, monté par un enfant, 
Semblait s'en amuser au milieu d'une plaine, 

Tantôt effleurant l'herbe a peine, 

Tantôt sautant, caracolant. 
«Quoi! lui dit un taureau mugissant de colère, 



DE LK B\fIJ.Y. -.27 

Un écuyci' paroil te f^ouvcrno à son gré! 

Comment n'en ôlre pas ontré ! 

Va, fais-lni mordre la poussière. 

— Moi I répond le noble coursier; 
Ce serait la vraiment un l)el exploit de guerre ! 

Aurai-je à me «ilorilier 

De jeter un enfant par terre?» 



FABLE X. 



Le Chameau et le Eossu, 



Au son du fifre et du tambour, 
Dans les murs de Paris on promenait un jour 

Un chameau du plus haut parage ; 
Il était fraîchement arrivé de Tunis, 
Et mille curieux, en cercle réunis, 
Pour le voir de plus près lui fermaient le passage. 
Un riche moins jaloux de compter des amis 
Que de voira ses pieds ramper un monde esclave, 
Dans le chameau louait un air soumis. 
Un magistrat aimait son maintien grave, 

Tandis qu'un avare enchanté 
Ne cessait d'applaudir a sa sobriété. 



528 FABLES DE LE BAILLY. 

\n bossu vint, qui dit ensuite : 

« Messieurs, voila bien des propos ; 
Mais vous ne parlez pas de son plus grand mérite. 

Voyez s'élever sur son dos 

Cette gracieuse éminence ; 

Qu'il paraît léger sous ce poids! 
Et combien sa figure en reçoit a la fois 

Et de noblesse et d'élégance 1 » 
En riant du bossu, nous faisons comme lui ; 
A sa conduite en rien la nôtre ne déroge. 
Et l'homme tous les jours, dans l'éloge d'autrui, 

Sans y songer fait son éloge. 



ARNAULT^ 



FABLE I. 



Le Colimaçon. 



Sans amis, comme sans famille, 

Ici-bas vivre en étranger ; 

Se retirer dans sa coquille 

Au signal du moindre danger ; 

S'aimer d'une amitié sans bornes ; 

De soi seul emplir sa maison ; 

Kn sortir, suivant la saison, 

Pour faire a son prochain les cornes ; 

Signaler ses pas destructeurs 

Par les traces les plus impures ; 

Outrager les plus tendres fleurs 



550 FABLES 

Par ses baisers ou ses morsures ; 
Enfin, chez soi comme en prison, 
Vieillir de jour en jour plus triste, 
C'est l'histoire de l'égoïste 
Et celle du colimaçon. 



FABLE II. 



Le Chien et le Chat. 



Pataud jouait a\ec Raton, 
Mais sans gronder, sans mordre, en camarade, en frère. 
Les chiens sont bonnes gens ; mais les chats, nous dit-on, 

Sont justement tout le contraire. 

Aussi, bien qu'il jurât toujours 

Avoir fait patte de velours. 
Raton, et ce n'est pas une histoire apocryphe, 
Dans la peau d'un ami, comme fait maint plaisant. 

Enfonçait, tout en s'amusant. 

Tantôt la dent, tantôt la griffe. 

Pareil jeu dut cesser bientôt. 

«Eh quoi ! Pataud, tu fais la mine ! 

Ne sais-tu pas qu'il est d'un sot 



IVARNAILT. 534 

De se fâcher quand on badine? 
Ne suis-jc pas ton bon ami ? 
— Prends un nom qui convienne a ion humeur maligne; 
Raton, ne sois lien îi domi : 
J'aime mieux un franc ennemi 
Qu'un l)on ami qui m'égraligne. »» 



FABLE III. 



Les Blés et les Fleurs. 



A M. LE COMTE DE FONTANES. 



Plus galant que sensé, Colin voulut jadis 
Réunir dans son champ l'agréable a l'utile, 
Et cultiver les fleurs au milieu des épis. 
Rien n'était, à son gré, plus sage et plus facile. 

Parmi les blés, dans la saison, 

Il va donc semant a foison 
Bluets, coquelicots, et mainte fleur pareille, 

Qu'on voit égayer nos guérets, 



5Ô2 FABLES 

Quand Flore, en passant chez Cérès, 

A laissé pencher sa corbeille. 
«Dans peu, se disait-il, que mon champ sera beau ! 
Avant l'ample récolle au moissonneur promise, 
Que de bouquets pour Suzette, pour Lise, 

Pour les fillettes du hameau ! 
Partant que de baisers ! Oui, cadeau pour cadeau, 

Ou rien pour rien, c'est ma devise. » 

Le doux printemps paraît enfin ; 

Le bluet naît avec la rose. 

En mai, le bonheur de Colin 

Faisait envie à maint voisin ; 

En août ce fut tout autre chose. 

Tandis qu'il n'était pas d'endroits 

Où la moisson ne fût certaine, 
<)ue les trésors de Beauce au loin doraient la plaine, 
Kt que le laboureur n'avait plus d'autre peine 
Que celle de trouver ses greniers trop étroits, 
Trop tard désabusé de ses projets futiles, 

D'un œil obscurci par les pleurs. 
Colin, dans ses sillons stérilement fertiles, 
Cherche en vain les épis étouffés sous les fleurs. 

Vous, qui dans ses travaux guidez la faible enfance, 

Ceci vous regarde, je crois : 

Chez vous on apprend a la fois 
Le latin, la musique, et l'algèbre et la danse. 
C'est trop. Heureusement savons-nous, mes amis, 
Que le RoUin du jour n'est pas de cet avis. 
Enseigner moins, mais mieux, oui, tel est son système 



IVARNAl I/r. 535 



«Colin, vous (lil-il s.ïjîomont, 
^e cultivons que le fronuMil; 
Le hluet viendra de lui-même. » 



FABLE IV. 



Le Cochon et le Guêpier. 



Don pourceau, lâché dans la plaine, 
S'émancipait a travers choux. 
Flairant, fouillant dans tous les trous. 
Et, dans Tespoir de quelque aubaine, 
Mettant tout sens dessus dessous. 

Du fait sa noble espèce est assez coutumière. 

Or donc, après avoir ravagé maint terrier. 
Saccagé mainte fourmilière, 
Écrasé mainte taupinière, 
Mon galant va dans un guêpier 
Donner la tête la première. 

Vous devinez comment il y fut accueilli. 
En un clin d'œil son nez Immonde, 
Par la peuplade furibonde. 
De toutes parts est assailli. 



354 FABLES 

Malgré l'épais abri du lard qui Tenvironne, 
Ce pauvre nez paya pour toute la personne, 
Et fut par l'aiguillon chatouillé jusqu'au bout. 

Étourdis, prenez-y donc garde ! 
Vous voyez que l'on se hasarde 
A mettre ainsi le nez partout. 



FABLE V. 



Le Carrosse et la Charrette. 



' « Ma sœur, vois-tu là-bas, la-bas, 
Vois-tu ce tourbillon s'élever sur la route? 
Comme il grossit ! vers nous comme il vienta grands pas ! 
Que nous annonce-t-il? Un carrosse sans doute. 

— Oui, mon frère, et celui d'un prince assurément. 

— Ah ! dis plutôt du roi ; car très distinctement 

Je vois d'ici ses équipages, 

Ses gardes du corps, ses courriers. 

Ses postillons, ses écuyers. 

Ses chiens et même aussi ses pages. » 



D'ARNALLT. 33:; 

rondanl que le frère et la sœur, 

Knfants plus hommes (ju'on ne pense, 

Jujieaienl ainsi sur l'apparence, 
Le poudreux tourbillon de plus en plus s'avance, 
Kt permet a leurs yeux d'en percer l'épaisseur. 
Produit par un cortège en sa course rapide, 
Que cachait-il? C'étaient, je ne puis le nier, 

C'étaient les ânes d'un meunier 
Qui galopaient autour de sa charrette vide. 
Je vous laisse a penser quel fut l'étonnement, 

Jallais presque dire la honte, 
De nos pauvres petits en voyant leur mécompte. 
Le père en rit d'abord ; et puis, très sensément : 
«t Votre erreur, leur dit-il, n'était pas si grossière. 
Les grands et les petits ne diffèrent pas tant 
Que vous pensez; maint fait le prouve a chaque instant, 
liien surtout, mes amis, ne se ressemble autant 

Que les hommes dans la poussière. » 



536 FABLES 



FABLE VI. 



L'Écureuil qui tourne dans sa cage et le Chien qui tourne la 
. broche. 



" Laridon, soit dit sans reproche, 

C'est un sot métier que le tien, » 
Disait un écureuil a certain citoyen 

Qui de son espèce était chien 

Et de son métier tournebroche. 

«Pardon, petit ami, pardon; 

Mais ce que tu dis la, répond le Laridon, 

On le dirait peut-être avec plus de justice 

Du métier que le long du jour 

Tu fais, enfermé dans ce tour. 
— Ce n'est pas un métier ; ce n'est qu'un exercice. 

— J'estime autant l'oisiveté. 

Cesse de tirer vanité 
De consommer ta force en efforts si futiles; 
Et méprise un peu moins mon humble activité. 
Tous tes pas sont perdus, tous les miens sont utiles. » 



D'ARNAULT. .",7 



FABLE VII. 



L'Arbre et le Jardinier. 



« Lève une lete un peu moins haute, 
roi qui n'es bon qu'a me chauffer; 
Tes fruits sont affreux. — C'est ta faute 
Ne devais-tu pas me greffer? »» 



FABLE YIIL 



L'Htiitre et la Perle. 



Après n'avoir rien pris de toute la semaine, 

Un pêcheur trouve une huître au fond de son iilet : 

« Rien qu'une huître ! Voyez, dit-il, la bonne aubaine, » 

En la jetant sur le galet. 

Comme il s'en allait, l'huître bâille, 

Et découvre a ses yeux surpris 

22 



558 FABLES 

Une perle du plus grand prix 
Que recelait sa double écaille. 



Patience : au milieu du discours le plus sot 
Ou du plus ennuyeux chapitre, 
On peut rencontrer un bon mot, 
Comme une perle dans une huître. 



FABLE IX. 



La Feuille. 



« De ta tige détachée, 
Pauvre feuille desséchée, 
Où vas-tu? — Je n'en sais rien. 
L'orage a frappé le chêne 
Qui seul était mon soutien. 
De son inconstante haleine, 
Le zéphyr ou l'aquilon 
Depuis ce jour me promène 
De la forêt a la plaine. 
De la montagne au vallon. 



D'ARNAULT. 5311 

Je vais où le vent me mono. 
Sans me plaindre on m'effiayer, 
Je vais on va toute chose, 
Où va la fenille de rose 
Et la feuille de laurier. ♦» 



FABLE X. 

Le Diamant brut et le Diamant faux. 

Chez mou voisin le lapidaire 
Sont deux gros diamants, l'un brut, et l'autre faux, 

Bien qu'il soit de l'eau la plus claire. 
L'un semble un vrai caillou; l'autre, tout au contraire, 
Brillant de mille feux, se montre sans défauts; 
Du Sancy, du Régent on le croirait le frère ; 

Et ce n'est pourtant que du verre ! 

Heureux effet de l'éducation ! 
Notre diamant brut, c'est T esprit sans culture, 
C'est l'esprit tel qu'il est donné par la nature : 
Qu'attend-il pour briller dans sa perfection? 

Qu'une main savante, au plus vite. 
Lui donne ce poli, qui, par l'art inventé, 

Parfois même a la nullité 

Prête aussi l'éclat du mérite. 



540 FABLES 



FABLE XI. 



Le Chasseur et le Gibier, 



Ici-bas rien de général ; 

Bonheur, mallieur, tout s'y compense. 
Souvent l'un voit son bien où l'autre voit son mal. 
Cette fable au lecteur le prouvera, je pense. 

Suivi d'un basset efflanqué, 

L'ami Guillot part pour la chasse ; 

Lièvre, lapin, perdreau, bécasse, 

Tout est tiré, tout est manqué. 
«♦ Jour de guignon ! dit-il en se grattant la ttle . 
— Maître, dit le basset, ou ne peut le nier. 

De guignon pour le braconnier ; 

Mais pour le gibier, jour de fête ' » 



D'AR\AILT. 541 



FABLE XII. 



La Fusée. 



En lumineux sillons, dans son élan rapide, 
Du sein de la poussière allant frapper les cieux, 
D'où vient que la fusée, échappant a nos yeux, 
Tout aussitôt se perd dans l'ombre et dans le vide? 
C'est que l'ardent salpêtre enfermé dans son cœur 
lîrise, en la consumant de sa propre splendeur, 
Cette prison qu'il s'est ouverte . 

La cause de notre grandeur 
Peut l'être aussi de notre perte. 



542 FABLES D'ÂRNAULT. 



FABLE XIII. 



L'Ane et le Cerf. 



«Vive la liberté! »♦ criait dans la prairie, 
L'unique fois, hélas ! qu'il se soit emporté. 
Martin, qui se croyait vraiment en liberté, 

Pour n'être pas a l'écurie. 

Un cerf lui dit : « Pauvre imprudent ! 
Vivre libre et bâté n'est pas chose facile : 

Ne te crois pas indépendant, 

Mon ami, tu n'es qu'indocile. »> 



FILLEUL DES GUERROTS- 



FABLE I. 



Le Dindon. 



Un dindon sans esprit, et croyant en avoir 

(Dans plus d'un cerveau creux cette erreur germe etpousse) , 

Devant quelques oiseaux pérorait l'autre soir... 

Comme on pérore quand on glousse. 

Un d'eux lui décocha ce mot : 
«Triomphe, ami dindon, sois content de toi-même; 
Mais apprends, en dépit de ton orgueil extrême, 

Que tu ne contentes q*u'un sot. » 



344 FABLES DE FILLEUL DES GUERROTS. 



FABLE II. 



Le Papillon et l'Enfant. 



«Papillon, joli papillon, 
Venez vite sur cette rose. 
Pour vous, avec ce frais bouton, 
.le l'ai cueillie a peine éclose. ♦» 
Ainsi chantait un jeune enfant; 
Et le voila qui se dispose 
A saisir Finsecte brillant, 
Pour peu que sur elle il se pose. 

L'insecte était malin; il répond : « Serviteur ! 

.Pai vu le piège, ami, je ne vois plus la fleur. » 



VITALLIS. 



FABLE I. 



La Poule d'Inde et les Perdreaux. 



De quelques œufs abani^lonnés, 
Sans doute a périr condamnés, 
Certaine poule d'Inde ayant fait la trouvaille, 

A les couver tout aussitôt se mit : 
Au bout du compte il en sortit 
Petits perdreaux a fine taille : 

« Qu'est donc ceci ? Quels avortons chétifs ! 

Dit le coq d'Inde, en voyant cette espèce. 

— Ce sont mes enfants adoptifs, 
Dit la couveuse. — Et quels motifs 

Te font leur prodiguer une vaine tendresse? 

— Mon plaisir... et leur faiblesse.»» 



546 FABLES 



FABLE II. 



L'Enfant et le Jardinier. 



Un marmot découvrit, au pied d'un vieux prunier, 
Un gros vers blanc, et le tua bien vite, 
En accusant cette engeance maudite 
De mille maux. Le jardinier 
D'applaudir ; puis mon drôle 
Grimpe sur l'arbre, attrape un hanneton. 
Vite du fil, ensuite la chanson : 

«« Hanneton, vole, vole, vole,... » 
Le jardinier laisse faire a l'enfant, 
Et lui dit : «Mon ami, quelle idée est la votre? 
Vous tuez l'un, vous jouez avec l'autre. 
Les deux ne font qu'un cependant : 
Ver blanc, il ronge la racine, 
Et hanneton, il dévore le fruit ; 
Sous une forme il est voleur de nuit, 
Et sous une autre il assassine. » 



Quand on le juge sur la mine. 
Voila comme un fripon séduit. 



DE YITALLIS. 547 



FABLE III. 



Le Paon et le Rossignol. 



Ud paon vantait son beau plumage ; 
Un rossignol, son joli chant : 
Se louer ainsi n'est pas sage, 
Mais que de gens en font autant ! 
Le paon, dans son orgueil extrême, 
Méprisait tout, hors la beauté ; 
Le rossignol, de son côté, 
Mettait le chant au rang suprême. 
La nuit survint fort a propos 
Pour terminer cette querelle : 
Le plus éclatant des oiseaux 
Se perdit dans Tombre avec elle ; 
Et les accents de Philomèle 
Acquirent des charmes nouveaux. 

Tel est l'avantage ordinaire 
Qu'ont sur la beauté les talents : 
Ceux-ci plaisent dans tous les temps, 
Et l'autre n'a qu'un temps pour plaire. 



348 FABLES 



FABLE IV. 



L'Enfant dénicheur. 



Jeunes enfants ont toujours eu la rage 
De dénicher et merles et pinsons, 

Et toutes sortes d'oisillons. 

Sur trente qu'ils mettent en cage, 
A peine un seul survit, et certes c'est dommage : 

Moins d'oiseaux et moins de chansons, 

Moins de plaisir dans le bocage ; 
Mais aux enfants qu'importe le ramage? 

r/est l'oiseau qu'ils veulent tenir; 

C'est leur manière de jouir ; 
Et plus d'un homme fait n'en sait pas davantage. 
Un marmot s'en vint donc apporter, tout joyeux, 

Un nid de fauvette a sa mère. 

Jamais il ne fut plus heureux ! 

Bonheur si grand ne dure guère : 

Le même soir, un jeune chat 

Fit son souper de la niellée. 
L'enfant pleura, cria, fit tel sabbat 
Qu'on aurait dit une Hélène enlevée; 

Et la mère de dire alors : 

« Pourquoi ces pleurs, cette colère? 



DK VITALMS. 54» 

l)e quel cùlé sont donc les loiK"/ 
î>(' chat n'a fait, mon lils, que ce (jii'il Ta vu laiie. 
I II lus bien plus cruel a l'égard des parents 

De ces oiseaux innocenis ; 

Juge de leur douleur amère 

Par la peine que lu ressens, 
l.os maux que nous causons doivent être les nôtres. 

Mon lils, quand tu voudras jouir, 

Fais en sorte que ton plaisir 

Ne soit pas le tourment des au très. » 



FABLE V. 



Le Jardinier et le Groseillier, 



t* Mon fils de ta faible raison 
Il est bien temps de faire usage ; 
C'est précisément a ton âge 
Que le travail est de saison. 
Tu doubleras ta jouissance 
En le mêlant a tes amusements : 
Aux jeux de ta première enfance 
Dérobe donc quelques moments. 



550 FABLES 

Je vais te conter une fable, 
Dont les acteurs sont sous tes yeux ; 
Ce que l'on voit se comprend mieux, 
Et le faux paraît vrai, dès qu'il est vraisemblable : 

Dans une haie, au bord d'un grand chemin, 
Un groseillier croissait sans soins et sans culture ; 
A peine montrait-il quelque peu de verdure ; 

Mais pour du fruit, pas plus que sur ma main. 
Un jardinier le prit, le mit en son jardin 
Dont la terre était préparée ; 
Engrais, labours et tout ce qui s'ensuit , 
Rien ne fut épargné ; dès la première année, 
Le groseillier fut tout couvert de fruit. 

Les noirs soucis, la jalousie. 

Mille chagrins, mille dégoûts, 

Sont les épines de la vie ; 

C'est la haie où nous naissons tous. 
Le groseillier, dans l'état de nature. 

C'est toi, mon fils, en ce moment ; 
Le jardinier, c'est moi, certainement ; 

L'étude sera la culture. 

Et le fruit sera le talent. » 



DI-: VITALIJS. -.j< 



FABLE VI. 



Les Souhaits de l'Ane. 



«Eli ! que m'importe, a moi, ce printemps si vanté I 
Puis-je le trouver beau s'il double mes corvées? 

Hélas ! quand reviendra l'été. 
Et quand les fleurs seront-elles passées ? ♦» 
Ainsi parlait un âne un peu fâché 

D'être le messager de Flore : 

Cela veut dire qu'au marché. 

Tous les jours, devançant l'aurore, 

Des fleurs qu'elle avait fait éclore. 

Il arrivait le dos chargé. 

L'été venu, plaintes nouvelles : 

Les légumes sont si pesants 

Et les chaleurs sont si cruelles? 

« Âh ! c'est bien pis que le printemps ! 

Que ne sommes-nous en automne ! « 

L'automne vint : surcroît de maux 
Pour le pauvre baudet ; aux dépens de son dos 
Le marché s'enrichit des présents de Pomooe : 
Poires, pommes, raisins ; c'est a n'en pas finir ! 

La charge n'est jamais trop forte ; 
Plus les paniers sont grands, plus on peut les emplir. 



552 FABLES DE VITALLÎS. 

Et plus le voyage rapporte. 
"Hiver! arrive donc; j'implore ta rigueur, 

Disait la malheureuse bete ; 
Que tes frimas changent en jours de fêtes 
Des jours de peine et de douleur ! » 
L'hiver arrive enfin ; mais contre son attente, 
Le baudet n'en reçoit aucun soulagement : 
Qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, 
11 faut marcher, et d'un fumier puant 
On vous le charge tant et tant. 

Et si souvent, 
Que la force alors lui manquant, 
a Hélas! dit-il, je vois qu'on ne doit guère 
Compter sur Tavenir, toujours trop incertain, 
Et que changement de destin, 
N'est que changement de misère. » 



BOURGUIN- 



FABLE ï. 



La Prière. 



Au dortoir de ses fils voyant de la lumière, 
Avant de se coucher, un père s'y rendit. 

Il trouva l'aîné dans son lit 
Dormant profondément ; le plus jeune, au contraire, 
A genoux près du sien, priait a haute voix. 

"Mon père, dit-il, tu le vois. 

Je ne fais pas comme mon frère :' 
Il s'est couché ce soir sans dire sa prière ; ' 

Comme il dort ! quel cœur endurci ! 
Qu'il a vite oublié les leçons de ma mère ! 

— Mon enfant, répondit le père, 
11 vaudrait mieux dormir que de veiller ainsi 
Pour me faire observer les défauts de ton frère. » 

23 



554 FABLES 

La douce piété, tolérante en effet, 

Sur les fautes d' autrui jette un voile discret, 

Loin de se rendre accusatrice : 
Vertu sans indulgence est bien près d'être un vice. 



FABLE II. 



Le Loiret le Hérisson. 



« Ami loir, reçois ma visite ; 
Il est tard, je viens sans façon 
Partager ton souper, ton gîte. » 
Ainsi parlait un hérisson. 

« C'est trop d'honneur que vous me faites, 
Lui répond le loir ingénu ; 
Voici des faînes, des noisettes ; 
Chez moi soyez le bienvenu »» 

Sur le repas l'intrus se jette 
(Voyage aiguise l'appétit), 
Puis, quand il a fait table nette, 
« Ça, dit-il, prête-moi ton lit. »» 



DE BOUUGLIN. 535 

Et, sans attendre la réponse, 
Sans dire a son hôlo l)<)iisoir, 
Dans le lit de mousse il s'enfonce; 
Un coin nu reste seul au loir. 

Mais la cellule est tout étroite, 
Et le hérisson, qui dort pey, 
En se tournant a gauche, h droite, 
A sou ami fait voir beau jeu. 

« Ah ! je perds enfin patience ! 
Dit le pauvre loir tout en sang; 
Délivre-moi de ta présence ; 
Sors ! hôte incommode et blessant. 

— Moi ! dit-il, quitter cet asile I 
Ma foi ! non, je m'y trouve bien ; 
Mais toi, qui fais le difficile, 
Va-t-en, si cela te convient. 

— Oui, je pars, dit le loir tout triste ; 
Il le faut bien ; car, je le voi, 
Quand on héberge un égoïste 

On n'est plus le maître chez soi. » 



556 FABLES 



FABLE III. 



Les Poissons. 

Quand le pêcheur de l'eau relire ses filets, 
Le poisson, s'il est gros, reste pris; au contraire, 
S'échappaut aisément par les mailles du rets, 
Tout le menu fretin retombe a la rivière. 

A tous les coups du sort les grands sont exposés ; 
Dans les malheurs publics sur eux le fardeau pèse, 
Tandis que les petits sont en vain menacés : 
Donc vivre humble et caché n'est pas chose mauvaise. 



FABLE IV. 



le Fermier et le Moineau, 



L'hiver sous son manteau de neige 
Abritait des moissons le germe à peine éclos ; 
Vn fermier profitait de ce temps de repos 



DE BOURGUIN. 157 

Pour prendre des oiseaux au piège. 

\u noml)re des captifs un moineau se trouvant, 

A lui tordre le cou le laboureur s'apprtîle, 

Quand le pauvret lui dit : «Arrête , 

Qu'au moins je sache auparavant 

Kn quoi j'ai mérité ta haine. 
Je suis né sous ton toit, ta demeure est la mienne : 
Quand les autres oiseaux sont chassés par la faim, 
D'un regard attristé quand tu cherches en vain 
L'hirondelle dans l'air, le pinson dans la haie, 
Moi, fidèle à ta cour, que ma présence égaie, 
Seul sous la neige encor j'y cherche quelque grain. 

Épargne ton ami, ton hôte... 

— Assez, assez, dit le fermier; 
Tant qu'il se trouvera du blé dans mon grenier, 
Les hôtes tels que toi ne me feront pas faute ; 
Mais a m'en délivrer tous mes soins seront mis : 
/.es amis de mon grain ne sont pas mes amis. «» 



558 FABLES 



FABLE V. 



La Laie et la La Lionne- 



La laie, avec un air de satisfaction, 
Disait a la lionne : «Eu quatre mois, ma chère, 
Je produis douze enfants. Quant a toi, pauvre mère, 
Tu n'en as qu'un par an. — Oui, mais c'est un lion.» 

IJn moderne rimeur, d'orgueil l'âme remplie, 
Disait : «<J'ai composé sept drames en un an : 

Racine, que l'on vante tant, 
En sept ans n'en fit qu'un. — Oui, mais c'est Âthalie. » 



l)E BOIRGL'IN. 359 



FABLE Vï. 



La Haie. 



"A quoi bon conserver celte haie inutile, 
Qui, ne rapportant rien, occupe un sol fertile? 
Je puis, en l'abattant, agrandir mes carreaux, 
Et planter en son lieu des choux et des poireaux. »» 
Ainsi parlait Gros-Jean, stupide autant qu'avare. 
Ce qu'il dit, il le fait : d'une hache il s'empare 
Et met la haie a bas. Mais la nuit des voleurs 

Dans le jardin déclos entrèrent; 

Ils pillèrent et ravagèrent 

Et ses légumes et ses fleurs. 

Il est plus d'un Gros-Jean sans doute, 
Qui par lésinerie a compromis son bien : 
Quand nous avons un bon gardien, 
Ne regrettons pas ce qu'il coûte. 



FABLES CHOISIES 



DE DIVERS AUTEURS. 



FABLE I. 



Le Paon, la Pie et la Colombe. 



La limide colombe et la pie indiscrète, 
Un jour, je ne sais plus à quelle occasion, 

Firent à l'oiseau de Junon 

Une visite d'étiquette. 
A leur retour, la pie, avec malignité, 
Disait a la colombe: «Avez-vous vu, ma bonne, 

Ce paon, bouffi de vanité, 



FABLES CIIOISIKS. 5(>4 

K^âler a nos yeux l'éclat qui l'environne ? 

(1 semblait dire : ««Admirez-moi. ♦• 

Et, cependant, qu'a-t-il en soi 
Qui puisse motiver les grands airs qu'il se donne? 

Quelle fatuité ! quel ton ! 
$a queue, en éventail, me paraît le seul don 
Q>riï ait reçu du ciel; encor, cet avantage. 

L'oiseau de Junon le partage 

Avec son cousin le dindon. 

Mais sa voix, quelle mélodie! 

Quel gosier sonore et perçant ! 

On ne l'entend qu'en frémissant, 

Comme l'aigre cri de la scie. 
Quand on chante si mal on ne doit plus chercher 

Qu'à vivre obscur et solitaire ; 

Ou, tout au moins, on doit se taire, 

Quand on ne veut pas se cacher. 

Parlez : qu'en dites-vous, ma mie? 
1 — Je ne sais, répondit la colombe a la pie; 
Mais, pour moi, dans le paon je n'ai point vu d'orgueil. 

De lui je n'étais pas connue ; 
Et cependant je me suis aperçue 
Qu'il m'a fait, grâce a vous, le plus aimable accueil ; 
Vous l'avez fait chanter, et son chant vous offense. 
Quant à moi, de sa voix je ne dois point juger : 

U était enrhumé, je pense ; 

Pour ne pas vous désobliger. 

Il a chanté par complaisance. 
Aurais-je pu, d'ailleurs, m' attacher à sa voix. 
Quand je considérais son aigrette admirable. 



562 FABLES 

Et cette queue incomparable 
Où tous les yeux d'Argus éclatent a la fois? 

Ma vue, immobile et charmée, 
Contemplait son plumage et ses reflets divers 

Mes yeux étaient bien ouverts ; 

Mais mon oreille était fermée. » 
N'examiner les gens que du mauvais côté, 
Pour les cœurs envieux est une jouissance. 
Les méchants sont enclins a la causticité ; 

Les bons le sont a l'indulgence. 

Jauffret. 



FABLE II. 



Le Trône de neige. 



Que j'aime a voir folâtrer les enfants ! 
Nous le fûmes aussi. C'esf une jouissance 
De pouvoir quelquefois se rappeler ce temps 
Si regretté toujours, bien qu'il ait ses tourments. 

Un rien suffit pour amuser l'enfance ; 

Mais dans ces jeux plus qu'on ne pense, 



CIIOISIKS. 363 

S'iiilnxlnisriil (h'jîi les passions dos grands. 

( Il jour, ('cliapjx's du rollôiro, 

Des ('t'oliers d'onze a douze ans 

Aperçurent un tas de nei<,'e... 
Le plus ûgé, qu'on avait nommé roi, 
Dit que de son pouvoir il en faisait le siège, 

Le trône enfin ; et le cortège 

Donne à ce vœu force de loi. 

Le Irùne était froid comme glace ; 

N'importe, avec plaisir s'y place 

Celte éphémère majesté. 

On s'enivre de la puissance... 
Peut-on impunément avoir l'autorité ? 

Chez notre prince, l'insolence 

Sirrpasse eucor la dureté : 
Des malheureux sujets la moindre négligence 

Est réprimée avec sévérité. 
De Tarquiu le superbe il avait l'arrogance ; 
Et de Néron, plus tard, selon toute apparence, 

11 aurait eu la cruauté. 

Pourtant le soleil le dérange: 
Le trône qui se fond d'une manière étrange, 

Avant la fin du jour s'abat... 

Bientôt l'orgueilleux potentat 

Se voit au milieu de la fange. 

Profitez de cette leçon, 

Vous que la fortune protège; 
Vous êtes sur un tas de neige... 

Du soleil gare le rayon ! 

Stassart. 



S64 FABLES 



FABLE III. 



Le Voyageur et son Chien. 



De goût, de convenance et d'intérêt unis, 
Des voyageurs couraient ensemble le pays. 

De la troupe, l'un se sépare ; 
Au détour d'un chemin, il se trompe, il s'égare; 

On l'attend, il ne revient pas ; 
Et voila tous nos gens restés dans l'embarras. 
«Par ici, disait l'un; non, par là, disait l'autre. 
— Quelle est votre raison? — Et vous, quelle est la vôtre? 
—C'est que ce détour-ci l'aura mis en défaut. 
— Point du tout! croyez-moi; l'erreur vient de plus haut.»» 
Ainsi de mais en mais, de peut-être en peut-être 
Il y serait encor ; un chien résout le cas, 

Et sans errer d'un pas, 
Par le plus court chemin il va trouver son maître. 

O lumière du sentiment 
Que tu nous guides sûrement! 
La raison, par état, flotte, hésite et balance ? 
Le doute sied a la prudence ; 
C'est son naturel atlribut. 



CHOISIES. .'^r.r, 

Le senlimeiil, plus prompt, ose loul cnlreprendie ^ 

Il court, il vole, il louche au but, 
Quand r autre cherche eucor le chemin qu'il faut pi endie. 

ClIAB.VAON. 



FABLE IV. 



La Fortune et le Mendiant. 



Pour tout bien possédant une vieille besace. 

De porte en porte un pauvre se traînait, 
Et de son triste sort au ciel il se plaignait. 
Qui de nous, mes amis, ne l'eût fait a sa place? 
Mais sans nous arrêter, allons tout droit au fait. 
A la plainte, toujours, se mêle un peu d'envie. 

Passait-il devant ces palais 
Où le riche, souvent, a si grands frais s'ennuie: 
« Que de fous la-dedans, qui des biens de la vie 

Ne sont pas encor satisfaits ! 
Je les entends d'ici maudire leur partage. 

En vain Plutus, à nos dépens, 



566 FABLES 

Les a gorgés de ses riches présents ; 
Il leur en faut tous les jours davantage, 

Et, pour augmenter leur trésor, 
Aux chances du hasard ils s'exposent encor. 
Ce riche commerçant dont la folle imprudence 
A surchargé les mers de ses mille vaisseaux, 
Et qui semblait des vents défier l'inconstance, 
J'ai vu tous ses trésors s'engloutir dans les flots... 
Malgré ses millions cet autre insensé joue ; 
Gagne un jour, perd un autre, et fait si bien, enfin, 

Que la fortune un beau matin 

Le ruine d'un tour de roue. 
De l'aveugle Plutus favoris imprudents. 
Ne saurez- vous jamais vous arrêter a temps ! » 

Surprise d'un pareil langage, 

La fortune qui l'écoutait, 
Lui dit : «C'est a merveille et ton bon sens me plaît. 
Moi-même, cette fois, je ferai ton partage ! 
Aperçois-tu cet or amoncelé là-bas? 
— Ciel! j'en suis ébloui. — Ce sont de bons ducats 
Dont je t'enrichirai, si tu sais être sage ; 
Mais je vais l'imposer une condition. 

— Déesse, je l'écoute et j'obéis : commande. 

— Viens, et prends ta besace; a ta discrétion 

J'y mettrai des ducats. Pourtant, comme elle grande, 

Ne la remplis pas trop, et rappelle-toi bien 

Que, par l'ordre des dieux, s'il en tombe par terre, 

Sans que je puisse y changer rien, 

Ils seront réduits en poussière. 
Y vieux-tu consentir? — Oui, certes ! mon défaut 



CHOISI KS. -fj 

N'est pas raml)ilion.»» La forliine, aussitôl, 

De verser Tor en abondance. 
« Un instanl ! a peser ta besace commence. . . » 

Kst-ceassez?— Pas encore!— Klle est vieille!— Un peu f>l us, 

Kncorc un peu, déesse ! — l'icnds-y jïarde ; 
Klle est près de se rompre. — Oh! ce n'est rien. — Regarde, 
Te voilà devenu, pour le moins, un Crésus. 
— Kncore une poignée, et...» La besace crève : 

Du mendiant s'évanouit le rêve, 
Et son or en poussière est réduit a ses yeux. 

Après avoir accompli sa menace, 

La fortune remonte aux cieux, 

Laissant notre gueux sur la place. 
Depuis, pour se venger, pauvre comme devant, 
Sur les défauts du riche il va philosophant, 
Et de son mauvais sort accuse sa besace. 

Naudet. 



568 FABLES 



FABLE V. 



L'Enfant et la Raquette. 



Vn enfant joli comme un cœur, 

Et pour l'étude plein d'ardeur, 
Savait son catéchisme et commençait à lire. 

Il est inutile de dire 
Que de sa mère il était le bijou. 
Et que, sans le gàler, son père en était fou. 

Trop s'appliquer nuit a l'enfance ; 

Il lui faut de l'amusement : 
La mère le sentit. On achète un volant, 
On le donne au petit comme une récompense 

Du devoir fait diligemment. 

L'enfant, armé de sa raquette, 

IVe s'occupe plus que du jeu ; 

Pour son volant il est tout feu : 
Dix fois par jour, en public, en cachette, 
Il s'exerce ; c'est la son unique amusette. 

De catéchisme, point; de lecture, très peu; 
Et tout allait si bien qu'enfin la chère bonne 
Va dire a la maman que le petit garçon, 

Au lieu d'apprendre sa leçon, 
Malgré sa remontrance, au jeu seul s'abandonne. 



CnOISIFS. 300 

La mère fait venir l'enfant, 
liUi reproche ses torts, et reprend le volant. 

« Mon fils, je veux bien qu'on s'amuse ; 
Mais, quand de mes l)ontés je vois que l'on abuse, 

Je sais comment il Tant punir : 
Du volant enlevé perdez le souvenir. 
Croyez-vous qu'en jouant s'acquière la science? 
Je ne saurais, mon fils, trop vous le répéter : 
Te jeu pour les enfants est une récompense, 
VA c'est par le travail qu'on doit la mériter. »• 

Le petit, mis en pénitence, 
Prouve, les yeux en pleurs, le cœur plein de soupirs, 
Que souvent nos chagrins naissent de nos plaisirs. 

L'abbé Clément. 



FABLE VI. 



L'Ane sans oreilles. 



Un âne, je ne sais comment, 
Qui se fit volontairement 
Couper ses deux longues oreilles, 
Est. depuis ce moment, un être tout nouveau : 

24 



370 FABLES 

11 s'aime, il se pavane et se trouve si beau, 

Qu'il se mire dans chaque ruisseau ; 
Bref, notre âne se croit une des sept merveilles. 

«Eh bien ! dit-il a son ami Médor, 

J'ai quitté ma sotte coiffure ; 
Me voila comme toi : peut-on me dire encor 
Qu'une difformité dépare ma figure? 
Toi-même, la, sois franc ; ne suis-je donc pas bien ? 

— Ami, répond le cliien, 
Tun'asplus qu'un défaut. — Et lequel? — C'est de braire 
Des grâces de ton corps ton chant détruit l'effet, 
Et si tu peux te résoudre a te taire, 

Tu seras un âne parfait. » 

M. F. DE Ver>'Euil. 



FABLE VIL 



La Vigne et le Vigneron. 



La vigne se plaignait un jour au vigneron 
De ce qu'il lui coupait maint et maint rejeton 
Dont le feuillage épais et le bois inutile, 
Loin de la rendre plus fertile, 



CHOISIES. 374 

épuisaient en vain sa vi^'uoiir, 

«<Kh ! |)(iiir(|uoi donc, lui disait-elle, 
Me traite/.- vous avec tant de rigueur? 

Pour mon bien vous montrez du zèle, 

Je suis l'objet de vos sueurs ; 
Vous m'aimez, cependant vous m'arrachez des pleurs. 

L'amour est-il donc si sévère ? 
— Que vous pénétrez peu dans mon intention. 
Lui répondit alors le prudent vigneron : 
Vous croyez que ces coups partent de ma colère I 

Ah ! connaissez mieux mon dessein : 

Dans le mal que j'ai pu vous faire 
Votre intérêt a seul conduit ma main : 
Si je ne coupais point tout ce bois inutile, 
Vous ne tarderiez pas à devenir stérile ; 
Au lieu qu'en vous faisant répandre quelques pleurs. 

Je vous rends beaucoup plus fertile. 
Et de Bacchus sur vous j'attire les faveurs. » 

C'est a vous, jeunes gens, que ma fable s'adresse. 
Connaissez a ces traits l'amour et la sagesse 

De ceux qui veillent sur vos mœurs. 
S'ils vous font quelquefois éprouver leurs rigueurs, 
Ce n'est pas que pour vous ils manquent de tendresse : 
Ils cherchent seulement à vous rendre meilleurs. 

Reyre. 



r»72 FABLES 



FABLE VIII. 

La Douleur et l'Ennui. 

Mourant de faim, un pauvre se plaignait ; 
Uassasié de tout, un riche s'ennuyait; 

Qui des deux souffrait davantage? 
Ecoutez sur ce point la maxime du sage : 

De la douleur et de l'ennui 

Connaissez bien la différence : 
L'ennui ne laisse plus de désirs après lui ; 
Mais la douleur près d'elle a toujours l'espérance. 

HOFFMAN. 



FABLE IX. 

La Renoncule et VŒillet. 

La renoncule un jour dans un bouquet, 
Avec l'œillet se trouva réunie : 
Elle eut le lendemain le parfum de l'œillet. 

On ne peut que gagner en bonne compagnie. 

BÉREXGER. 



CHOISIES. 57S 



FABLE X. 



Le Ver à soie et l'Escargot. 



L'artiste industrieux, cet habile ouvrier, 

Honneur de la nature, 
Qui, privé de sommeil, privé de nourriture, 
N'existe que pour travailler ; 
Le ver que nourrit le mûrier, 
Cédait a son instinct, et faisait avec joie 
Sa dernière œuvre et son tombeau de soie. 
Auprès de lui l'escargot fainéant. 
Toujours caché dans sa maison humide, 
Et dont la vie imite le néant, 
A travaiUer jamais ne se décide ; 
Et sur le ver laborieux. 
Chaque fois qu'il jette les yeux, 
H le retrouve occupé sans relâche ; 
Jamais il n'a fini sa tâche. 
«Que fais-tu, lui dit-il, et d'où vient tant d'ardeur? 
Sans prendre aucun repos tu travailles sans cesse : 

Quel sera donc le prix de ton labeur ? 
Faut-il par tant de soins hâter notre vieillesse? 
Vois ces fleurs, vois ce pré qu'agitent les zéphirs ; 
Viens ronger avec moi son herbe rajeunie;. 



574 FABLES 

Sans plus te fatiguer viens goûter les plaisirs 
Qu'un doux repos répand sur notre vie. »» 
Tandis qu'un paresseux lui tenait ce discours, 

Le ver filait, filait toujours. 
Pour l'exhorter pourtant a plus de vigilance. 
Il lui dit : « Les soins que je prends 
Auront bientôt leur récompense ; 
Et mes pareils, ces obscurs tisserands, 
Jouiront à tes yeux d'une noble existence. 
A de brillants destins les dieux m'ont consacré ; 
Bientôt tu me verras quitter le sol humide, 

Et de plumes blanches paré. 
Je ne ramperai plus et serai chrysalide. 

Epoux et père tour a tour, 
Je n'abandonnerai le terrestre séjour. 
Qu'en léguant mes secrets a ma chère famille. » 
Cette réponse, où tant de vertu brille, 
Ne charma point l'indolent idiot. 
En secouant la tête, et sans répondre un mot, 

Le paresseux rentra dans sa coquille. 
Le monde n'est rempli que de ces êtres froids, 
Du talent qu'ils n'ont pas censeurs trop maladroits ; 

Gardons-nous de les croire : 
Le travail est toujours le chemin de la gloire. 

Gosse. 



CIIOISIKS. 



FABLE XI. 

L'Enfant mis sur une table. 

Un enfant s'admirait, monte sur une table : 
"ie suis grand, >» disait-il. Quelqu'un lui répondit 
« Descendez, vous serez petit. » 

Quel est l'enfant de cette fable ? 
Le riche qui s'enorgueillit. 

Barbe. 



Oli> 



FABLE Xn. 



La Diligence. 



« Clic ! clac ! clic ! hola ! gare ! gare ! » 

La foule se rangeait, 

Et chacun s'écriait : 

« Peste ! quel tintamarre ! 
Quelle poussière! Ah! c'est un grand seigneur! 
- C'est un prince du sang ! — C'est un ambassadeur ! » 



576 FABLES 

La voiture s'arrête ; on accourt, on s'avance : 
C'était... la diligence 
Et... personne dedans. 

Du bruit, du vide, amis, voila, je pense, 
Le portrait de beaucoup de gens. 

Gaudy. 



FABLE XIIÏ. 



Le Pinson et la Pie. 



« Apprends-moi donc une chanson, » 

Demandait la bavarde pie 

A l'agréable et gai pinson, 
Qui chantait au printemps sur l'épine fleurie : 

« Allez, vous vous moquez, ma mie; 
A gens de votre espèce, ah! je gagerais bien 

Que jamais on n'apprendra rien. 

— Eh quoi ! la raisou, je te prie ? 
— Mais c'est que, pour s'instruire et savoir bien cbanler, 

Il faudrait savoir écouter. 
Et babillard n'écouta de sa vie. » 

Mme de la FÉRAiNDÏÈRE. 



CHOISIES. 7,11 

FABLE XIV. 

Le Porc paré de (leur*. 

On singe, en folâtrant, attache quelques lleurs 
Aux oreilles d'un porc ; et mon sot se redresse : 
«♦Je suis beau, disait-il, rendez-moi des honneurs ! » 

Et le renard, riant de sa faiblesse : 
•♦ De ta parure, ami, ne sois pas orgueilleux : 
Ta laideur n'en paraît que mieux, n 

U^^ Joli VEAU. 



FABLE XV. 



La Souris et la Tortue. ' 



Une jeune souris, trottant a l'aventure, 
Rencontre une tortue, et lui dit : « Ta maison, 

Triste prison, 
Doit te faire souvent maudire la nature ; 
Vois d'ici mon palais ; j'y loge avec le roi ! »» 
Notre amphibie alors répond à l'insolente : 
« Démon petit réduit je me trouve contente; 

Il est a moi. » 

NiOCHE. 



578 FABLES 



FABLE XVI. 

La Fourmi. 

Sur les cornes d'un bœuf revenant du labeur, 
Une fourmi s'était nichée. 
« D'où viens-tu? lui cria sa sœur ; 
Et que fais-tu, si haut perchée? 
— D'où je viens ? Peux-tu l'ignorer ? 
Répondit-elle. Ma commère, 
Nous revenons de labourer. » 

P. ViLLIERS. 



FABLE XV n. 

Le Turbot, la Sole et la Baleine. 

Messire le turbot vantait sa taille énorme 

A la sole qu'il effrayait. 

La baleine, qui l'entendait, 
Riait du glorieux et de sa mince forme. 
« Ne te vante jamais ; mais veux-tu te vanter. 

Prends garde a qui peut l'écouter. ♦» 

De Belloy. 



CIIOISFES. 579 



FABLE XVIII. 



L'Étang et le Ruisseau. 



L'étang, fier de la nappe d'eau 
Qu'il déployait dans la prairie, 
Traitait de fuyard le ruisseau, 
Qui lui fit cette repartie : 
«Oui, fainéant, je fuis ton sort, 
Quand je m'éloigne de ma source ; 
De ce limon où ton eau dort 
Je me préserve par ma course. » 

COFFIN. 



FIN. 



TABLE. 



NOTICE sun Florian. 
Ds i.A Fable. . . 



page V. 

XV. 



FABLES DE FLORIAN. 



P»ges. 



La Fable et la Vérité. 

Le Bœuf, le Cheval et l'Ane. 

Le Roi et les deux Bergers. 

Les deux Voyageurs. 

1-es Serins et le Chardonneret. 

Le Chat et le Miroir. » 

\A Carpe et les Carpillons. 

Ifi: Calife. 

La Mort. 

Les deux Jardiniers. 

Le Chien et le Chat. 

Le Vacher et le Garde-Chasse. 

La Coquette et l'Abeille. 

L'Éléphant blanc. 

Le Lierre et le Thym. 

Le Chat et la Lunette. 

Le jeune Homrae et le Vieil- 
lard. 

La Taupe et les Lapins. 

Le Rossignol et le Prince. 

L'Aveugle et le Paralytique. 

Pandore. 

L'F.nfant et le Dattier. 

La Mère, l'Enfant et les Sari- 
gues. 

Le \ieux Arbre et le Jardinier. 



Pjge 



i 


La Brebis et le Chien. 


, 45 


3 


Le Bonhomme et le Trésor. 


46 


4 


Le Troupeau de Colas. 


49 


7 


Le Bouvreuil et le Corbeau. 


ol 


9 


Le Singe qui montre la lan- 




11 


terne magique. 


52 


13 


L'Enfant et le Miroir. 


54 


13 


Les deux Chats, 


5f; 


18 


Le Cheval et le Poulain. 


57 


19 


Le Grillon. 


59 


21 


Le Château de caries. 


61 


22 


Le Phénix. 


63 


23 


La Pie et la Colombe. 


64 


2i 


L'Education du Lion. 


6<; 


26 


Le Danseur de corde et le Ba- 




27 


lancier. 
La jeune Poule et le vieux Re- 


7(» 


30 


nard. 


71 


31 


Les deux Persans. 


73 


33 


.Myson. 


75 


34 


Le Chat elle Moineau. 


76 


36 


Le Roi de Perse. 


77 


37 


Le Liiiot. 


78 




Les Singes et le Léopard. 


81 


41 


L'Inondation. 


85 


43 


Le Sanglier et les Rossignols. 


SO 



oS2 



TABLE. 



Pages. 

Le Rhinocéros elle Droma- 
daire. 88 
Le Rossignol et le Paon. 89 
Hercule au ciel. 91 
Le Lièvre, ses Amis et les deux 

Chevreuils. 92 

Les deux Bacheliers. 96 

Le Roi Alphonse. 99 

Le Renard déguisé. 101 

Le Dervis, la Corneille et le 

Faucon. 103 

Les Enfants et les Perdreaux. 105 
L'Hermine, le Castor etle San- 
glier. 107 
La Balance de Minos. 109 
Le Renard qui prêche. lll 
Le Paon, les deux Oisons et le 

Plongeon. 113 

Le Hibou, le Chat, l'Oison et 

le Rai. 114 

Le parricide. 116 

L'Amour et sa Mère. 117 

Le Perroquet confiant. 118 

L'Aigle et la Colombe. 120 

Le Lion et le Léopard. 122 

Le Savant et le Fermier. 125 

L'Ecureuil, le Chien et le Re- 
nard. 128 
LOiPerroquet. J3i 
L'Habit d'Arlequin. 132 
Le Hibou et le Pigeon. 134 
La Vipère et la Sangsue. 156 
Le Pacha et le Dervis. 137 
Le Laboureur de Castille. 139 
La Fauvette et le Rossignol. 142 
L'Avare et son Fils. 144 
Le Courtisan et le dieu Protée. 146 
La' Guenon, le Singe et la 
Noix. 148 



Pagei, 


Le Lapin et la Sarcelle^ 


.149 


Pan et la Fortune. 


154 


Le Philosophe et le Chat- 




Huant. 


156 


Les deux Chauves, 


157 


Le Chat et les Rats. 


1S8 


Le Miroir de la Vérité. 


160 


Les deux Paysans etle>'uage. 


i6i 


non Quichotte. 


163 


Le voyage. 


166 


Le Coq fanfaron. 


167 


Le Berger et le Rossignol. 


169 


Les deux Lions. 


172 


Le Procès des deux Renards. 


174 


La Colombe et son Nourris- 




son. 


m 


L'Ane et la Flûte. 


180 


Le Paysan et la Rivière. 


182 


Jupiter et Minos. 


184 


Le. petit Chien. 


185 


Le Léopard et l'Écureuil. 


187 


Le Prêtre de Jupiter. 


189 


Le Crocodile et l'Esturgeon. 


191 


La Chenille. 


193 


La Tourterelle et la Fauvette 


194 


Le Charlatan. 


196 


La Sauterelle. 


197 


La Guêpe et l'Abeille. 


200 


Le Hérisson et<les Lapins. 


201 


Le Milan et le Pigeon. 


204 


Le Chien coupable. 


205 


L'Auteur et les Souris. 


208 


L'Aigle et le Hibou. 


209 


Le Poisson-volant. 


912 


Épilogue. 


214 


TOBÎE, poëme. 


215 


RUTH, égîogue. 


229 



FABLES DE DIVERS AUTEURS. 



Lamotte-Houdar. 

Le Sac des destinées. 241 

Les deux Statues. 244 

L'Enfant et les Noisettes. 245 



Le Fromage. 246 

Les deux Sources. 248 

Le Faucon et sa sonnette. 249 

La Ronce et le Jardinier. 251 



TAMLK. 



58.-; 



Pagct. 

Les Singos. 2.'i2 

Les Oiseaux. 25i 

La Bnhis cl If Buisson. '->:;<; 

AntKiiT. 

Les l'oiinnis. "i:;" 

Le Do^^iir n sa chaîne. 2(io 

Les Ciiiiics cl It.' ChAiimcnt. -Hil 

L'Kiiraiit rtlf p<'til Kcu. 2G:î 

BOISARD. 

Les Brebis et IWîjncau. 2C4 

Le Vioillai d et l'Idole. !2G5 

Le Zèbre. 2G6 

L'Histoire. 207 

Le Singe, l'Ane et la Taupe. 269 

rilCIlER. 

L'Aigle et le Vautour. 270 

Le Bœuf et le Mouclieron. 27 1 

Le Bélier et le Loup. 272 

Le Miroir. 274 

Le Lion et le Levraut. 275 

Les Bergers. 277 

L'Kcolier et le' Ver à soie. 278 

Le Clione et l'Arbrisseau. 279 

Lemoxî<ier. 
Le Rossignol qui ne chante 

plus. 281 
Le Statuaire et son ami. 282 
L'Éléphant et les deux Re- 
nards. 283 

DORAT. 

Le Chêne. 285 

La Linotte. 286 

Le Chapeau. 288 

L'Ane et le Cheval. 290 

L'Enfant et le Hochet. 291 

hiBEUT. 

La Carpe. 292 

Le Chat peureux. 29ô 

L'Habit et l'Oreiller. 294 

Le Cerf-volont et la Comète. 297 

Glinguene. 

Le vieux Pécheur. 298 

L'Enfant et le petit Oiseau. 301 

Les Oiseaux et les. Poissons. 503 

DUTREMBLVY. 

Le Lendemain. 305 



Le Lièvre et la Tortue. 30r. 

La Bodhonnière. ^7 

Dk JrssiEi'. 

Le Liirn; et la Vigne. 309 

L'Abeille et la Fourmi. "lo 

L(! pelit Linot. 312 

GllCIlARO. 

Le Ctievreau et le Loup. 515 

Le Singe applaudi. 3J6 

Le Lézard et la Tortue. ib. 

L'Enfant et le Chai. 3i7 

Grozelier. 
Les deux Poulains. 31K 
Le Père instruisant ses En- 
fants. 520 
Le Bailly. 
Le Renard et le Singe. 3-22 
Le Lierre et le Rosier. ib. 
Le Villageois et le Froma^je. 323 
La Chandelle et la Lanterne, ib. 
L'Hurloge et le Coq d'un clo- 
cher. 324 
Le Buisson et la Rose. ib. 
Le Papillon et le Lis. 525 
L'Araignée et le Ver à soie. 326 
Le Cheval et le Taureau. ib. 
Le Chameau et le Bossu. 327 

ARNAULT. 

Le Colimaçon. 329 
Le Chien et le Chat. 330 
Les Blés et les Fleurs. 331 
Le Cochon et le Guêpier. 333 
Le Carrosse et la Charrette. 534 
L'Écureuil qui tourne dans sa 
cage et le Chien qui tourne 
la broche. 536 
L'Arbre et le Jardinier. 537 
L'Huitre et la Perle. ib. 
La Feuille. 358 
Le Diamant brut et le Dia- 
mant faux. 539 
Le Chasseur et le Gibier, 540 
La Fusée. 341 
L'Ane et le Cerf. 342 

Filleul des Guerrots. 

Le Dindon. 343 



584 



TABLE. 



Pagci. 
Ô44 



Le Papillon et l'Enfant. 

VlTALLlS. 

La Poule d'Inde et les Per- 
dreaux. 345 
L'Enfant et le Jardinier. 54ti 
Le Paon et le Rossignol. 547 
L'Enfant dénicheur. 548 
Le Jardinier et le Groseillier. r>49 
Les Souhaits de l'Ane. 551 

BOCRGCIN. 

La Prière. 553 

Le Loir et le Hérisson. 554 

lAii Poissons. 356 

Le Fermier et le Moineau. ib. 
La Laie et la Lionne. 5*>8 

La Haie. 359 

Jacffret. 
Le Paon, la Pie et la Co- 
lombe- SCO 
Stassaiit. 
Le Trône de neige. 302 

Chabanon. 
Le voyageur et son Chien. 364 

Naidet. 
La Fortune et le .Mendiant. 503 

L'abbé Clément. p 

L'î'nfanl et la Raquette. , 508 



Pages 
369 



.M. F. DE VERNEClt. 

L'Ane sans oreilles. 

Reyre. 
La Vigne et le Vigneron. 370 

UOFFMAX. 

La Douleur et l'Ennui. 572 

BÉRENGER. 

La Renoncule et l'Œillet. ib. 

Gosse. 
Le Ver à soie et l'Escargot. 575 

Baree. 
L'Enfant mis sur une table. 375 

Gaudy. 
La Diligence. ib. 

Madame de la Férandière. 
Le Pinson et la Pie. 376 

Madame Jouvead. 
Le Porc paré de fleurs. 377 

NlOCHE. l 

La Souris et la Tortue. ib. 

p. VILLIERS. 

La Fourmi. 378 

De Belloy. 

Le Turbot, la Sole et la Ba- 
leine, ib. 

COFFIS. 

L'Étang et le Ruisseau. 379 



FIN DE LA T.\BLE. 



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La Bibliothèque 
Université d'Ottawa 
Echéance 



The Library 
University of Ottawa 
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